‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 9 sur 41 · PARIS INVESTI · texte numérisé non relu

PARIS INVESTI

La guerre fut déclarée le 19 juillet 1870.

A Berlin! tel était le cri dont on accueillait les régiments qui traversaient Paris pour se rendre en Alsace.

Dans les théitres, à peine le rideau tombé, quelques spectateurs demandaient à pleins poumons : la Marseillaise !! î Et, aussitôt, toute la salle se levait, tandis qu'un des artistes entonnait le chant national.

Un soir, à TOpéra, au troisième acte de la Muette^ après le beau chant Amour sacré de la Patrie, une même clameur emplit toute la salle î la Marseillaise! la Marseillaise! Alors Emile de Girardin se lève, le visage enflammé; il s'avance sur le bord de sa loge, tend le bras, et avec le ton de commandement, de sa

voix claire et perçante, il crie : Debout I debout î Et la salle entière lui obéit.

Quelques jours après, un bon bourgeois de Paris, bien calme d'ordinaire, ayant autant d'aisance que de patriotisme, offre, par la voie des journaux, de parier 200. 000 francs que les Français entreront avant le 15 août, dans la capitale de la Prusse.

Laissons de côté ces folies, ces exaltations; mais je dois rappeler quelles étranges illusions se firent alors, et même depuis,* les Français en général et les Parisiens en particulier. Le siège n'était entré dans les prévisions de personne; on n'admettait même pas que les Prussiens pussent jamais arriver jusqu'à Paris.

Les gens sages, réfléchis, cherchaient fort inutilement à donner des conseils de calme, de modération; cette attitude n'était même pas sans danger pour eux. S'ils se permettaient ces avis dans un salon, on les considérait comme des espions et l'on s'éloignait d'eux; sur la voie publique, ils risquaient d'être écharpés.

C'est à peine si la nouvelle de nos premiers désastres vint jeter quelques ombres sur ce tableau.

Aux boulevards et dans les lieux publics, on acceptait avec une incroyable légèreté les fables les plus grossières sur tel ou tel incident militaire : la crédulité des Parisiens accueillait tout sans se lasser.

La vérité se fit cependant jour peu à peu, et les enseignements qu'elle nous apporta furent bien durs. Ils sont écrits en caractères de sang et s'appellent Wissembourg, Frœschwiller, Forbach, Borny, Rezonville, Gravelotte, Saint-Privat, Metz, Sedan!

De pareilles épreuves permettent, certes, à un peuple de montrer son courage et ses mâles vertus, mais elles mettent aussi en pleine lumière ses défauts, il ne faut pas Toublier.

Je ne rappelle ici, en quelques mots, ces tristes et bien douloureux souvenirs que pour mieux faire apprécier dans quelles conditions d'esprit, dans quel état dïime, les Parisiens apprirent tout à coup que plusieurs armées ennemies marchaient sur la capitale, et qu'enhardies par des succès qui dépassaient certainement toutes leurs prévisions, elles menaçaient maintenant d'investir Paris et de l'affamer.

On a dit que toutes les bouches inutiles — c'était l'expression consacrée — avaient, en septembre 1870, déjà quitté Paris, et que, par conséquent, l'administration municipale avait eu à nourrir moins d'habitants que de coutume.

C'est une erreur. Beaucoup de bouches inutiles ont pu s^éloigner avant le 19 septembre 1870, jour de l'investissement complet, mais toute la banlieue — la grande et la petite banlieue ~ menacée par les premiers coureurs de Tenne-

mi, inquiète, affolée, s'était réfugiée pêie-mèle dans Paris, dont il eût été difficile de lui fermer les portes. Paris vit ainsi entrer dans ses murs autant de bouches qu'il en était sorti, bouches malheureusement inutiles aussi, mais que l'humanité la plus vulgaire commandait de recevoir.

Je crois pouvoir fournir, à l'aide de notes et de souvenirs personnels, des indications qui ne paraîtront peut-être pas sans intérêt sur ce qu'a été, à cette époque exceptionnelle, Tadministration municipale. Quelles difficultés imprévues et extraordinaires ne lui a-t-il pas fallu surmonter! Elle a sans doute été aidée dans cette crise par l'abnégation et le patrioisme de tous. C'est ainsi que les riches et les pauvres ont rivalisé de charité, et cet empressement de chacun à venir au secours des plus malheureux a pu adoucir les privations les plus rudes et soulager bien des souffrances.

Mais on aurait tort de supposer qu'il a suffi, pendant le siège de Paris, de développer, dans le cadre qui lui est habituellement tracé, l'activité administrative, sauf à augmenter le nombre des employés. Non ! L'administration, à côté et en sus de sa tâche habituelle, a été obligée soudainement, sans préparation d'aucune sorte, de pourvoir à des nécessités inusitées et immenses. Il lui a fallu organiser de toutes pièces, et parfois en quelques heures,

de nouveaux services dont elle n'avait auparavant aucune idée, et les approprier aux exigences impérieuses de la situation. 11 n'y avait pas de précédents à consulter, de routine à suivre, il fallait improviser des mesures et des solutions d'urgence. Ce sont ces elTorts exceptionnels dont je voudrais fixer le souvenir.

• L'administration parisienne, fort heureusement pour le succès de sa tâche, trouva, dans tous les arrondissements les concours les plus infatigables et les plus ingénieux. L'initiative privée lui apporta Pappui le plus large, le plus désintéressé. Partout des hommes de cœur et de bonne volonté s'offrirent pour joindre leurs efforts aux siens et s'imposer à eux-mêmes des contributions pécuniaires, qu'ils no craignaient pas de grossir souvent au delà de la mesure de leurs ressources. Grâce à cette active et bienfaisante assistance on put, dans plusieurs arrondissements, organiser des services particuliers qui facilitèrent le rôle des municipalités.

Le 3 septembre 1870, la nouvelle du désastre de Sedan s'était répandue dans Paris.

Le 9, on savait les ennemis àLaon et a Montmirail, le 11 à Meaux, le 15 à Corbeil. Le 16, la ligne d'Orléans était coupée entre Athis et Ablon; le 17, le dernier train parti de Paris fut

attaqué devant Choisy et toutes les routes se couvrirent d'ennemis.

La situation de la capitale s'aggravait de jour en jour. On prétendait bien encore que pour faire véritablement le siège de Paris, il faudrait aux Allemands environ 1.500.000 hommes employés uniquement à l'investissement, que le danger d'un blocus n'était donc pas à craindre, qu'un côté de la ville resterait du moins en communication permanente avec le pays, que par là on serait ravitaillé et secouru; nouvelles illusions. Le cercle se ferma et la bataille de Chàtillon fit perdre tout espoir d'empêcher l'investissement. Enfin, le 19 septembre, on apprit officiellement que les dernières voies ferrées qui rattachaient Paris à la France et à l'Europe venaient d'être coupées, et que la capitale était abandonnée à elle-même.

Apartir de ce moment, la question alimentaire prit la première place dans les préoccupations publiques. On se précipita chez les marchands de comestibles et chez les épiciers pour se procurer des conserves et des provisions diverses : on fit même alors assez généralement de celte précaution l'objet d'intarissables plaisanteries. Quand on s'aperçut que le siège allait devenir un vrai blocus et que les approvisionnements ne dureraient pas toujours, on s'habitua cependant à. comprendre que de cruelles épreuves pourraient bien nous être réservées.

Si les particuliers, n'ayant à se préoccuper que d'eux-mêmes et de leur famille, éprouvaient cette appréhension, que dire de ceux qui, revêtus de fonctions publiques, avaient à pourvoir au sort de la population, à improviser des services entièrement nouveaux, à, assurer lalimenlation publique, et qui, par conséquent, avaient une responsabilité, toute morale sans doute, mais non moins terrible à envisager?

Comment les municipalités parisiennes comprirent-elles leur difficile mission? Quelles mesures durent-elles adopter et exécuter ?

C'est ce qu'il faut expliquer.

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