LA QUESTION DES SUBSISTANCES
Ayant à esquisser le rôle que les munîcîpa- 1 tés jouèrent pendant le siège de Paris pour résoudre le grave problème de Talimentation publique, je serai obligé d'entrer dans quelques détails un peu minutieux. On voudra bien me les pardonner, étant donné qu'en pareille matière tout est important et que de la direction qui fut donnée à ce service dépendit la défense de Paris, c'est-à-dire l'honneur de la capitale.
M. Clément Duvernois, ministre du Commerce du dernier Gouvernement, chargé d'approvisionner Paris, était intelligent et actif: d'un caractère très résolu, il avait procédé largement et hardiment.
Le Gouvernement de la Défense nationale n'eut qu'à poursuivre, avec une activité fébrile, Texécution des mesures qu'il avait prises. L'in" dustrie privée seconda de son mieux le mouvement ; de nombreux spéculateurs firent venir, en grande hâte et par trains directs, d'énormes quantités de denrées de toutes sortes.
Un journal du 4 octobi^e 1870 contenait les lignes suivantes à l'adresse des Parisiens :
c< Voici le chiffre des immenses approvisionr nementsque possède actuellement la ville de Paris. Rien que dans lea différents parcs de la capitale, tels que le bois de Boulogne, le Luxembourg et quelques autres, nous possédons environ 220.000 moutons, 40.000 bœufs et 12.000 porcs. Or, comme la consommation quo^ tidienne de Paris est évaluée à peu près à 1.000 moutons et 700 bœufs, il suit de là que nous avons des ressources suffisantes pour voir venir les événements. Quant à la farine, Paris en possède une provision de 300.000 quintaux, sans compter les quantités qui existent déjà chez les boulangers et que Ton peut estimer à 200.000 quintaux. Nous avons aussi 30 à 40. 000 quintaux de viande salée ou conservée et une provision considérable de poisson salé. Enfin Paris possède encore une énorme provision de sel, 100.000 quintaux de riz, 10.000 quintaux de café, sans tenir compte des quantités de ces différents produits qui se trouvent dans les magasins du commerce de la capitale.. La population parisienne est donc parfaitement approvisionnée, et peut, en toute assurance, attendre les Allemands. »
On craignait qu'à un moment donné, l'ennemi coupanj; nos aqueducs, Paris manquât d'eau.
Mais l'architecte Garnier savait mieux que per-
sonne que TOpôra était bâti sur une nappe d'eau. Il fora la couche de béton sur laquelle reposent les fondations de ce monument et fit jaillir une rivière, qui emplit les vastes profondeurs du dernier dessous. A cette époque, le gros œuvre du nouvel Opéra était entièrement achevé. A l'étage supérieur, il entassa des boulets de toutes formes, et à mesure que de dessous en dessous il remontait à la lumière, il transforma en magasins ces espaces immenses. Mais, au lieu de décors, de portants, de tout ce qui constitue le matériel d'un théâtre, il y fit mettre du blé, des farines, des pommes de terre, du vin, etc. Le temple de la musique et de la danse ne fut pas le seul des monuments de Paris que, momentanément, on consacra à ce singulier usage.
La vente de la viande cesse d*être libre.
Les premiers jours du siège ne donnèrent lieu à aucune mesure particulière à l'égard de la boucherie. Le moment vint cependant bientôt où la vente dut cesser d'être libre, sans qu'il fut encore question de rationner la population. Le Ministre du Commerce fut alors chargé de répartir entre les diverses mairies de Paris la quantité de viande nécessaire pour la nourriture des habitants dans leurs circonscriptions respectives.
Syndicat des bouchers.
Pour satisfaire à cette lourde tâche, le Ministre jugea avec raison indispensable que, dans chaque arrondissement, tous les bouchers fussent syndiqués. Il paraissait impossible, en effet, de songer â créer des rapports directs entre l'administration centrale et tous les bouchers de Paris, et même entre chaque municipalité et les bouchers de sa circonscriplion. Aussi, tous les bouchers de Paris furent-ils convoqués dès le 27 septembre 1870, par ordre du Ministre du Commerce, salle du Grand-Orient, rue Cadet.
Dans cette réunion, on organisa un syndicat des bouchers par arrondissement. On appelait successivement les bouchers qui y étaient établis ; ils délibéraient avec le représentant de ladministration,puis ils faisaient choix parmi eux de deux,troisou quatre syndics, selon Timportance de Tarrondissement. Ces syndics devaient les représenter et servir de lien entre eux et la municipalité dont ils ressoriissaient.
Mode d'approvisionnement.
Ces délégués se rendaient tous les jours, à l'abattoir dit de Grenelle, situé avenue de Breteuil, et, là, ils prenaient livraison de la quantité
de viande que la direction, au nom du Ministre du Commerce, leur délivrait pour leur arrondissement. Ils avaient attaché à leur service des meneurs qui, chaque soir, au moment même où la prise de possession venait d'avoir lieu, partaient directement de l'abattoir et allaient porter dans chacune des boucheries de la circonscription la viande nécessaire à la clientèle. Le boucher remboursait le prix de la livraison qui lui était faite. *
Divers modes de distribution.
La viande fut d'abord distribuée également entre toutes les boucheries, mais ce système produisit des effets regrettables, car toutes n'avaient pas une clientèle d'importance égale. Il en résulta que certains habitants trouvaient abondamment à s'approvisionner chez leur boucher, tandis que d'autres ne réussissaient à se pourvoir que d'une manière fort incomplète.
Quelquefois aussi, il y avait perte de la marchandise par défaut d'emploi. On fut donc obligé de modifier le système adopté et de ne délivrer à chaque boucher qu'une part de viande proportionnée à l'importance présumée de sa clientèle.
Il y avait encore mieux à faire. Ce mode de distribution multipliait beaucoup, en effet, les peines et les démarches, non seulement pour les
bouchers, mais aussi pour les habitants. On eut alors ridée, dans la plupart des arrondissements, de ne plus livrer la viande que par séries. Supposons, par exemple, un arrondissement dans lequel il y avait soixante boucheries ; on divisait celles-ci en trois séries de vingt boucheries chacune; les bouchers recevaient, chaque fois, la viande nécessaire pour trois jours et la livraient eux-mêmes, pour trois jours, à leur clientèle. Ce système, qui devint indispensable lorsque la nécessité eut obligé à recourir au rationnement, fut critiqué parce que le public ne veut jamais voir les difficultés de certaines choses. Dans ce cas particulier, il ne comprenait, pas qu'il était indispensable que les services de Talimentation fussent, chaque jour, l'objet d'un contrôle très sérieux. Le rationnement devint, en effet, de plus en plus étroit; il avait été fixé à 50 grammes par tête, il le fut bientôt à 30. Or, il était vraiment impossible de faire venir les Parisiens, chaque jour, à la boucherie, pour en rapporter 30 grammes de viande. En outre., ens'approvisionnant pour trois jours, on pouvait tirer un parti plus utile de la quantité à laquelle on avait droit, quelque modeste qu'elle fût. Enfln, pour éviter autant que possible les queues qu'on a tant et si injustement reprochées aux municipalités, chaque boucher, fut invité à distribuer des numéros d'ordre contenant une indication d'heure. Un consomma-
leur venant à la boucherie le jour qui lui était assigné recevait un numéro d'ordre lui indiquant l'heure à laquelle il aurait à revenir après trois jours. La clientèle se trouvait donc répartie entre les différentes heures de la matinée, et Ton pouvait éviter les encombrements, au moins dans la mesure du possible. Tels étaient les raisons très sérieuses et les avantages du roulement par séries.
Création d'un titre.
Quelque soin qu'on eût mis dans l'application de ces mesures, l'organisation du service laissait beaucoup à désirer et il se produisait de nombreux abus. C'est ainsi que le public, dans la pensée naturelle d'être mieux servi, se portait de préférence aux boucheries importantes plutôt qu'aux petites boucheries, et certains bouchers avaient le tort de s'y prêter. On quittait son boucher qui, dans l'habitude de la vie, était suffisant, parce qu on supposait qu'un boucher plus important vous servirait mieux dans ces circonstances difficiles. C'était déplacer les clientèles.
Or, dans les premiers jours, il y avait eu une attribution des consommateurs à telle ou telle boucherie, et, dans l'intérêt même d'une bonne organisation, il était nécessaire que rien ne vînt
troubler les mesures prises. Pour y arriver, on eut la très bonne pensée de créer nue sorte de titre pour chaque famille ou individu. Ce double expédient, c'est-à-dire la distribution tous les trois jours et la remise d'un titre ne permettant pas d'aller ailleurs qu'à une boucherie déterminée, fut adopté partout et devint définitif.
Voici le spécimen du titre constatant le droit à la nourriture, qui fut adopté dans presque toutes les circonscriptions.
République Française