‹ Notes et souvenirs, 1871-1872Chapitre 7 sur 9 · NM)TES ET SOUVENIRS · texte numérisé non relu

NM)TES ET SOUVENIRS

elle montait mon escalier, émue, voilée, tremblante...

— Était-ce bien la même? demanda doucement, tout doucement Auber.

Comme il était charmant quand il racontait ses querelles avec sa vieille gouvernante ! Elle avait quatre-vingts ans et se plaignait d'être obligée de travailler à son âge.

— Quatre-vingts ans, lui dit un jour Auber, quatre-vingts ans, la belle affaire I Moi, j'ai quatre-vingt-cinq ans, et cependant, vous le voyez, je travaille.

— Ah I monsieur, répondit-elle, quelle différence ! vous travaillez assis, vous I

Un autre jour, elle tournait autour d'Auber, depuis une heure, et grondait, marronnait, bougonnait.

— Taisez-vous... ne m'ennuyez pas... lui dit Auber. Vous ne savez pas ce qui arrivera.

— Qu'est-ce qui arrivera?

La gouvernante était depuis quarante ans dans la maison et savait qu'elle n'avait rien à craindre, qu'elle était inrenvoyable.

— Je ferai un coup de tête, répond Auber.

^— Quel coup de tête?

— Je m'engagerai!

Auber lisait peu. Je crois même qu'il ne lisait pas du tout. Un de ses amis arrive, un matin, chez lui, et le trouve au travail.

— Je me suis mis à la besogne, lui dit Auber, j'écris le premier acte de mon nouvel opéra-comique.

— De qui le poème?

— De Scribe.

— Quel titre? Quel sujet?

— Manon Lescaut.

— Manon Lescaut ! Ah I l'incomparable chefd'œuvre!

— Le roman, vous parlez du roman?

— Oui.

— Mon Dieu ! Je ne l'ai pas lu.

— Vous faites un opéra sur Manon Lescaut^ et vous n'avez pas lu le roman !

— Ma foi non... je ne l'ai pas... J'ai cherché dans ma bibliothèque. J'ai bien peu de livres... Je n'ai pas Manon Lescaut.

— Mais demandez le volume à Scribe.

— Scribe I Je ne suis pas bien sûr qu'il l'ait lu. Il a dû le parcourir, pour voir en gros la situation ; Scribe ne perd jamais son temps*

Auber avait pour Mozart une admiration passionnée. On parlait, un jour, devant lui des maîtres d'autrefois ; le nom de Beethoven fut prononcé.

— Oh! dit Auber, c'est le plus grand de tous.

— Et Mozart?

— Mozart, répondit Auber, Mozart, c'est le seul.

Auber parlait volontiers du passé.

— Ahl le Directoire, disait-il souvent, les fûtes du Directoire... On sortait de ce cauchemar de la Terreur C'était comme une rage de plaisir et de gaieté... Je me résignerais bien ;i une seconde Terreur, si je pouvais avoir encore dix-huit ans sous un second Directoire... Mais voilà la difficulté... Je reverrai peut être la Terreur... Je ne reverrai pas mes dix-huit ansi

Et il a revu quelque chose qui ressemblait bien à la Terreur, mais il avait quatre-vingtneuf ans, et il était au bout d'une longue vie toute pleine de travail et de gloire.

Voici comment j'ai appris la mort d' Auber.

J'étais à Londres, le 12 mai, assis dans le jar-

din de l'Exposition internationale. La musique du régiment des guides de Belgique jouait l'ouverture de Fra Diavolo. J'ouvre le Standard et j'y trouve cette dépêche télégraphique :

« Le Vengeur promet pour demain la chute de la colonne Vendôme. La mort d'Auber est attendue aujourd'hui. »

Les guides belges continuaient à jouer l'ouverture de Fra Diavolo. Pauvre Auber I II avait bravement supporté les tristesses du premier siège. Tant qu'il avait eu son bois de Boulogne, il était allé, tous les jours, faire le tour du lac. Mais le bois était devenu un parc à bestiaux, et Auber avait dû s'arrêter à la grille d'entrée. Puis on avait construit les redoutes de la place de l'Arc de Triomphe. Le petit coupé d'Auber ne dépassa plus les Champs-Elysées.

Enfin, la Commune avait élevé les barricades de la place Vendôme et de la place de la Concorde. La voiture d'Auber dut s'arrêter à la Madeleine. Tout le monde se sauvait.

Auber resta. Que de fois nous l'avions entendu dire :

— Comment! vous pouvez quitter Paris,

vivre et respirer ailleurs qu'à Paris... Moi, je ne pourrais pas...

En effet, il n'a pas pu. Il a fini par s'enfermer, ne voulant plus voir Paris tel qu'il était.

Et il est mort, mais il est mort à Paris.

Samedi 45 juillet 481 i. — Obsèques d'Auber, à la Trinité. De toutes les églises de Paris, c'est assurément celle qui ressemble le plus à un théâtre. Un monde fou ; beaucoup de femmes et de très jolies femmes ; tout le corps du ballet de l'Opéra, toutes les élèves du Conservatoire. L'orchestre et les chœurs ont été incomparables. Des tribunes de l'église on entendait ce merveilleux concert, sans rien voir de la cérémonie, ni l'autel, ni les prêtres, ni le catafalque ; on avait besoin de faire, de temps en temps, un petit effort pour se rappeler qu'on était dans une église, et non dans un théâtre.

En sortant, dans la foule, je me suis trouvé derrière un des employés de l'église ; il causait avec une vieille dame et lui disait :

— Nous sommes surchargés. Tout a repris

en même temps : les mariages, les baptêmes, les enterrements. Ça se comprend, on n'avait pas d'idées de mariage pendant la guerre et la Commune. Quant à mourir, dame, il fallait bien y passer, comme à l'ordinaire, mais pas une personne comme il faut ne voulait se laisser enterrer sous la Commune... Alors on se faisait déposer dans les caveaux... Celui qu'on emporte là, nous l'avions depuis plus de deux mois, et il nous reste encore bien de l'arriéré.

Samedi 29 juillet. — J'entre hier chez mon chapelier. Un client était là, un petit jeune homme fort élégant, qui disait avec un accent de sérieuse indignation :

— Comment, encore rien de nouveau cette année! Les mêmes formes que l'année dernière I Que vous n'ayez rien fait de nouveau pendant la guerre, cela s'explique, mais maintenant... Je m'ennuie, moi, toujours sous le même chapeau. Je pensais à cela cette nuit, et je me demandais si un chapeau de forme évasée, à bords très relevés...

174 NOTES ET -OtlVENlRS.

Lundi 34 juillet. — A Londres, depuis ce matin. En arrivant à Folkestone, j'avais échangé un billet de cent francs contre de la monnaie anglaise. Il me restait encore environ deux cents francs de monnaie française, et, pour ne pas m'embrouiller, j'avais mis, dans la poctie gauche de mon gilet, l'argent anglais, et, dans la poche droite, l'argent français.

Le soir, rentré à l'hôlel, je tire de mes

deux poches mes deux poignées de monnaie.

J'en fais deux petits tas sur la cheminée, puis je commence à les regarder avec attention, ces deux petits tas, et je découvre qu'ils m'of-

frent un spectacle fort intéressant et fort instructif.

Je range d'abord toutes mes pièces anglaises du côté face et par ordre de date: 1837, 1841, 1843, 1851, 1857, 1863, 1868, 1870, et sur toutes ces pièces je vois la même légende:

Victoria Dei gratia, encadrant le même profil de jeune fille... Victoria... Victoria... Partout et toujours Victoria. . . Victoria...

Même classement chronologique pour le petit

las de monnaie française, et je vois défiler sous mes yeux : Bonaparte, premier consul; Napoléon, empereur; Louis XVIII, roi de France; Charles X, roi de France; Louis-Philippe I*'",

roi des Français; une fort belle, beaucoup trop belle personne représentant notre seconde République; Napoléon III, empereur, sans couronne de lauriers, et un autre Napoléon III, empereur, avec couronne de lauriers. Là, je m'arrête, notre troisième République n'ayant pas encore eu le temps de frapper monnaie.

Et jamais je n'ai mieux compris pourquoi nous venions de perdre l'Alsace et la Lorraine ^.

Mardi 4^^ août. — Je suis déjà venu dix fois à Londres, et il est un plaisir dont jamais je ne me lasse. Je cherche les quartiers les plus populeux de cette immense ville, et, seul, à pied, au hasard, je me lance à travers le dédale de ce millier de rues. Au bout de cinq

1 . Dans son très intéressant volume : Cinq ans après, V Alsace et la Lorraine, Jules Claretie raconte qu'il est allé visiter^ à Donchery, la chaumière du tisseur Fournaise; c'est là que Napoléon III et M. de Bismarck se sont rencontrés, après la capitulation de Sedan. L'Empereur, en s'en allant, tira de sa poche cinq pièces d'or et les remit à madame Fournaise ; elles sont placées dans un cadre appendu à la muraille; il y en a une de Napoléon !•', une de Louis XVIII, une de Charles X, une de Louis-Philippe, une de Napoléon III. Les cinq derniers règnes I

NOTES ET SOUVENIRS. l^S

minutes, je suis perdu, complètement perdu, et je vais devant moi, jusqu'à complète lassitude, sans cesse intéressé et amusé par le spectacle de cette fourmilière humaine.

Ce matin, à neuf heures, je pars, et voici que je découvre dans Earl Street une petite allée qui me conduit à une petite cour noire, froide, humide, entourée de vieux bâtiments.

C'est la cour du Times, Pour toute verdure, deux arbres. Et quels arbres! Et quelle verdure! Ces pauvres arbres sont emprisonnés derrière une petite grille, dans le coin le plus sombre de la cour. Aussi cherchent-ils avidement la lumière et le soleil. Ils s'écartent du mur comme par un violent effort, se jettent en avant et tomberaient, s'ils n'étaient soutenus par la grille sur laquelle ils s'appuient, languissants, épuisés. Une pousse est sortie de l'un de ces arbres, et ce petit rejeton est entouré de respect; un tuteur le soutient. Le Times évidemment soigne son parc.

A l'angle de la maison de gauche, cette inscription : Prinling home square ; sur le bâtiment de droite The Mail, The Times, advertisement office. Et en face, au milieu du bâti-

ment principal, un petit porche sur lequel est gravé en lettres dorées : The Times. Sept fenêtres de façade : on voit les imprimeurs travailler devant leurs casses. Un policeman se promène sur le trottoir. Il n'y a que deux personnes dans la cour : lui et moi.

C'est de cette petite cour que sort l'opinion de l'Angleterre et aussi un peu l'opinion du monde. Il n'y a pas eu, en ce siècle, de puissance plus sérieuse et plus solide que le Times. La cour des Tuileries a connu bien des maîtres depuis cent ans. Napoléon P^ est entré à cheval dans les cours de Potsdam et du Kremlin. La petite cour du Times n'a jamais connu qu'un maître : le directeur du Times, puissance anonyme, mystérieuse et redoutable.

Mercredi 2 août. — Nouvelle promenade à l'aventure dans les rues de Londres. D'abord le marché de Covent-Garden... Que de radis!

que de salades! Sur d'immenses camions traînés par de gros chevaux, on voit s'avancer de véritables montagnes rouges et vertes...

Et cette charrette dans Bridgy Street devant

Drury Lane ! Jamais je n'aurais cru qu'un si petit âne pût traîner à lui tout seul une telle quantité de bottes de céleri : il y a une côte à monter; le courageux petit âne tire à plein collier; un gamin d'une douzaine d'années fouette le petit âne, lui dit de grosses injures anglaises, pousse à la roue, et, de temps en temps, rétablit de la main l'équilibre chancelant de cette pyramide de céleri. Ce gamin porte un costume absolument extraordinaire.

l)e vieilles pantoufles en tapisserie jaune et verte, un pantalon noir si gras et si luisant qu'on le dirait verni, un gilet de piqué bouton d'or, une sorte de carrick à petit collet dont le bas, tout effiloqué, traîne sur le pavé, une cravate de tricot rose et un képi français de garde national.

Dans Régent Street, au coin d'une rue, un autre petit loqueteux m'arrête au passage pour m'off'rir des allumettes : « Maiches! Vesuvian ! y>

A sa façon de prononcer ces deux mots, je reconnais un compatriote.

— Mais tu es Français?

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi es-tu à Londres?

— C'est la Commune, monsieur, qui a chassé papa de Paris.

Je traverse le parc de Saint-James. J'entre, par je ne sais quelle petite porte, dans le cloître de Westminster, et de là dans l'église. Il est dix heures. Le service commence. Dans le chœur, cinq ou six prêtres et deux petites troupes d'enfants de chœur. La voix de l'orgue s'élève. Les enfants se mettent à dire des psaumes; les deux petits chœurs alternent et se répondent; c'est une sorte de mélopée rythmée et cadencée; cela est étrange et charmant.

Une. statue nouvelle dans Westminster: celle de lord Palmerston ; il est à gauche de Pitt et en face de Canning. Je sors de l'église; je traverse une rue, une cour... Me voici dans la salle des Pas-Perdus de Westminster. J'entre à la cour de l'Échiquier... Ahl que ces juges et ces avocats anglais ont de jolies perruques à tuyaux d'orgues! Comme elles sont élégantes, coquettes et . de quel gris délicieux ! Que l'Angleterre est sage d'imposer à ses avocats la coiffure de Brid'oison I II ne peut y

avoir de révolutionnaires, de démagogues et de socialistes sous de pareilles perruques I

Cristal' Palace est toujours :1a même montagne de fer et de verre. Toujours les mêmes admirables jardins. Toujours la même tour de Sydenham avec ses quatre cents marches.

Une seule chose nouvelle à Cristal- Palace : une petite vitrine franco-allemande, une exposition de souvenirs et de débris de la guerre. Des bombes, des éclats d'obus, des balles, des boulets ramassés à Paris, à Metz, à Strasbourg, à Orléans, etc. En tout cent quatrevingts numéros bien classés, bien étiquetés, bien catalogués.

Une bible à moitié brûlée et trouvée dans la ferme d'Andegloust (commune de Chevilly) incendiée par les Prussiens le 3 décembre 1870; trois ou quatre livrets du 6® lanciers français ; un petit guidon rouge avec cette inscription : Ce guidon vient de Wœrth et appartenait aux turcos. Puis, des guêtres de zouaves, des crosses de fusils brisées, des aigles de casques prussiens et de casques français philosophiquement confondues, deux tablettes de chocolat toutes blanches, deux morceaux de sucre

tout noirs, des cocardes tricolores, des lettres salies, jaunies, déchirées, piquées et trouées par le feu, des cartouches de mitrailleuses, des gants, des épaulettes, une vieille cuiller d'étain, des journaux de Paris sur papier pelure expédiés par ballon, un rasoir, un drapeau de Genève avec la croix rouge, un fusil à aiguille faisant pendant à un fusil chassepot, une croix de la Légion d'honneur à côté d'une décoration allemande, des pompons, des éperons, une moitié de cuirasse, une lance de uhlan, un casque à pointe, un vieux pantalon rouge en lambeaux tout couvert d'une boue blanchâtre, séchée et durcie.

Trois jolies misses regardent tout cela, bavardant et plaisantant avec de légers éclats de rire. La vue du pantalon rouge redouble leur gaieté, et je sens que des larmes me montent aux yeux.

Paris, lundi 7 août. — Hier soir, à neuf heures, comme j'entrais à l'Opéra, un vieux monsieur était en grande querelle avec la buraliste .

— Comment, pas une place? disait le vieux monsieur.

— Pas une, répondait la buraliste.

— Il ne vous reste rien, absolument rien?

— 11 me reste la loge de l'Empereur. Voulez-vous la loge de l'Empereur ?

— Peut-on prendre une place, une seule place dans cette loge?

— Vous me demandez?

— Une place dans cette loge...

— Détailler la loge de l'Empereur I s'écria la buraliste avec un véritable emportement... Non, monsieur, non, on ne détaille pas la loge de l'Empereur !

Cette idée de détailler la loge de l'Empereur paraissait odieuse à cette excellente femme, qui ferma son petit guichet au nez du vieux monsieur, en répétant : « Détailler la loge de l'Empereur I »

On sera pourtant obligé d'en venir là...

Cette malheureuse loge est comme un objet d'épouvante, personne n'ose s'y aventurer.

La semaine dernière, un amateur s'est présenté; c'était un gros banquier, fort galant

homme et des plus honorables. Il offre de

prendre la loge à l'année; on tombe facilement d'accord sur le prix, mais voilà que le gros banquier, le lendemain, ?'est ravisé. Il est venu trouver le directeur de l'Opéra et lui a dit :

— Ecoutez, tous mes amis, hier soir, au cercle, m'ont tant blagué quand ils ont su que j'allais louer la loge de l'Empereur ; je vous en prie, rendez-moi ma parole.

Le directeur de l'Opéra a, de fort bonne grâce, déchiré le contrat, et voilà pourquoi cette terrible loge attend toujours un locataire.

Comme il s'y est ennuyé, dans cette loge, ce pauvre Empereur I De loin en loin il se laissait traîner à l'Opéra ; on lui disait :

— C'est votre théâtre, un souverain doit se montrer à l'Opéra, cela rentre dans les fonctions impériales, etc., etc.

L'Empereur se résignait. Il arrivait, et, à peine assis, tombait dans une sorte de torpeur, de somnolence, d'engourdissement. L'Impératrice, de temps en temps, lui donnait sur le bras un petit coup d'éventail, lui disait quelques mots... Alors, il regardait autour

de lui, souriait vaguement à l'Impératrice et reprenait le rêve interrompu.

Mardi 8 août, — Je viens de relire, avec un intérêt mêlé de stupeur, un livre qu'on ne lit plus et qu'on a tort de ne plus lire : le Mémorial de Sainte-Hélène. C'est l'œuvre d'un enthousiaste, d'un fanatique de la gloire et de la grandeur de Napoléon, mais cet enthousiaste est un parfait honnête homme. Il recueillait et gardait pour la postérité, tout, exactement tout ce qui tombait des lèvres de l'Empereur. Il écrivait tout, fidèlement, scrupuleusement, jour par jour, heure par heure, sans jamais faire la part de ce qui pouvait grandir la mémoire de l'Empereur ou de ce qui pouvait la diminuer. Il ne croyait pas, d'ailleurs, que rien la pût diminuer.

Eh bien, le Napoléon qui se dégage du Mémorial de Sainte -Hélène, lu avec un peu d'attention, ce Napoléon n'est pas du tout celui de la légende. Le génie éclate à chaque page du Mémorial — et qui pourrait jamais songer à contester le génie de Napoléon ? — mais la folie est toujours à côté du génie... et quelle

folie ! C'est, je crois, Sénèque qui a dit : // ny a pas de grand génie sans une certaine dose de démence. Soit, mais Napoléon, véritablement, forçait un peu la dose. On n'a pas été plus grand que Napoléon, cela est certain ; mais on n'a pas été plus extravagant, — cela n'est pas moins cerlain. Et cette autre phrase pourrait lui être appliquée — elle est de Voltaire celle-là : — Voulez-vous acquérir un grand nom, être fondateur, soyez complètement fou, mais d'une folie qui convienne à votre siècle.

La grande joie de Napoléon, son orgueil, sa consolation, c'est d'avoir mis le monde à l'envers... Et encore pas suffisamment à son gré... Ah! s'écrie-t-il à chaque instant, si Von m'avait laissé faire ! On l'avait laissé faire pendant quinze ans, mais cela ne lui suffisait pas. Il continue : Si f avais pris Saint- Jean-d' Acre, f allais à Constantinople , f allais dans les Indes..,

Le 28 avril 1816, il parle de la campagne de Russie. 11 venait de passer le Niémen, il avait culbuté les Russes, coupé Bagration ; Alexandre lui fait la proposition suivante :

« Revenez au Niémen, et moi je ne passerai pas la Dwina. » J^ai refusé, dit Napoléon.

Ah ! si f avais accepté^ Wilna eut été neutralisé^ nous nous y serions rendus chacun avec deux ou trois bataillons de notre garde, nous eussions traité en personne.,. Que de combinaisons f eusse introduites ! il neût eu qu'à choisir.

N'est-ce pas admirable? N'est-il pas épique cet : Il n'eût eu qu'à choisir. La carte de l'Europe était pour Napoléon une sorte de joujou. Il était habitué à la manier et à la remanier, comme un enfant qui s'amuse à embrouiller et à débrouiller les pièces d'un jeu de patience à diverses combinaisons. Si Napoléon disait au moins : «i Je savais bien ce que j'aurais proposé au czar... » Mais non, il aurait dit à Alexandre :

— Allons, nous voilà seuls, tous les deux, avec la carte de l'Europe... Amusons-nous un peu avec tous ces peuples et toutes ces provinces... Mettons tout cela dans un sac...

Remuons et tirons... A qui cela? A un tel...

Non, à un tel... Soit... cela m'est bien égal à moi... Parlez... vous n'avez qu'à choisir... Le tout est de changer la face du monde.

Cependant, à plusieurs reprises, Napoléon à Sainte-Hélène est pris d'une sorte de repentir

et reconnaît qu'il a été un peu loin dans ses aventures : « J'aurais été très sage, dit-il, si » les alliés m'avaient laissé sur mon trône. Je » n'aurais plus fait la guerre. Je me serais » occupé de la prospérité intérieure de la » France, etc. » Mais, au milieu de ces discours pleins de prudence, un cri s'échappe où l'homme se retrouve tout entier.

Le 9 avril 1816, dans un journal anglais.

Las Cases trouve et traduit à l'Empereur l'histoire d'un certain Porlier, chef de guérilleros, qui venait de se soulever en Espagne contre Ferdinand, et s'était fait battre, prendre et pendre. Voilà Napoléon qui s'attendrit sur ce Porlier et sur ces insurgés espagnols... Ah I s'écrie-t-il, si f eusse vaincu à Waterloo^ f allais les secourir. Cela est textuel. S'il avait vaincu à Waterloo, il recommençait l'expédition d'Espagne. Voilà comment il aurait été très sagel

Le 18 avril 1816, Napoléon dit à Las Cases :

Si Ion est tranquille en Europe, si V ordre s'établit 'partout^ alors nous ne vaudrons plus l'argent que nous coûtons ici. Mais les rois peuvent avoir besoin de moi contre les peuples soulevés, et je puis être

aussi nécessaire aux peuples soulevéSy aux prises avec les rois.

Ainsi il est à deux fins : despote, s'il plaît aux rois; révolutionnaire, s'il plaît aux peuples. Qui veut de moi, peuples ou rois? J'endosserai, suivant l'occasion, la casaque blanche ou la casaque rouge.

Le 16 juin 4816, il revient à son thème favori. A quoi pense l'Europe ? Comment ne le reprend-elle pas pour gouverner la France ?

Et lisez avec attention les phrases suivantes, elles sont d'un tour admirable :

Qu'aurait-on à craindre ? dit l'Empereur. Je suis trop vieux : Que je courusse encore après la gloire ? Je m en suis gorgé, fen avais fait litière, et, pour le dire en passant, c'était une chose que f avais rendue tout à la fois bien commune et bien difficile. Que je recommençasse des conquêtes ?.. . Je nen fis pas par manie. Elles étaient le résultat d'un grand plan.

Ainsi, le 16 juin 1816, il parle de son grand plan ; mais, six semaines avant, le l®"" mai, il disait à Las Cases :

J'ai dessouillé la Mévolution^ ennobli les peuples et raffermi les rois... M'ax^cusera-t-on d'avoir

trop aimé la guerre ? fai toujours été attaqué.

Napoléon toujours attaqué ! Quant à son système pour le raffermissement des rois, l'empereur, le 24 août 1816, explique à Las Cases comment il entendait s'y prendre pour raffermir les souverains de Russie et d'Angleterre... Il n'avait plus que deux peuples à écraser :

la Russie et l'Angleterre. Cela fait, tout était bien. Il avait sous ses pieds l'Europe entière, et l'Europe devenait un véritable paradis.

Elle n'eût fait de la sorte qu'un seul peuple.... Paris eût été la capitale du monde, et la France r envie des nations. J'associais mon fils à V Empire. Ma dictature était finie, et son règne constitutionnel commençait. Mes loisirs et mes vieux jours eussent été consacrés, m compagnie de Vimpératrice, à visiter lentement et, en vrai couple campagnard, avec m>es propres chevaux, tous les recoins de VEmpire.

Ne voit-on pas Napoléon en cabriolet, avec Marie-Louise, conduisant lui-même bourgeoisement son vieux cheval de bataille mis à la voiture, montant les côtes au pas pour ne pas le fatiguer ? et Napoléon ajoute en terminant :

Oui, mon cher, voilà de mes rêves !

De ses rêves ! Le mot est juste, ce n'était

qu'un rêveur, mais un rêveur conduit par ses chimères à de tragiques réalités, à des boucheries de cent vingt mille hommes, comme à Leipzig.

Le 28 août 1816, Napoléon parle de ses batailles comme un vaudevilliste parlerait de ses vaudevilles. Telle bataille a fort bien réussi ; telle autre n'a eu qu'un demi-succès; telle autre, enfin, est tombée à plat. Il a une tendresse particulière pour ses batailles perdues, tout comme un auteur dramatique pour ses comédies sifïlées. Waterloo devait réussir, mais Napoléon accuse violemment les acteurs, qui ont mal joué cette bataille très bien combinée.

Napoléon accuse aussi le public, qui s'obstinait à ne pas le comprendre. L'Europe ne voyait pas par quel chemin il comptait la mener à un bonheur sans précédent... Il fallait d'abord que l'Europe fût écrasée, totalement écrasée du nord au midi, de l'est à l'ouest. L'Europe ne savait pas se résigner à cet écrasement, prélude indispensable de sa félicité.

Napoléon s'en va en Hollande. Les Hollandais lui paraissent tristes, et cette mélancolie le fâche... Il la trouve déraisonnable. Vous

VOUS plaignez de souffrir, leur dit-il, mais en France on souffre bien davantage... Et c'était vrai, vainqueurs et vaincus supportaient les mêmes maux et commençaient à en avoir assez, à être aussi las de la victoire que de la défaite. Ils ne se pliaient pas à cette théorie séduisante du bonheur universel par l'écrasement universel.

Voyant que les Hollandais s'obstinent à rester mélancoliques, Napoléon prend le ton de la gaieté (je continue à copier fidèlement) et leur dit :

• J'ai tout fait pour vous plaire et vous accommoder. J'ai envoyé pour vous gouverner le bon et pacifique Lebrun... Vous pleurez avec lui ^ il pleure avec vous, vous pleurez ensemble... Que pouvais-je faire de mieux ?

Aces mots le flegme hollandais disparaît...

Tout l'auditoire se met à rire aux éclats, et l'empereur laisse le peuple d'Amsterdam ivre de sa personne (sic). Las Cases, très sérieusement, nous dit qui cette drôlerie a pleinement suffi pour réconcilier la Hollande avec son conquérant.

Le jeu, d'ailleurs, amusait tellement Napoléon qu'il ne comprenait pas qu'il n'amusât pas

ses adversaires, bien que crosses et rossés. Il ne s'expliquait pas la mauvaise' humeur des souverains qu'il chassait et pourchassait.

Je vous jure, dit-il, que je ne me sentais aucune haine contre ceux que je venais renverser.,. C'était uniquement pour moi de la querelle politique... Je m'en étonnais moi-même, tant je me trouvais le cœur librCj aise, même bienveillant, je pourrais dire...

On croit rêver quand on lit de pareilles choses... Cette guerre faite pendant quinze ans à l'Europe entière avec bienveillance !... Et cette tirade étonnante se termine par un accès de colère, de colère bourgeoise, contre l'empereur d'Autriche... Que l'Angleterre, la Russie, la Prusse aient été d'accord pour l'envoveî* à Sainte-Hélène, passe encore, mais le cher beaun pèrCy ah ! c'est bien fort !. . . Moi, V époux de sa fille chérie !... Ah ! ow», cest bien fort !!!

Toutes ces phrases sont copiées mot à mot dans le troisième volume du Mémorial de Sainte-Hélène, Paris, Bossange frères, 4824.

Mercredi 9 août. — Un de mes amis voyageait, il y a quinze jours, dans la haute Italie...

Mourant de soif, il entre dans une petite auberge et trouve là, sous le même cadre, les deux portraits de Napoléon III et d'Orsini.

Mon ami de manifester quelque étonnement et Taubergiste de lui répondre tranquillement :

— Ils ont fait l'Italie à eux deux.

Jeudi 40 août. — A l'Hôtel de Ville, le 31 octobre 1870, la salle où délibéraient les membres du gouvernement avait été envahie par les tirailleurs de Belleville; le tumulte était à son comble. Flourens, botté, éperonné, debout sur la table du conseil, proclamait un comité de salut public : MM. Félix Pyat, Blanqui, etc. Chaque nom était salué par de grandes acclamations.

Tout à coup, des voix s'élèvent, pleines de calme et d'autorité, dominant le tapage...

Place!... place!... Un grand silence se fait, mêlé d'émotion... Est-ce une contre-révolution? Est-ce la délivrance pour les membres du gouvernement qui étaient les prisonniers de l'émeute?... Pas du tout... c'étaient les garçons de bureau qui, à l'heure habituelle, avec une régularité administrative, apportaient les lam-

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pes de la salle du conseil. La foule s'écarte devant eux... Ils place les lampes sur la table, règlent les mèches, mettent les abat-jour...

puis tranquillement s'en vont du même pas dont ils sont venus... Et, dès qu'ils sont sortis, le tumulte reprend de plus belle.

Vendredi ^4 août 4814. — Hier, dans le parc de Saint-Cloud, sur le gazon, au milieu des grandes tentes de l'ambulance, un catafalque était dressé. Autour d'un cercueil étaient rangés cinquante ou soixante soldats estropiés, infirmes, amputés. Cinq ou six, pâles, épuisés, s'étaient fait rouler près du catafalque, dans de petites voitures. Sous les tentes, dans leurs lits, les blessés se soulevaient et regardaient de loin. Une musique militaire jouait une marche funèbre; puis un pasteur protestant prononça un discours. Beaucoup de soldats pleuraient.

Je demande le nom de celui à qui l'on faisait de si touchantes funérailles. C'était un jeune chirurgien danois, le docteur Arendrup; depuis le commencement de la guerre, il soignait nos blessés avec le plus admirable dévouement; il vient de mourir à la peine.

Deux soldats derrière moi, pendant Taliocution du pasteur, causaient:

— Lui en fait-on des belles phrases! disait l'un des soldats, lui en fait-on !

— C'est que c'était un bien brave homme.

— Ohl je sais bien, mais s'il était mort, il y a six mois, on ne lui aurait pas fait tout de même tant de belles phrases. Quand nous avons enterré notre lieutenant-colonel, cet hiver, du côté de Saint-Calais — c'était aussi un bien brave homme — et on ne lui a pas dit tant de choses que ça... Un grand trou, quelques pelletées de terre, une croix de bois et ça été fini... Une heure après, les Prussiens arrivaient et nous nous battions à l'endroit même où on l'avait mis... Des coups de fusil, des coups de canon, voilà la musique et les discours qu'il a eus pour son enterrement !

Vendredi 48 août 487L — Cette affiche s'étale sur tous les murs de Paris : Atuv hommes 'politiques! Aux hommes de lettres 1 A vendre^ presque pour rien^ un grand journal quotidien^ républicain modéré. S'adresser à M. X***y etc., etc.

Presque pour rien.,. Et si l'on tombe d'accord sur ce presque pour rien, Tacquéreur serat-il condamné à rester républicain modéré?

Pourra-t-il, si cela l'amuse, se déclarer républicain immodérée

D'ailleurs, on vend, en ce moment, les choses les plus étranges. Sur les planches entourant ce monceau de plâtras qui fut autrefois le ministère des finances, j'ai trouvé, tout à l'heure, côte à côte, les affiches suivantes :

1° Vente aux enchères publiques, au fort d'Issy, de douze tonnes de pétrole, contenant 1125 litres;

2^ Vente aux enchères publiques, au Louvre, de 35258 pièces de linge de corps et de table provenant de la lingerie impériale;

3° Vente aux enchères publiques au Tattersall, de cent chevaux provenant du train de l'artillerie allemande ;

4° Vente aux enchères publiques, de deux batteries flottantes, etc.

Quelle liquidation I et qui pourra bien acheter ces deux batteries flottantes? Un vieux monsieur, de l'aspect le plus pacifique, était arrêté devant cette affiche et prenait des

notes... Pensait-il à se monter une petite marine d'occasion? Elles trouveront acheteur, n'en doutez pas, ces deux batteries flottantes, car mon coiffeur, ce matin, me disait :

— Tout va bien, monsieur, tout va bien...

Les faux cheveux ont repris avec une rapidité extraordinaire.

Et ce ne sont pas seulement les faux cheveux qui reprennent... Tout reprend... Le nouveau directeur de l'Opéra a écrit, la semaine dernière, aux abonnés, pour leur demander s'ils avaient l'intention de conserver leurs loges. Et la Semaine religieuse, dans son numéro du 22 juillet, publie l'avis suivant :

Les personnes qui font partie de V Adoration pour le Cceur de Jésus sont priées de vouloir bien faire connaître à la communauté si elles veulent conserver leurs jours et leurs heures d'adoration; dans ce cas, il leur sera remis une carte pour r Adoration,

Et quelque grande mondaine, de la même plume, a dû écrire au directeur de l'Opéra et au directeur de la Semaine religieuse qu'elle reprenait sa loge à l'Opéra et son jour d'adoration •

Dimanche 20 août. — Au moment des élections de février 1871, il y a eu une étonnante poussée d'illustrations et célébrités provinciales. C'étaient, pour la plupart, des avocats, de braves gens, peu occupés, tous bâtonniers ou anciens bâtonniers — on est bâtonnier à peu de frais en province — pas jeunes, grisonnants et bedonnants. Sur le tard, grâce aux événements, la lumière se faisait en leur esprit. Ils découvraient leur véritable vocation : c'était la politique, et tous les aigles des barreaux de province s'envolaient vers Bordeaux, puis de Bordeaux à Versailles.

Après quoi, ce fut avec la Commune, une nouvelle et plus brillante encore floraison de grands hommes, grands hommes d'État et grands hommes de guerre. Jamais, en moins de temps, plus de Français n'arrivèrent à la gloire, et à quelle gloire ! Si bien que les rédacteurs du grand dictionnaire Larousse, depuis cinq ou six ans en cours de publication, sont, en ce moment, dans le plus terrible embarras. Mille ou douze cents grands hommes de fraîche date sont là, faisant queue à la porte du Panthéon et réclamant leur part d'im-

mortalité. Ils seront les héros d'un volume supplémentaire.

Mardi 22 août 4814, — Les caravanes anglaises commencent à prendre une marche régulière. Nos voisins viennent voir les ruines de Paris et visiter les champs de bataille autour de Paris : Buzenval, Champigny. La place du Havre, tous les matins, vers dix heures, offre un curieux spectacle. Il y a là, rangés le long du trottoir, plusieurs breaks à quatre chevaux. La capacité de chaque break est de trente à quarante Anglais ou Anglaises.

Cent cinquante à deux cents touristes, le guide à la main, la lorgnette en bandoulière, attendent paisiblement, sur le trottoir, le signal de. leurs guides pour monter en voiture.

Des Français n'auraient pas ce calme et cette patience. Ils voudraient tous avoir la meilleure place, et ce serait une épouvantable bousculade.

Ici, Tordre le plus parfait. Ces Anglais sont merveilleux; ils savetit qu'ils ne s'appartiennent plus; ils ont traité avec un entrepreneur qui doit les coucher, les nourrir, les voitu-

rer, etc., etc. Ils se laissent faire docilement. Ils ne sont plus des êtres libres; ils sont des colis manipulés par des employés. Ils ont le sentiment que c'est au gouvernement qu'il appartient de gouverner. Et c'est peut-être à cause de cela qu'il n'y a pas, tous les quinze ou vingt ans, une révolution en Angleterre.

Samedi 26 août 4814. — Les journaux ne publient que des comptes rendus fort abrégés des audiences des conseils de guerre de Versailles. Il faut espérer que les choses qui se disent là seront recueillies par la sténographie et publiées in extenso. L'histoire de la Commune est tout entière, étrange et naïve, dans les dépositions des témoins.

Voici, par exemple, le texte, absolument exact et complet, des paroles prononcées hier par un témoin qui se nommait Parod.

Le colonel Merlin lui adresse cette question :

— Vous avez été arrêté sous la Commune.

Pourquoi avez-vous été arrêté?

— Pour rien ; parce que j'ai déplu, en passant sur le boulevard, à un colonel... Il faut dire qu'il était un peu lancé^ ce colonel... J'é-

tais sur le trottoir avec un de mes amis... Ce colonel voulait remonter à cheval... Je vois qu'il se trompe de pied pour l'étrier. Je dis à mon ami : « Regardons bien, ça va être drôle, nous allons rire. » Cependant le colonel s'aperçoit qu'il se trompe de pied, reprend le bon pied, mais ne l'engage pas assez dans l'étrier, veut s'enlever, manque son coup, glisse, roule, se rattrape à l'étrivière, le képi tombe d'un côté, le sabre de l'autre. Nous nous tordions, mon ami et moi.

— Était-ce bien un colonel? demande le président du conseil.

— Oui, monsieur le président, c'était un colonel... enfin, il avait cinq galons d'argent à sa manche et à son képi... Moi, je dis à mon ami : « Si ce n'est pas dégoûtant ! Voilà pourtant des gens qui font massacrer le monde. »

J'avais parlé trop haut. Le colonel m'entend, se retourne et me dit : « B... d'aristo, ça vous va bien de vous moquer de ceux qui se font tuer pour vous. — Ça n'est pas en ce moment-ci, en tout cas, que vous vous faites tuer pour moi... et puis, je ne vous demande pas de vous faire tuer pour moi. — A votre âge.

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