N^TES ET SOUVENIRS
me répond le colonel, vous devriez être dans nos rangs, devant l'ennemi. — Dans vos rangs... Eh bien! et vous, est-ce que vous y êtes dans vos rangs? Vous êtes en train de faire la noce. Voilà tout I — Qu'on empoigne cet homme-là, s'écrie le colonel. — M'empoignerl ça ne se passera pas comme ça, avezvous un mandat d'amener? Et puis je suis étranger, Suisse, né à Lausanne. — Ah I vous êtes étranger!... Vous venez manger l'argent de la France ! — Je ne mange pas l'argent de la France, je mange mon argent ; c'est vous qui mangez l'argent de la France I » A ce mot, dans la foule, on se met à rire... On m'était sympathique... On me faisait de la place... Je manœuvrais pour me sauver ; mais je vois le colonel et ses ordonnances qui cherchaient à me couper ma ligne de retraite. Je me dis :
« Je suis capable de trouver, tout à l'heure, au lieu d'une foule sympathique, une foule pas sympathique... Ça tourne si vite, les foules, à Paris... »
Je m'arrête, mais la déposition tout entière était de ce ton, vive, alerte... On avait la scène devant les yeux... On assistait à la que-
202 NOTES ET SOUVENIILS.
relie de ce colonel... un peu lancé et de ce b... d'aristo, qui était un petit bourgeois de Lausanne.
Lundi 28 août. — Petite conversation sur le théâtre, aux Variétés, entre deux très peu célèbres, mais très jolies petites comédiennes. C'était dans la journée, pendant une répétition, dans un recoin obscur des coulisses. Un simple châssis de toile nous séparait, le garçon d'accessoires et moi, des deux jeunes amies, et, sans être vus, nous entendions à merveille.
— Eh bien, tu lui as parlé?
— Oui, je suis allée chez lui tout à l'heure.
— Et tu lui as dit?
— Que tu étais désolée, mais que, comme il ne faisait plus rien pour toi, depuis trois mois, tu te trouvais dans la nécessité de lui donner congé.
— Et il a compris, n'est-ce pas?...
— Il n'a pas compris du tout... Il s'est mis à aller et venir, comme ça, avec de grands gestes... « Elle ose dire que je n'ai rien fait pour elle, depuis trois mois... Tenez... Regardez... Soyez juge. » Et il est allé prendre, dans
un tiroir fermé, un petit carnet... « Je me doutais de cela... et alors j'ai pris mes précautions... J'ai tout écrit. Vous allez voir. »
— Et tu as vu?
— Et j'ai vu qu'il avait dépensé pour toi plus de quatorze mille francs, depuis trois mois.
— Plus de quatorze mille francs I
— Et dame, dans les circonstances actuelles, ça représente bien vingt-huit mille francs sous l'Empire.
— Oh ! non pas tant que ça. Et puis, d'ailleurs, ça n'est pas vrai ; il n'a pas dépensé quatorze mille francs I
— Cependant, c'était écrit...
— Ah I je vois ce que c'est I II compte les bijoux I C'est trop fort I Tu admets ça, toi, qu'il compte les bijoux?
En ce moment, brusque intervention du régisseur.
— Mais c'est à vous , mesdemoiselles. . . Vous avez manqué votre entrée I
Et mademoiselle X*** se précipite sur la scène, tout en répétant :
— Compter les bijoux! C'est trop fortl Compter les bijoux I
Nous restons seuls en présence, le garçon d'accessoires et moi. C'est un vieux serviteur de la maison, un excellent homme, aimé de tous au théâtre. Voilà bien longtemps que j ai l'habitude de le voir trôner dans son magasin d'accessoires, au milieu de ses pendules en bois doré, de ses vieux fusils à pierre, de ses joyaux de chrysocale et de ses poulets de carton. Plus d'une fois, il m'est arrivé de causer, le soir, avec lui, dans les coulisses, et non sans agrément. Sa conversation vaut la conversation de bien des gens du monde. Il a entendu le dialogue des deux comédiennes, i\ me regarde et me dit avec un indulgent sourire de commisération :
— Pauvre petite, elle est ennuyée tout de mêmel
Il me quitte pour s'en aller chercher, au magasin d'accessoires, une vieille escopette et un vieux chapeau de brigand calabrais qui seront nécessaires, tout à l'heure, pour la répétition. Que de braves gens dans tout ce petit monde des théâtres : machinistes, habilleurs, avertisseurs, etc., etc. Et jamais, chez eux, dans leur pauvreté, jamais de jalousie.
jamais de révolte, jamais de colère contre le luxe des comédiennes. Cet honnête homme, qui gagne cinq ou six francs par jour, s'intéressait au malheur de cette petite qui ne veut pas que les bijoux comptent.
On répète une des grandes opérettes d'Offcnbach dont la reprise doit avoir lieu dans quelques jours. Je veux entrer en scène, mais je me heurte à une petite troupe de choristes, une dizaines de basses chantantes, qui me barrent la route. Les bras ballants, d*une voix caverneuse, ils chantent :
Grisons-nous tous
Comme des fous, Et chacun ayant sa chacune Amusons-nous au clair de lune.
Grisons-nous tous, etc.
Le chœur terminé, pendant que mademoiselle Aimée dit, avec beaucoup d'éclat, la grande phase du finale, deux de mes basses chantantes se mettent à causer :
— C'est drôle d'entendre ces airs-là. Nous ne les chantions pas, l'année dernière. Où étiez-vous pendant la guerre?
— Ici, à Paris, dans un régiment de marche.
— Moi, à l'armée de la Loire, avec le général Chanzy. Nous en avons eu de la misère, devant le Mans.
Et tous deux, au signal donné, reprennent avec leurs camarades :
Grisons-nous tous Comme des fous, etc.
Je me faufile parmi les choristes, et me voici sur la scène. Offenbach est là, assis à l'avant-scène, dans un fauteuil, très pâle, grelottant sous un paletot d'hiver.
— Je suis souffrant, me dit-il, je n'ai pas dormi cette nuit, pas déjeuné ce matin; je n'ai ni voix ni jambes. La répétition est détestable... Tous les mouvements défigurés... ralentis... et je n'ai pas le courage de m'en mêler.
Il n'a pas fini cette phrase, et le voilà debout, furieux, brandissant sa canne. C'est aux choristes femmes qu'il s'adresse :
— Qu'est-ce que vous venez de chanter là, vous, mesdames?... recommençons, recommençons tout le finale!
Offenbach va se placer près du piano, à côté du chef d'orchestre, et prend la direction de la répétition. Il a soudainement retrouvé, comme par miracle, le mouvement, la force, la vie. Il s'anime, s'excite, s'échauffe, se démène, parle, chante, crie, va secouer, tout au fond du théâtre, des choristes endormis, revient à l'avant-scène, puis court à gauche bousculer des figurants... il grelottait tout à l'heure; il est en nage maintenant.
Il ôte son paletot et l'envoie à la volée sur le fauteuil, il bat la mesure à tour de bras, casse sa canne, tout net, en deux morceaux, sur le piano, laisse échapper un juron, jette par terre sa moitié de canne, arrache violemment l'archet des mains du chef d'orchestre tout effaré, et, sans s'arrêter, avec une puissance extraordinaire, continue de battre la mesure, tenant et entraînant tout le monde à la pointe de son archet. Que d'esprit dans cette physionomie si expressive et si originale! Que d'énergie dans ce petit corps, si frêle, si délicat, si chétif ! Ce n'est plus le même homme, et ce ne sont plus les mêmes artistes, plus les mêmes choristes. Le
finale est enlevé, de verve, d'un seul trait, sans accroc, dans une véritable furie de bonne humeur et de gaieté. Et tous, artistes, choristes, figurants, après la dernière note jetée, applaudissent Offenbach, qui retombe épuisé sur son fauteuil en disant :
— J'ai cassé ma canne, mais j'ai retrouvé mon finale.
Jeudi 34 août 4814. — Encore au conseil de guerre. On prétend qu'il y a trois ou quatre cents façons de dire: Je vous aime. II y a autant de manières de répondre non à cette question adressée par le colonel Merlin à chaque témoin : Êtes-mus parent ou allié de Vaccusé ?
Une grosse dame se présente, rougeaude, émue, agitée... Le président dit la petite phrase : Etes-vous parente, etc.? — « Moi, oh 1 non, par exemple, s'écrie la grosse dame avec indignation... » Et elle paraît positivement révoltée qu'une telle supposition ait pu venir à l'esprit de ce colonel.
Les pompiers, les gendarmes, les sergents de ville ne bronchent pas et répondent tran-
quillement, impassibles: « Non, mon colonel. » Un monsieur qui se présente d'un air assez dégagé, et qui, tout à l'heure, cherchera à briller dans sa déposition, sourit en entendant la question du président et répond, légèrement, avec un petit dodelinement de la tête:
« Non, non, monsieur le président. »
Cet autre s'avance lentement, majestueusement, solennellement ; il s'est composé une attitude et a dû Vessayer devant sa glace, le matin. Il s'écrie : « Parent I Allié I Jamais, monsieur le président ! » Et il reste, le bras étendu, dans une attitude théâtrale. Il appartient à la catégorie des témoins ravis d'être témoins, fiers d'avoir à parler en public.
Voici, au contraire, le témoin timide, gêné, embarrassé. Êtes-vous parent ou allié ?... Il croit avoir mal entendu... Il ne s'explique pas qu'on puisse lui adresser une pareille question... Enfin, il balbutie: « Pardon, monsieur le président, mais je n'ai pas bien compris. » Alors le colonel docilement redit la question, et le témoin de répondre : Oh I non, ni parent, ni allié, et, d'ailleurs, je le serais que je ne l'avouerais pas. »
Une femme d'une trentaine d'années, assez belle, grande, vigoureuse, haute en couleur, et d'un aplomb magistral...
— Votre nom ? votre âge ? Êtes- vous ou avez-vous été au service de l'accusé ?
Et cette femme, alors, de la voix la plus nette :
— Au service de l'accusé... Mon Dieul j'ai été sa maîtresse pendant dix-huit mois... Ça peut-il s'appeler avoir été au service de quelqu'un ?
Jamais je n'ai vu un conseil de guerre plus violemment interloqué. Le colonel regardait le chef de bataillon qui regardait le capitaine qui regardait le commissaire du gouvernement.
Tous, anxieux, du regard, se consultaient...
Le président, enfin, reprit :
— Non, non I ça ne peut pas s'appeler avoir été au service de quelqu'un.
— Comme vous voudrez, monsieur le président.
L'interrogatoire continue.
Samedi 2 septembre. — Autre vente, hier, la vente des voitures de l'Empereur dans la
cour des écuries du Louvre. Je passais sur le quai. Je vois une affiche collée au-dessous du balcon de Charles IX, une véritable affiche de vente judiciaire après faillite ; rien n'y manque: noms de l'expert et du commissaire-priseur, adjudication au comptant, cinq pour cent de frais, etc., etc. J'entre. On ne vend que les voitures de service...
Le commissaire-priseur est à son poste. Un vieux monsieur, très râpé, s'approche de lui.
— Et les voitures de gala, quand les vendra-t-on ?
— Je ne saurais vous dire... Le liquidateur est fort embarrassé... Les acheteurs probablement feraient défaut... Il n'y a plus de débouchés pour les équipages de cour.
— Comment, plus de débouchés ?
Le vieux monsieur râpé paraît vexé, très vexé.
— Non, il n'y en a plus... Après 1830, après 1848, on s'est défait à très bon compte des grandes voitures royales. Il y avait, en Allemagne et en Italie, beaucoup de petits rois et de grands-ducs qui étaient enchantés de trouver de bonnes oœasions: mais le nombre
des souverains a tant et tant diminué dans ces derniers temps que, je vous le répète, il n'y a plus de débouchés.
Le commissaire-priseur, qui connaît évidemment le vieux monsieur râpé, ajoute en riant:
— Vous n'aviez pas envie d'acheter une voiture de gala ?
— Si fait; j'avais commission...
— Pour qui donc?
— Pour le directeur d'un cirque...
Voilà comment Napoléon III, en poussant au système des nationalités, des grandes agglomérations, en aidant le roi d'Italie et le roi de Prusse à culbuter les petits trônes italiens et allemands, voilà comment Napoléon a compromis, non seulement les intérêts de la France, mais encore les intérêts de la liquidation de sa liste civile... On ne sait que faire de ses voitures de gala.
Quelle hétacombe, en effet, depuis dix ans !
En 1860, le grand-duc de Toscane, les ducs de Parme et de Modène; en 1861, le roi de Naples ; en 1862, le roi Othon ; en 1866, le roi de Hanovre , le duc de Nassau et l'électeur de Hesse ; en 1867, l'empereur Maximilien ; la
reine d'Espagne, en 1869; l'empereur Napoléon, en 1870, et, très prochainement, selon toute apparence, le duc d'Aoste, encore roi d'Espagne, en ce moment, mais, pour peu de temps, selon toute probabilité.
Vendredi 8 septembre 48H, — Le hasard, ce matin, fait tomber sous ma main un exemplaire du Times y du 22 mars dernier. Les correspondants du Times étaient alors dans la joie. De toutes parts, depuis dix mois, quelle abondance merveilleuse d'événements à sensation ! Le Times avait niis en mouvement une véritable armée de reporters, tous pleins d'entrain, d'ardeur, et, il faut bien le reconnaître, de talent, mais ayant beaucoup plus de goût pour les vainqueurs que pour les vaincus.
Nous n'avons pas été traités avec impartialité et générosité par le grand journal de Londres. Et, cependant, ceux qui voudront raconter plus tard l'histoire des années 1870 et 1871, trouveront dans les colonnes du Times des choses bien curieuses et bien exactes.
Ce numéro du 21 mars est à lui seul, le plus saisissant, le plus extraordinaire des
documents historiques. Il mériterait d'être traduit de la première ligne à la dernière.
D'abord deux Leading articles. Le premier est consacré au mariage de la princesse Louise avec le marquis de Lomé. Voici ce qu'un Anglais pouvait écrire, pendant que la guerre civile succédait en France à l'invasion, pendant que nous prenions plaisir à nous entre-tuer, sous les yeux de M. de Bismarck :
« Aujourd'hui un rayon de soleil égayera » chaque maison de l'Angleterre. Une fille du D peuple, dans le sens le plus vrai du mot, » sera mariée à un des nôtres. La mère est » des nôtres, et la fille est des nôtres. Nous » honorons la Reine et nous lui obéissons ; ^ nous la couronnons et nous lui rendons » hommage ; nous prions pour elle, et tra- » vaillons pour elle, et combattons pour elle ; » nous partageons ses joies et ses douleurs ; » nous sentons que, dans le malheur aussi » bien que dans la prospérité, nos destinées » sont associées aux destinées de cette dynas- » tie, à laquelle nous nous sommes confiés » depuis tant de siècles. Nous avons, il est » vrai, de bonnes raisons pour nous en féli-
» citer, en ce moment où les principes les » plus nécessaires et les plus anciens de la » société sont si étrangement méconnus. La » royauté existe ici sous la forme la plus » douce, la plus sage et la plus respectée. La » Reine est une Anglaise, et sa famille une » famille anglaise, etc., etc. »
Le second Leading article est consacré à la révolution du 18 mars et commence ainsi :
« La guerre est déclarée entre Paris et Ver- » sailles, entre le drapeau rouge et le drapeau » tricolore. La Commune est soulevée contre > l'Assemblée. Il y a, entre les deux adver- » saires, une question de force aussi bien » qu'une question de droit, et c'est la solu- » tion de la première qui décidera des mérites » de la seconde, »
Je tourne la page, et trouve une lettre du correspondant de Paris, à la date du 19 mars, quatre heures de l'après-midi :
« Je viens de faire, dit-il, un petit voyage » d'exploration. Un cordon de sentinelles » interdit le passage sur la place Vendôme, » qui était le quartier général d'Aurelles de » Paladines, et qui est occupée par les sol-
» dats de la Commune. Le commandant en » chef Henry a quitté son petit cabaret de » Montrouge pour une nouvelle résidence » véritablement princière. Tout est tranquille » aux alentours de la place Vendôme ^ Je » gagne la rue de Rivoli, qui est déserte. Pas » un factionnaire dans les guérites des Tuile- » ries. Le portier du palais paraissait profon- » dément perplexe. Je voulais entijer, il me » fit des remontrances; il sentait, bien qu'il » n'y eût pas une âme dans les Tuileries, » qu il avait encore à remplir une sorte de » devoir abstrait. Il avait déjà vu bien des » changements de propriétaire, et il était la » seule personne qui pût se considérer, pour » le moment, comme maître du château. J'eus » avec lui une curieuse conversation, et je » m'en allai à l'Hôtel de Ville. »
Toutes les rues sont solidement barricadées, d'après un système particulier, et le correspondant du Times constate, avec une évidente complaisance, que ce système est des plus pratiques et des plus ingénieux :
« Un passage est laissé libre au centre pour D les piétons, la section du milieu étant en
» avant et recouvrant les deux sections de » côté. Des enfants, apprenant de bonne » heure l'art de gouverner Paris, travaillent » activement à la construction des barricades, » et, de temps en temps, des passants » sont invités à vouloir bien apporter leur » pavé. Le son des clairons se fait entendre et » cause une certaine émotion ; des gardes na- » lionaux et des soldats de la ligne, ces der- » niers non armés, mais plus nombreux que » les gardes nationaux, arrivent en chantant, » agitent leurs képis ot sont chaudement ac- » cueillis par les barricadeurs. C'est le mo- » ment où il est prudent, de la part des per- » sonnes les plus antidémocrates, de lever » leurs chapeaux et de montrer beaucoup » d'enthousiasme. »
Je tourne encore la feuille, et je vois, sur la même page, deux correspondances venant immédiatement à la suite l'une de l'autre, datées, la première de Berlin, 18 mars, l'autre de Douvres, 20 mars, et racontant, la première, le retour de r Empereur-Roi en Allemagne, et la seconde, l'arrivée de l'Empereur Napoléon en Angleterre.
C'est le samedi 48 mars que l'empereur Guilfaurae a fait son entrée à Berlin, en même temps que M. Assi et ses amis faisaient leur entrée à THôtel de Ville de Paris. Le correspondant du Times raconte la grande ovation faite à l'Empereur. Les locomotives, les wagons, les stations étaient décorés de drapeaux et de guirlandes de sapin et de chêne, les deux arbres symboliques de Brandebourg et d'Allemagne. A une distance de plusieurs milles de Berlin, la voie est bordée d'une foule immense: ouvriers, enfants des écoles, corporations, tout le monde en habit de fête. C'étaient là les avant-gardes de l'armée de plusieurs centaines de milliers de personnes qui, dans la capitale, attendaient l'arrivée du souverain. 11 paraît, il salue, au milieu des hourras enthousiastes. Il est reçu par les princes et les princesses de la famille impériale. A cette même place, dans cette gare, il avait quitté la Reine, il y a huit mois... et il revenait empereur d'Allemagne. Il embrasse sa femme, ses filles, ses petits-enfants, et, vaincu par l'émotion, ne peut retenir ses larmes. On jlui ette des bouquets de roses, des
couronnes de laurier. Puis, il monte en voiture et se dirige vers le palais, à Chmre même où les vainqueurs de Belleville et de Montmartre s'installaient à l'Hôtel de Ville et sedisaient : « Paris est à nous, il s'agit maintenant de s'emparer de la France I »
Cependant ce même jour^ l'empereur Napoléon, rendu à la liberté, se préparait à quitter le palais de Wilhelmshôhe, et le Times du 21 mars raconte le voyage de Napoléon III, de Cassel à Douvres.
Le dimanche 19 mars, à six heures, pendant que M. Thiers abandonnait Paris, en emmenant avec lui tout le gouvernement, l'empereur, partait de Wilhemshôhe, escorté par une garde d'honneur allemande, sous le commandement du général de Montz, gouverneur de Cassel, qui l'accompagne jusqu'à la frontière. L'Empereur est reçu là par un aide de camp du roi des Belges, traverse toute la Belgique dans le train royal et s'embarque sur le Comle de Flandre^ le yacht à vapeur du roi des Belges. A Douvres, l'Empereur trouve l'Impératrice, le Prince Impérial, le prince Murât, le prince Lucien Bonaparte et les
dames de service^ mesdames de Saulcy et Carrette. Une foule énorme attendait, et les Anglais font à l'Empereur une réception enthousiaste. Applaudissements sur applaudissements édateiit au milieu de la multitude assemblée ; l'Empereur sourit et salue. Le capitaine du port, M. William Henry Pain, s'approche de l'Empereur et tient cet extraordinaire petit discours :
« A cette même place, il y a quinze ans, lors de voire visite en Angleterre, j'ai reçu Voire Majesté, et je vous réitère maintenant mes salutations. »
Après avoir répondu par une phrase aimable, l'Empereur se dirige à pied vers la gare du Soutli-Eastern. La foule est compacte, les policcmen ont grand'peine à frayer un passage à l'Empereur. Il arrive à la gare, revoit l'Impératrice qui l'embrasse passionnément à plusieurs reprises. Le Prince Impérial se jette dans les bras de son père, puis le cortège se rend à l'hôtel de Lord Warden. Les acclamalions redoublent. Le peuple paraît ivre d'en- Ihousiasme... Ce sont des cris délirants de : Vive V Empereur I Vive V Impératrice! L'Impé-
ratrice paraissait à la fois effrayée et charmée; l'Empereur souriait toujours, et, même lorsqu'il était bousculé par la foule, ne cessait de saluer et d'ôter son chapeau. A la gare, nouveau train royal, et c'est dans un tvagon-salon tendu d'une exquise soie rose pâle que l'Empereur fait le voyage de Douvres à Chislehurst. Pendant ce temps, Assi pouvait se promener, à Paris, dans les voitures de l'Empereur, car trois ou quatre de ces voitures avaient été amenées à l'Hôtel de Ville, pendant le premier siège de Paris.
Voilà ce que raconte ce numéro du Times.
Elles sont d'hier, ces choses, et déjà si loin de nous, déjà dans un tel effacement! On s'efforce de n'y plus penser. On ne demande qu'à revivre, et l'on revit, très vite, très facilement ; trop vite, peut-être, trop facilement. N'aurions-nous pas assez souffert? N'aurionsnous pas été assez vaincus, assez humiliés?
La leçon ne pouvait cependant être plus dure.
Dans les années qui précédèrent le partage de la Pologne, siégeait à la Diète un vieux député à peu près en enfance, mais dans l'âme duquel, par éclairs, se réveillaient la
raison et le patriotisme. Tout d'un coup, au milieu d'une discussion, en pleine mêlée des partis, ce vieux député se levait et criait : « Finances ! Soldats ! Finances ! Soldats ! » puis il retombait sur son banc et se taisait. Finances I Soldats ! Toute notre politique devrait être dans ces mots-là. Mais l'Assemblée de Versailles ne se plaît qu'aux questions irritantes. La Chambre à Paris, voilà le sujet à l'ordre du jour, et, à ce propos, un très intelligent et très spirituel député de la gauche a prononcé cette phrase extraordinaire :
« Quand un pays est divisé comme la France, ce pays est bien heureux d'avoir une capitale qui se charge de faire une révolution en trois jours. »
Ainsi, voilà qui est entendu, la Révolution est un article de Paris. Ce n'est qu'à Paris qu'on sait faire les fleurs artificielles, les vaudevilles, les révolutions en trois jours et les porte-monnaie à onze sous... La province ne viendrait jamais à bout d'une révolution ; ça traînerait, ça languirait, ça n'en finirait pas...; tandis que Paris fait des révolutions bien gentiment, bien lestement, bien
complètement, et en trois jours. Il ne tâtonne pas, il sait comment s y prendre, il connaît la marche : envahir la Chambre, proclamer le gouvernement provisoire à l'Hôtel de Ville, etc Et même pourquoi parler de trois jours?
C'est de l'histoire ancienne, cela. Il y a progrès; la chose s'est faite en trois heures, le Quatre Septembre.
Mardi 72 septembre. — Hier, à la Chambre, et pendant que n'importe qui, sur je ne sais quel sujet, disait n'importe quoi, je regardais Gambetta. Je ne l'avais pas vu, depuis le mois de novembre, à Tours, pendant la guerre. Il était assis à l'extrémité d'un banc à gauche. Il avait son air bon enfant^ son air d'autrefois, son air du temps où il n'était rien. Il a quelque mérite à garder cet air-là, car Gambetta est aujourd'hui une sorte de petit souverain. Il a conservé ses familiers, ses courtisans, son état-major de Bordeaux et de Tours, son personnel administratif et politique. Voilà le plus sérieux danger du temps présenti Deux meutes affamées, avides de préfectures et de sous-préfectures, les desti-
tués de septembre 1870 et les destitués de février 1871, attendent, avec une égale impatience et une égale avidité, la restauration de celui, Empereur ou Président, qui leur rendra leurs places. La politique est en train de devenir une affaire, un métier, une spéculation. Ces malheureux révoqués me font penser à ce capitaine Jachet que le comte d'Estourmel rencontra en Italie.
« Le capitaine Jachet me détaillait, un jour, » les agréments que lui rapportait le comman- » dément du château d'Orbitello. Indépen- » damment du traitement fixe, me dit-il, on » jouit des divers bénéfices attachés à la » place ; on a du bois, de la chandelle et de » la considération. »
Je parlais, tout à l'heure, du temps où Gambetta n'était rien. J'avais tort. Gambetta a a toujours été quelque chose. C'était en 1862 ou 1863. Gambetta n'avait pas vingt-cinq ans, mais les Cinq le traitaient déjà avec une extrême déférence. Ils étaient, au Corps législatif, les représentants de cinq circonscriptions électorales. Gambetta était, par une sorte d'acclamation populaire de toutes les parlotes poli-
tiques du quartier latin, le représentant de la jeunesse des Écoles. Il était de la Chambre, sans en être. Il assistait à toutes les séances, et, lorsque Picard ou Jules Favre étaient à la tribune, ils jetaient, de temps en temps, en l'air, à la dérobée, de petits regards du côté de Gambetta, qui leur envoyait des signes d'encouragement et d'approbation.
Un jour, oui, c'était bien en 1863, Picard devait parler. La salle était comble, archicomble, et Picard était au désespoir. Il n'avait pas de billet pour Gambetta, lequel allait et venait, agité, dans la salle des Pas-Perdus. Pas de place pour Gambetta 1 Que dirait la jeunesse des Écoles? Un député de la majorité, M. de Montjoyeux, vint au secours de Picard.
Il s'en alla trouver M. de Morny et lui demanda un petit coin pour le jeune ami des Cinq.
— Il n'y a plus de place que dans ma tribune, répondit M. de Morny. Je vais y faire placer M. Gambetta. On m'a beaucoup parlé de lui. Je ne serai pas fâché de le voir.
Et Gambetta fut introduit dans la tribune de M. de Morny, lequel, la lorgnette à la
main, examinait le petit avocat du quartier latin. Après quoi, il agita la sonnette présidentielle et ouvrit la séance. Celte sonnette, toujours la même , c'est peut-être un jour Gambetta qui la fera carillonner. Ainsi va le monde !
Bien souvent, en ce temps-là, il m'est arrivé de sortir du Corps législatif, en compagnie de Gambetta. Nous nous en allions, en petite troupe, quatre ou cinq, au soleil couchant, après la séance, très lentement, le long des quais. Et tout le long des quais, avec beau« coup d'esprit et beaucoup d'éloquence, Gambetta nous refaisait la séance. Voilà ce qu'il aurait fallu dire, et comment il aurait fallu le dire. Il n'était pas toujours content des Cinq, Il les accusait de tiédeur et de mollesse. Ah ! s'il avait été là I II s'animait, s'échauffait, s'emportait, jetait à pleine voix de retentissantes tirades. Les bouquinistes étonnés nous regardaient passer. Un jour, il nous fit, sur le quai Voltaire, devant le Moniteur officiel^ un admirable discours sur la liberté de la presse. Et, tout à coup, au milieu de ce discx)urs, de l'autre côté de Teau, sortirent des
Tuileries et défilèrent sur le quai du Louvre, les grandes calèches de la cour, attelées à la Daumont, avec leurs quatre chevaux, leurs jockeys galonnés, et les piqueurs, et l'écuyer de service, au petit galop, près de la portière. C'étaient l'Empereur et l'Impératrice qui s'en allaient au bois de Boulogne. Gambetta salua leur passage d'une véhémente apostrophe. Il n'y avait que la largeur de la Seine entre l'Empereur et le jeune avocat qui devait gou» verner dictatorialement la France après la chute de l'Empire.
Mardi 49 septembre 4814. — Dans la gare de Saint-Cloud, encore un de ces grands troupeaux d'Anglais, lorgnettes en bandoulière, et, sous le bras, le Guide de Vétranger à travers les ruines, A Londres, ils ont traité à forfait avec un entrepreneur. Voici le programme et le tarif. Je traduis textuellement :
Une semaine à Paris. Voyage^ hôtel de premier ordre, ruines de Paris W champs de bataille autour de Paris, soirées à V Opéra, au Théâtre- Français; visites aux remparts, excursions à Champigny, SainirChud, Versailles, etc. ; inter-
228 NOTES ET SOUVENinS.
prêtes distingués, tous frais payés et pourboires compris : dix livres.
Les Anglais sont là... cinquante ou soixante... L'interprète distingué, avant de mettre en mouvement sa petite troupe, prononce un discours :
— Saint-Cloud, dit-il, est tout à fait cwnows, interesting, sensational, en ce moment, à cause d'une fête populaire, très gaie, en plein vent, des cirques, des acrobates..., tout cela à côté de la ville détruite... Nous commencerons par les ruines et nous finirons par la fête. Off! off! ladies and gentlemen !
Car il y a une dizaine de ladies au milieu de ces gentlemen. Ils partent, je les suis, Saint- Cloud les enchante, Saint-Cloud les ravit.
A la bonne heure, voilà des ruines ! De quelle manière Saind-Cloud a été détruit et brûlé lentement, deliberately , pendant l'armistice, ils le savent bien, ces Anglais, car ils lisaient le TimeSy et M. Russell a fidèlement raconté l'incendie de Saint-Cloud.
M. Jules Favre était venu, le 24 janvier, à Versailles, offrir à M. de Bismarck la capitulation de Paris.
A partir de ce moment, pour les Prussiens, devait commencer l'armistice, Paris ne tirant plus un coup de canon ; et cependant, le 26 janvier, de Versailles, M. Russell écrit : « De bonne heure^ ce matin, la ville de Saint- Cloud a été incendiée par les Allemands, etc. » Ainsi débute, dans le Times, la correspondance de M. Russell, et n'est-ce pas la plus décisive réponse aux journalistes allemands qui osent prétendre aujourd'hui que Saint-Gloud a été incendié par les obus français?
Il y a eu là une exécution historique. Le château de Saint-Gloud devait disparaître, et il a disparu, et, avec lui, toute une charmante ville. Les Anglais, radieux, se promènent aujourd'hui au milieu de ce vaste amas de décombres... Puis, ils s'en vont voir la fête, au galop, toujours au galop... Ils ont tant de choses à voir, et si peu de temps pour les voir. Le temps est admirable, il y a foule à cette fête de Saint-Gloud... Et beaucoup de gaieté, de grands éclats de rire devant les baraques de saltimbanques. La colonne anglaise se fait place avec une impétuosité froide et une curiosité féroce; on en-
tend des exclamations : « Oh I très pittoresque, très original, ces ruines, cette fête ! » Ils achetaient tout à l'heure des éclats d'obus, ils achètent maintenant des mirlitons... Mais le temps les talonne... Le guide pousse son troupeau vers la gare. Ils n'avaient qu'une heure pour les ruines et pour la fête ; l'heure est passée... A Versailles I Versailles les attend.
Et voici que je me souviens, au milieu du vacarme de cette fête foraine, de ma dernière visite à Saint-Cloud, pendant la Commune.
C'était le 9 avril, le jour de Pâques. Nous étions venus à pied de Versailles. Nous entrons, à dix heures du matin, dans l'église de Saint-Cloud... On chantait la grand'messe. Les voix des enfants de chœur s'élevaient, hautes et claires, accompagnées à la fois par l'orgue de l'église et par le canon du Mont-Valérien . Un prêtre monta en chaire et se mit à parler de la charité et de l'amour du prochain.
La fin du sermon fut très touchante.
« Au milieu de toutes nos douleurs, disait le prêtre, au milieu de toutes nos angoisses, Dieu ne nous abandonne pas. Jésus-Christ nous reste. Son église est debout, épargnée,
intacte, parmi les ruines... Priez mes frères et communiez dans le Seigneur. »
Toutes les femmes pleuraient. Quelle chaire en pareil jour, en pareil lieu, quelle chaire pour un Lacordaire ou un Ravignanl...
Nous sortons de Téglise. Le pont de Saint- Cloud était gardé par une compagnie de ligne. Les fédérés occupaient le bois de Boulogne.
De la rive droite à la rive gauche, entre Suresnes et Saint-Gloud, on se tirait des coups de fusil. La circulation était interrompue sur le pont. Une femme exaspérée se disputait avec un sergent.
— C'est dans votre intérêt, disait le sergent, qu'on vous empêche de passer. Vous serez bien avancée quand vous aurez reçu une balle dans la tête.
— Une balle I une balle I répondait la femme, je me moque pas mal de recevoir une balle, pour l'agrément de la vie d'à présent... Et puis, je n'en recevrai pas de balle. Je suis habituée à circuler au milieu des coups de fusil, depuis le temps que tout cela dure. Laissez-moi passer.
— Vous ne passerez pas.
23â NOTES ET SOUVENIRS.
— Ah I tenez, les Prussiens étaient moins tourmentants que vous, ils nous laissaient passer, quand ils avaient le pont... On pouvait aller à ses affaires... J'ai du linge à rapporter de Boulogne. Vous me ferez perdre mes pratiques.
A ce moment, la fusillade devint plus vive. Les factionnaires, le long du quai de Saint-Cloud, regardaient l'autre rive, immobiles, prêts à tirer.
— Voulez-vous bien vous en aller et nous laisser tranquilles, dit le sergent à la femme.
Et celle-ci s'en alla en haussant les épaules.
— Se mettent-ils dans des états pour quelques méchants coups de fusil! disait-elle. Enfin je vais essayer de passer par le pont de Sèvres.
Nous retournons du côté des ruines de Saint-Cloud. Nous rentrons dans l'église. La messe finissait. Le vieux curé de Saint-Cloud, d'une voix lente et grave, prononçait Vite missa est. Le canon du Mont-Valérien redoublait de violence.
Que tout cela est près de nous I six mois, à peine six mois I et c'est la grosse caisse
des saltimbanques de la fête de Saint-Cloud que j'entends, au lieu du canon du Mont- Valérien.
Ville-d'Avrayj 20 septembre. — J'ai assisté ce matin au réveil de la fête de Saint-CIoud. Rien de plus original ; on surprend ainsi, en déshabillé, tout un peuple extraordinaire de saltimbanques, de femmes-silures, de pitres, de bobèches, de somnambules, d'hommes caoutchouc, de femmes colosses, de faux squelettes et de femmes-torpilles.
Voici le petit lever d'une écuyère de cirque forain ; la porte d'une baraque roulante s'entr'ouvre; une jeune dame se montre, une Salomé de barrière. . . Deux grands yeux perdus dans une tignasse noire retombant de tous côtés en cascades. Et quel costume I un vieux jupon de tricot rose, une grosse chemise de toile écrue, les pieds nus dans des chaussons de lisières. La pauvre petite, encore vaguement endormie, tire de la baraque son matelas et l'étalé au soleil, sur l'herbe, pour lui faire prendre un peu l'air. Pendant ce temps, toute une procession sortait de la voi-
ture... un enfant... un chat noir... encore un enfant à demi nu... un chien blanc... un autre enfant... un autre chien... puis un singe... et enfin un monsieur... un seul monsieur... mais quel monsieur 1 le maître de cette ménagerie... le roi de tous ces animaux!... Ils avaient passé la nuit, là dedans, en famille. A cinquante pas de là, je surprends, entre une marchande de pain d'épice et la gérante d'un tir aux macarons, ce lambeau de conversation :
— Vous ne savez pas... la fille de la somnambule épouse le fils de la toupie hollandaise... c'est décidé d'avant-hier.
— Oh I ça devait finir comme ça.
Est-ce la fille de la somnambule sur la porte de laquelle je lisais tout à l'heure cette affiche pleine de promesses :
C'est ici la rêveuse des destinées du monde. Cette dame se rend en ville et ne laisse rien à désirer.
J'entends des cris. Je vois un rassemblement. De toutes parts on accourt. C'est un combat, un combat entre deux femmes. J'interroge une marchande de pain d'épice qui me dit :
— C'est deux joueuses d'orgue qui se disputent un estropié. Il y en a une qui veut le garder, et l'autre qui dit que c'est son tour de l'avoir, qu'elle l'avait retenu pour aujourd'hui. Tenez, il est là, l'estropié I
Elle me montre un pauvre diable sans jambes, assis dans un petit chariot ; il contemplait la bataille d'un air doux et résigné, attendant la fin du combat pour s'abandonner docilement au vainqueur.
Les joueuses d'orgue me font penser à ces partis qui se livrent bataille dans la salle de spectacle de Versailles et qui prétendent que c'est leur tour d'avoir l'estropié, c'est-à-dire la France.
Jeudi 2/ septembre, — Les journaux anglais admirent beaucoup l'allocution prononcée par M. Grévy à la fin de la dernière séance de la Chambre :
« Messieurs, a-t-il dit, la session est close. »
Il a mis son chapeau sur sa tête et s'en est allé...
Je sais un autre discours qui, par sa vigueur et sa concision, peut soutenir le
parallèle avec l'allocution du président de l'Assemblée nationale.
C'était devant le conseil de guerre ; le colonel de Boisdenemetz donne la parole à un maréchal des logis de la garde républicaine, lequel était chargé de défendre, d'office, une pétroleuse, la fille Papavoine, je crois. C'était un vieux soldat à moustaches grises, la poitrine chargée de médailles et le bras chamarré de chevrons. On lui donne la parole.
Il se lève, très ému, — c'était sa première plaidoirie, — fait le salut militaire en disant : Mon colonel... Mon colonel... consulte son dossier, tousse, se mouche, feuillette les paperasses étalées devant lui, répète : Mon colonel... Mon colonel... frise sa moustache, rajuste son ceinturon, et, enfin, avec effort, faisant encore le salut militaire, dit d'un seul trait :
« Je m'en rapporte à la justice du conseil. ^
Il se rassied. C'était fini. Il s'éponge le front. Il était en nage.
Nous avons entendu un autre discours bien extraordinaire, dans les premiers jours de ce mois, aux obsèques de Paul de Kock. Emile
N^TES ET SOUVENIttS. 237
de Najac, qui représentait la commission des auteurs dramatiques, venait de dire quelques paroles sur la tombe, lorsqu'un inconnu se présenta et débita textuellement la petite harangue que voici :
« Paul de Kock, je te lis depuis 1828, et lu m'as toujours fait le plus grand plaisir. En arrivant là-haut, tu pourras dire au bon Dieu : — Me voilà y moi, Paul de Kock, inais je iie sais pas pourquoi on n^a jamxiis voulu me décorer. »
Samedi 23 septembî^e. — Il n'y a décidément qu'un très petit nombre de mots lesquels font périodiquement le tour de l'histoire.
Ceci a été raconté cent fois : Napoléon III passait une revue dans la cour des Tuileries ; mademoiselle de Montijo, d'une fenêtre du rez-de-chaussée, dans un salon voisin de la chapelle, assistait à la revue ; après le défilé, l'Empereur s'approche à cheval de la fenêtre et dit à mademoiselle de Montijo :
— Comment arriver jusqu'à vous?
Et la future Impératrice aurait répondu :
— Sire, par la chapelle.
Or, dans un petit volume de Mémoires sur
Henri IV, imprimé en 1782, je trouve ces trois lignes:
« Henry IV ayant demandé à mademoiselle d'Entragues, qu'il aimait, par où l'on pouvait aller à sa chambre : — Sire, lui répondit-elle, par l'église. »
Lundi %i septembre. — Je cherchais une Victoria avec un cheval et un cocher présentables. J'en avise une, sur la place, rue de Châteaudun, près de l'église Notre-Dame de Lorette. Un petit cocher, tout jeune, avec de grosses joues rebondies. Il m'avait séduit par son air de bonne humeur et de gaieté. Ce n'est pas l'air habituel de nos cochers de fiacre !
Je dis au petit cocher :
— A l'heure, rue de Richelieu, 34.
Il me répond tranquillement:
— Où qu'c'est, la rue de Richelieu?
— Vous ne savez pas où est la rue de Richelieu ?
— J'aime mieux vous dire la vérité tout de suite, c'est la première fois que je mène dans Paris. Je ne connais pas une rue, pas un boulevard, rien, enfin, rien I
— Alors pourquoi êtes-vous cocher?
— Je ne suis pas cocher. J'arrive de mon pays et je suis palefrenier depuis quinze jours, chez un loueur, à la Villette. Ce matin il a manqué quatre des cochers en pied. Le patron m'a dit : « Allons, prends un fouet, et monte sur le siège. Essaye de tomber sur de bons clients. Ils te conduiront. »
Cette candeur me désarma. Nous partons, je le conduis... A droite.., à gauche... à droite.,. le no 54, cest là... Il ne savait pas lire!
Nous repartons... 23, rue des Saints-Pères.
Je reprends la direction de mon cocher...
Tout droit... Voici la rue de Rivoli... Traversez... Passez sous ce guichet... Allez... Allez... Il va, mais, tout d'un coup, il s'arrête au beau milieu de la place du Carrousel, et se tournant de mon côté:
— J'avais jamais vu ça. Comme c'est beau I Là, à gauche c'est conséquent I Ditesmoi ce que c'est?
— C'est le Louvre.
— Et c' qu'est brûlé?
— C'est les Tuileries.
■=^ Ah ! oui, j'ai entendu parler de ça.
chez nous. C'est pas les Prussiens, c'est les Communards qui ont fait ce coup-là. Ça devait être curieux à voir brûler un monument de cette conséquence-là. C'était antique, ces bâtiments-là.
Il se remit en route. Mais voilà qu'au milieu du pont du Carrousel, saisi d'admiration, il commence à dire.
— Oh ! mais que c'est beau I que c'est donc beau! Et que c'est amusant de voir lout çal
' 11 allait encore s'arrêter pour me demander des explications. Je l'oblige à marcher. Nous arrivons. Je le paye, et il me dit gaiement, drôlement.
— Merci, m'sieu. Vous êtes un bon client, vous. C'est pas comme des idiots de provinciaux que j'ai menés ce matin. Ils ne savaient pas me conduire. Mais, vous, à la bonne heure, vous connaissez Paris, et vous m'avez appris des choses... le Louvre , les Tuileries... C'est moi qui devrais vous donner un pourboire.
NOTES ET SOUVEXiaS. 241
Mercredi 27 septembre. — Un de mes amis, lieutenant de vaisseau, nous faisait hier ce joli récit d'un essai de régime parlementaire en Cochinchine.
Un des gouverneurs de la colonie se mit en tête, un beau matin, de connaître le vœu des populations et de réunir une sorte de Chambre cochinchinoise . Il fit -savoir que chaque village aurait à nommer un délégué, lequel délégué recevrait vingt sous par jour pour dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Les élections eurent lieu, et quatre ou cinq cents délégués se trouvèrent réunis à Saigon. Ils furent convoqués pour la première séance qui devait être présidée par le gouverneur. Il paraît... Aussitôt, tous les députés se jettent par terre à plat ventre... Les officiers de marine leur criaient : « Relevezvous I Relevez- vous I » Ils restaient immobiles, anéantis, le nez contre le plancher.
Devant le gouverneur, devant le maître, se relever, jamais I On fut obligé de leur distribuer quelques coups de bâton , de les tirer par leurs queues, afin de les obliger à
242 KOTES ET SOUVENIRS.
prendre une attitude plus noble et plus parlementaire.
L'amiral-gouverneur fit un discours d'ouverture tout plein d'images orientales. Puis il dit aux délégués: « Parlez... parlez sans crainte. Faites-moi connaître vos vœux... »
Aucun n'osa desserrer les dents.
Le gouverneur leva cette première séance qui avait été pâle. Il y eut, le soir, délibération au palais du gouvernement. L'amiral déclara aux officiers de son état-major que cette Chambre dépassait les limites de la platitude, qu'il fallait à tout prix lui donner un peu d'indépendance, et qu'il était même indispensable de se procurer un semblant d'opposition. Il n'y a pas, sans cela, de régime vraiment parlementaire.
Les officiers de l'état-major, le lendemain matin, prirent à part un certain nombre de délégués, les invitèrent à parler librement, à exposer leurs sujets de plainte... Us étaient tout tremblants. Us avaient une peur horrible des coups de bâton, s'ils se risquaient à dire ce qu'ils désiraient et ce qu'ils pensaient... Bref, pour les y décider, il fallut employer
les grands moyens, il fallut les corrompre.
En Europe, on achète le silence des députés, et, là-bas, en Cochinchine, ce fut tout le contraire; on fit des avantages aux députés de l'opposition ; on leur donna quarante sous par jour.
Grâce à ce système de corruption, la seconde séance eut une certaine petite tournure. Cinq ou six délégués, alléchés par la promesse des quarante sous, présentèrent des observations, formulèrent des griefs, etc.
L'amiral était ravi... Mais cette brillante séance fut suivie d'une bagarre épouvantable.
Les délégués étaient payés à la sortie, après chaque séance. Un indigène faisait l'appel, et chaque député venait recevoir ses vingt sous... ou ses quarante sous... des mains d'un sous-officier d'infanterie de marine. Ce malheureux sous-officier reçoit tout à coup sur la tête un effroyable coup de poing, puis un second. C'était un député...
un peu trop indépendant, celui-là... qui, brusquement, sans crier gare, tombait à bras raccourcis sur le pauvre caissier. Celui-ci prend peur, croit à une révolte, saisit son
revolver et envoie deux ou trois balles dans le tas de la députalion cochincbinoise.
Tumulte indescriptible. Les délégués jetaient des cris perçants... Des officiers et des soldats accourent, ne sachant ce qui se passait, et, pour dégager le caissier entouré par celte foule hurlante, se mettent à distribuer à tort et à travers une avalanche de coups de plat de sabre et de crosse de fusil. Jamais représentation nationale ne fut plus irrespectueusement crossée.
L'ordre à la fin se rétablit... On tâche de s'expliquer, de s'y reconnaître. Les balles heureusement n'avaient fait que deux petites blessures insignifiantes. Pourquoi cotte bagarre? Pourquoi ce député cochinchinois avaitil donné ces deux coups de poing? Ce député, qui était-ce? La réponse est partout la même.
— Lui... c'est le fou! c'est le foui
— Comment, le fou ?
— Mon Dieu, oui, répond un indigène, c'est le fou du village de X***. Il ennuyait beaucoup les gens du pays. Il avait la tête absolument à Tenvcrs. Il faisait des menaces
à tout le monde, jetait des pierres aux passants... on en avait une peur affreuse. Alors, quand le gouverneur a fait savoir aux habitants de X*** qu'ils avaient à envoyer un député à Saigon, ils ont tous dit: « Nom- » mons le fou I nommons le fou ! C'est un » bon moyen de nous en débarrasser. » Et ils ont nommé le fou.
Il n'y eut pas de troisième séance du parlement cochinchinois .
Mais il est une Chambre — non cochinchinoise — siégeant à Versailles, et quand on a élu, en février 4871, les membres de cette Assemblée , plusieurs départements français ont imité le village cochinchinois et se sont amusés à nommer le fou.
Vendredi 29 septembre, — Je croyais que la formule : la suite au prochain numéro était d'invention toute récente. Pas du tout. Ce matin, dans les Révolutions de Paris, de Prudhomme, je me régalais d'un long article intitulé :
Origine, définition, mœurs, usages et vertus des sanS'Culotles et j'y trouvais cette phrase prodigieuse :
Tant de gens aujourd'hui se couvrent pour se cacher du manteau du sans-culottisme.
L'article terminé, je me mets à feuilleter au hasard le volume, et à la fin de la livraison du 8 brumaire an II, je trouve cette ligne :
L interrogatoire de Marie-Antoinette au premier numéro.
Jeudi y2 octobre, — Serait-ce le commencement de la grève des électeurs? Soixante mille abstentions sur cent mille inscriptions, la proportion est partout la même... Devant ce résultat, tous les journaux politiques montrent un étonnement qui m'étonne. Ils cherchent la cause de cette atonie du corps électoral, et ne la trouvent pas. Elle est pourtant toute naturelle.
Je causais, hier matin, avec un fermier de Seine-et-Marne.
— Eh bien, lui disais-je, vous avez voté dimanche dernier?
— Moi... Ohl non, par exemple, je n'ai pas voté.
— Et pourquoi cela?
— Pourquoi ça?... Plus souvent que j'irais me déranger pour voter, maintenant qu'on est libre.
— Comment, libre?
— Mais oui, on est libre. Sous l'Empire il fallait marcher. Il y avait le maire, et l'instituteur, et le garde champêtre qui vous tracassaient et qui vous faisaient des misères si on ne mettait pas le bon bulletin, mais à présent c'est fini... Tenez, dimanche, j'ai vendu une vache, j'aime mieux ça que d'avoir voté.
Je n'ai pas pu le tirer de là... Il était libre et il avait vendu une vache !
Mercredi 48 octobre. — Dîné hier avec un de nos ministres d'aujourd'hui. Voici ce qu'il nous a raconté. Il cherche un cocher; un candidat se présente, de fort bonne miné, taille, ampleur, air d'importance et de dignité. Et le petit dialogue suivant s'engage : « D'où sortez-vous? — Je suis encore en place, monsieur le ministre. — Chez qui? — Chez M. de î*** (Ici le nom très connu d'un des hommes d'État du second Empire). — Et pourquoi
2i8 NOTES ET SODVENIKS.
voulez- VOUS le quitter? — Mon Dieu, monsieur le ministre, voilà... Quand M. de X*** était ministre sous l'Empire, je me faisais plus de deux mille francs chez lui, parce que j'avais cinq cents francs sur les fonds du ministère : mais depuis que monsieur n'est plus ministre, je suis réduit à mes dix-huit cents francs tout secs. Je sais bien que M. de X*** me dit toujours : a Palientez, Pierre, patientez... l'Emis pire va revenir... Je rentrerai au ministore. » Vous retrouverez vos cinq cents francs. »
Mais voyez- vous, monsieur le ministre, moi, je ne crois pas au retour de l'Empire. »
A ce même dîner, une très charmante Anglaise, lady D***, qui vient de faire, à vingt ans, un voyage de noces autour du monde, nous a raconté ce voyage de la façon la plus originale, dans un français bizarre et hardi. Ça ne lui a pas paru très important, le inonde. Oh! pas important du tout» Cela a été si vite fait ce tour du monde.». Une seule chose l'a très vivement intéressée. Elle a pu causer, en Nouvelle-Zélande, avec un cannibale... authentique. Elle avait cherché le mot. « Est-ce bien ce mot qu'il faut dire? nous demanda-t-elle,
un peu inquiète. — Oui, c'est bien le mot. »
Alors, rassurée, elle continua.
— On avait eu tant de peine à me le procurer. C'était un vieux, très vieux Maori... Il en reste si peu, si peu, de ceux qui ont mangé de la chair humaine... Et celui-là, il en avait mangé, on en était sûr. Mais que j'ai eu du mal à lui arracher la vérité. Il savait l'anglais assez pour me comprendre et me répondre. Seulement, il ne voulait rien dire. Il avait un air très respectable, très doux, très bon, et des yeux si tendres. Je tournais, tournais autour de la question. Mais ils savent, ces anciens cannibales, que cela ne se fait plus, et ils n'aiment pas avouer... Enfin, un jour, comme il était de bonne humeur, — je lui avais donné une petite boîte à musique qui jouait des airs de danse, — j'ai pris tout mon courage : « Allons, dites-moi la vérité, vous s> en avez mangé de la chair humaine. Est- » ce bon? » Alors ses yeux changèrent, se mirent à briller. J'avais la main droite levée, près de son visage, et il regardait mon pouce, et il me dit : « Oh ! lady, quand on » a mangé le pouce d'une jeune dame an-
» glaise, on ne peut plus aimer une autre » viande. »
Cette jeune femme, qui est à Londres une très grande dame, nous a fait ensuite un tableau très sombre de la situation actuelle de l'Angleterre.
— Oh I cela ne va pas bien chez nous, pas bien du tout... 11 y a de mauvais symptômes.
Si vous saviez quelle difficulté nous avons à trouver des personnes convenables pour la grande livrée avec la poudre et la culotte. Et quelle difficulté aussi pour les grooms ; autrefois ils étaient respectueux, tout naturellement, comme de naissance; mais maintenant, quand ils suivent à cheval, ils ne savent plus se tenir à bonne distance, et ils font des plaisanteries entre eux, par derrière, pour se moquer de nous. Jamais on ne voyait cela autrefois. Et, à la dernière ouverture du Parlement, il y a eu, dans la foule, au passage des grands carrosses de gala, des rires tout à fait choquants. Enfin, c'est le respect qui s'en va, et lord R*** disait, l'autre soir, que rien ne lui paraissait plus menaçant pour l'avenir de notre pays.
Ces choses étaient dites par cette jolie femme avec une imperturbable gravité.
Dimanche 28 octobre. — Voilà longtemps que j'habite la même maison et longtemps que je vois le même marchand de marrons, un Périgourdin, venir, à cette époque, s'installer sous mes fenêtres, au même coin de rue ; il passe tout Fhiver incrusté dans une sorte de boîte, entre son sac de charbon et son sac de marrons. Il est doux, poli, tranquille. Je le crois heureux.
J'aime les marrons, et souvent il m'arrive, le soir, en rentrant chez moi, d'en acheter pour deux sous. Aussi sommes-nous, depuis très longtemps, bons amis, le marchand de marrons et moi... Nous prenons, tous les ans, plaisir à nous revoir, et nous échangeons, à cette occasion, des répliques qui se reproduisent avec une persistante régularité.
— Eh I bonjour, monsieur, me dit mon voisin, ça va-t-il bien depuis l'autre année?
— Pas trop mal, et vous?
^-Pas mal, non plus.*, pas mal. Et les af-
2o2 NOTES ET SOUVENIRS.
laircs politiques, ça va bien, les affaires politiques?
— Très bien ! très bien I
— Tant mieux, alors, tant mieux I
Et. une fois cela dit, jamais dans le courant de l'hiver nous ne parlons plus politique.
Mais, cette année, les phrases de l'année dernière ne pouvaient pas servir. Paris était bloqué, l'hiver dernier, et le marchand de marrons n'avait pu venir. Aussi m'a-t-il dit lout à l'heure :
— Eh bien, il y en a eu des affaires, l'autre année... Vous avez eu bien des ennuis de ce côté-ci... Chez nous on a été assez tranquille, mais la saison a été tout de même perdue pour les marrons. Enfin, c'est arrangé... Et maintenant les affaires politiques, ça va bien, les affaires politiques?
Il avait rattrapé sa réplique habituelle, j'ai répondu : « Très bien I très bien I » Il a riposté : « Tant mieux, alors, tant mieux! » Et en voilà pour jusqu'à l'année prochaine.
Samedi 28 octobre. — Le peintre Winterhalter nous abandonne. 11 redevient Allemand.
Pendant vingt années, il avait signé, tous les portraits officiels de la famille d'Orléans, puis, pendant vingt autres années, tous les portraits officiels de la famille impériale. Mais aujourd'hui, plus de souverains en France, plus de château de Saint-Gloud, plus de palais des Tuileries, plus de famille im[)ériale ou royale; bref, plus de commandes officielles pour Winterhalter, et il va s'en aller à Berlin faire les portraits des HohenzoUern . Le décaméron de l'impératrice Augusta après le décaméron de l'impératrice Eugénie.
Quelle foule, quelle curiosité, quelle animation, au Salon de 1855, autour de ce grand tableau de Winterhalter, l'Impératrice entourée de ses dames d'honneur! Alors dans tout l'éclat de son idéale beauté, l'impératrice Eugénie pouvait supporter, sans inquiétude et sans péril, le voisinage de ces admirables personnes choisies par l'Empereur pour lui faire cortège. Elles étaient là décolletées, très décolletées, la souveraine et les dames du palais, parmi les gazons et les fleurs, sous les ombrages d'un jardin enchanté. L'Impératrice, assise, des roses dans la main droite, et mon-
trant hardiment, de face, sous l'opulence de ses cheveux blonds, le plus délicieux visage de son royaume. A genoux, au premier plan, au milieu de ses grandes jupes bouffantes, madame de Montebello, plongeant ses belles mains dans une gerbe de fleurs, madame de La Tourg-Maubourg, vue de profil, avec ses admirables bandeaux noirs, s'appuyant de la main sur l'épaule nue — et quelle épaule I — de la marquise de Las Marismas. Et dans le coin de gauche, aux pieds de l'Impératrice, à côté de madame de Lezay Marnezia, la toute mignonne et toute charmante baronne de Pierres. Une véritable cour de jeunesse, de grâce et d'amour, dans un décor de féerie I
La révolution du 4 Septembre a été clémente pour les œuvres de Winterhalter ; la révolution du 24 Février s'était montrée plus brutale. Tous les tableaux de Winterhalter furent alors littéralement mis en pièces, et un journal fit remarquer, le lendemain, que la fureur du peuple s'était portée avec une violence particulière sur les toiles signées Winterhalter.
Or, la vérité est qu'un homme avait présidé
à cette œuvre de destruction. Cet homme, c'était un peintre d'infiniment de talent, lequel figurait au premier rang parmi les envahisseurs des Tuileries. Mais il n'était pas venu en émeutier; il était venu en curieux, en amateur, en artiste. Cependant, pour se donner un certain style révolutionnaire, il s'était armé d'un immense pistolet arabe dont la pierre était en bois. Il a beaucoup d'esprit, le peintre Nazon. Et puis, il est de Montauban, c'està-dire qu'il possède cette faconde sonore et cet accent méridional qui remuent si facilement les masses. Il n'avait pas fait cinquante pas dans les salles du palais qu'il était déjà le chef d'une petite troupe d'envahisseurs dociles et dévoués. On ne sait pas comme, en définitive, le peuple est dévoré du besoin d'obéir.
Le peintre Nazon regarda autour de lui et aperçut dans les salons des Tuileries de fort belles choses menacées de pillage et de destruction. Alors, très adroitement, que fit-il ? Il se mit à placer des sentinelles.
— Restez là, disait-il à ses hommes, et que personne ne touche à ces vases... Vous comprenez bien... Ces vases ne sont plus la pro-
priélé du tyran, c'est la propriété du peuple, c'est votre propriété, c'est à moi, c'est à vous !
Les factionnaires se mettaient à monter la garde et devenaient, en un clin d'œil, d'excellents sergents de ville
Cependant, le peintre Nazon, qui connaissait le cœur humain, comprit qu'il était nécessaire de donner, de temps en temps, un certain aliment à la fureur populaire, de faire, en un mot, la part de la révolution, la part du feu; et dès qu'il apercevait un Winterhalter :
— Citoyens, s'écriait-il, ceci doit périr sous la vengeance du peuple... — C'est un Winterhalterl... Entendez-vous? Un Winterhalter I . . .
Il accentuait terriblement ces mots: « C'est un Win-ter-hal-ter I » Le peuple se précipitait, mettait la toile en morceaux, et voilà comment le peintre Nazon, le 24 février 1848, aurait abandonné sept Winterhalter à la légitime colère du peuple souverain.
Mercredi 8 novembre. — Hier soir, après dîner, cinq ou six hommes politiques étaient divisés par cette question délicate :
« Le Quatre-Septembre, était-ce une révolution? Était-ce une insurrection? »
Ceux qui avaient du goût pour le Quatre- Septembre tenaient pour révolution ; les autres pour insurrection. Je n'ai pas pris parti dans la querelle; je sentais mon incompétence;- mais, rentré chez moi, j ai pris le dictionnaire de l'Académie.
Au mot insurrection^ je lis ceci : Soulèvement contre le gouvernement ; ceux qui emploient cette expression y attachent une idée de droit et de justice. Ainsi, le mot a un sens noble, et ceux-là se trompent qui ont la pensée de flétrir le Quatre-Septembre en le traitant (ï insurrection.
Mais ce qui m'a charmé, c'est la première définition du mot: Révolution dans le dictionnaire de l'Académie : Retour d'une planète à la place d'où elle est partie. Et je me suis aussitôt rappelé quelques lignes de ce merveilleux volume les Derniers souvenirs du comte d'Estourmel. Peu de temps après la révolution de 4830, le comte d'Estourmel eut une attaque de paralysie qui lui déplaça la bouche. Elle prit, dit-il, une position nouvelle entre l'œil et la bouche. Peu à peu^ cependant, ma bouche rentra dans ses