LE 31 OCTOBRE
Lorsqu'on reporte sa pensée vers cette triste époque de notre histoire, qui va de juillet 1870 à février 1871, on demeure frappé d'admiration pour le courage dont Paris a fait preuve, pour la résignation avec laquelle d'indicibles souffrances ont été acceptées. Pourquoi faut-il qu'à deux reprises diflférentes des égarés et des criminels aient suscité le désordre et tenté d'amener la guerre civile?
Un récit quelconque ayant trait au siège de Paris, quel qu'en soit Pobjet particulier, même purement municipal et administratif comme celui-ci, n'est un peu complet que si Ton explique la cause et le caractère des événements du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871. Je dis : la cause. C'est une erreur; il n'y eut aucune cause, tout au plus peut-on dire le prétexte.
Le général Trochu n'engageait que de très petites actions et des escarmouches sans impor-
tance; il en donnait pour raison qu'il fallait tout d'abord aguerrir les troupes, parce qu'elles étaient encore neuves et peu solides.
Ce fut un motif de mécontentement. Le peuple prétendait que déjà on aurait dû attaquer à fond; il se plaignait qu'on laissât à Tennemi le temps de se fortifier tout autour de Paris, ce qui lui avait permis de créer déjà plusieurs lignes d'obstacles. Les impatients, dont la plupart étaient des-émeutiers de profession, ne parlaient que de sorties en masses, « Si l'on marchait, disaient-ils, au nombre de 3 à 400.000 ensemble sur un point déterminé, on culbuterait tout! » Les uns, dont on ne peut nier la bonne foi, donnaient ainsi la preuve d'une rare sottise; les autres, dont la mauvaise foi n'était pas douteuse, étaient des criminels.
Le général Trochu faisait bien exécuter par- • fois des reconnaissances de 10 à 12. 000 hommes par le général Ducrot ou par le général Vinoy- Mais ces reconnaissances n'avaient jamais de résultat appréciable, et elles ne pouvaient suffire à calmer les murmures. Après les affaires de Thiais, de la Malmaison, de Châtillon, de Bagneux, de Clamart, le mécontentement aug.
menta. Le 28 octobre, le journal le Combat contenait, à la première page, ces mots en très grosses lettres : T^^ahison du maréchal Bazaine^ Ce fut la première nouvelle que nous en eûmes! Le 29, on perdit la position du Bourget, après
ravoir conquise; c'en était trop pour un peuple nerveux, énervé et impressionnable à l'excès. A côté d'une population vraiment bonne qui habitait Belleville, Ménilmontant, Montmartre, Billancourt, il y avait dans ces mêmes localités des gens ayant pris pour programme ce mot :
Quels hommes demandaient la Commune et dans quelles feuilles ?
On avait lu dans un autre article du même journal, publié quelques jours avant le 31 octobre :
« Qui demande un Conseil municipal élu? Des républicains comme Ledru-RoUin, Félix Pyat, Delescluze, Blanqui, Flourens et Milh'ère.
« Quels sont les journaux qui les patronnent? le Combat, la Patrie en danger, le Peuple Souverain, le Rappel, le Réveil. »
Ces hommes voulaient faire des élections, proclamer la Commune, y avoir la majorité, et, deveiius ainsi maîtres du pouvoir, chasser naturellement le Gouvernement de la Défense nationale, auquel ils reprochaient sa faiblesse et rirrégularité de son origine.
- Pour tous les hommessérieux, pour tous ceux qui réfléchissaient et observaient, il était évident qu'un mouvement se préparait et que les initiateurs, les excitateurs en étaient particulièrement I.edru-Rollin, Félix Pyat, Blanqui.
Tout le monde connaît la vie politique de Ledru-Rollin. Au lendemain de la révolution de février 1848, il est ministre de Tintérieur. Le 24 juin 1848 il quitte le pouvoir, reprend son siège de député et devient le chef de la Montagne. Peu de temps après, plusieurs émeutes éclatent successivement : à cette époque, en 1848 et en 1849, elles étaient fréquentes. Inspirateur de Tune d'elles, il descend dans la rue le 13 juin 1849, prend la tête du mouvement, puis, obligé de se réfugier rue Saint-Martin, au Conservatoire des Arts-et-Métiers, il s'échappe... par t^n vasistas..., en sort très péniblement, ce dont Paris s'amuse beaucoup, se trouve dans le jardin, s'évade, se cache pendant trois semaines, et se sauve en Belgique et de là en Angleterre, tandis que la Haute-Cour le condamne par contumace à la déportation.
A compter de ce moment, il fait à l'étranger de la révolution internationale, notamment avec Kossuth et Mazzini. En 1857, il est compromis 'dans l'affaire Thibaldi (complot contre la vie de i'empereur) et, de ce chef, est condamné de nouveau par contumace à la déportation. Après le 4 septembre 1870, il revient en France.
■^^ Il avait l'habitude de la parole et, dans les assemblées politiques, avait paru souvent à la tribune, non sans éclat. Il possédait un talent de tribun, sa voix était énergique, sa parole ardente. En 1870, il était vieux et fatigué, mais
possédai! encore de la verve et une certaine action sur les masses. Il en profita dans le courant d'octobre 1870 pour tenir, Y'ue Au maire, une réunion dans laquelle il excita ses auditeurs à rinsurrection, au nom de la Commune.
Félix Pyat avait été précoce. Dès 1829, âgé de 19 ans, dans un banquet, il porta un toast révolutionnaire. A compter de 1831, il est journaliste de profession et collabore à plusieurs journaux. Puis il s'adonne au théâtre et fait représenter diverses œuvres dramatiques, notamment deux drames qui jouirent d'une certaine vogue: les Deux Serruriers ei le Chiffonnier. S'il eut du succès comme auteur dramatique,. il en eut moins, un peu plus tard, comme insurgé.
En 1848, nommé député du Cher, il se jette dans la politique la plus démocratique et la plus socialiste : il siège en haut de la Montagne. Complice de Ledru-Rollin dans l'affaire des Arts-et- Métiers, il réussit à se sauver, reste fort longtemps à l'étranger et rentre en France à la suite de l'amnistie générale du 15 août 1869. Dès son retour, il reprend sa plume la plus acerbe et ne tarde pasàencourirdescondamnationsdiverses.
Dans un banquet à Saint-Mandé, le 21 janvier 1870, il porte un toast bien connu : «A une petite balle ! »
Ce toast n'était autre chose que la glorification de l'assassinat politique.
Le 9 août 1870, il est condamné parla Haute- Cour siégeant à Blois à cinq ans de prison. Le 4 septembre suivant lui rend la liberté. Il fonde et rédige, dès le commencement du siège de Paris, le journal le Combat, et, au mois d'octobre, se joint à Ledru-RoUin pour exciter le peuple à l'insurrection .
Doué d'une vive intelligence et très laborieux. Blanqui avait fait des études de droit et de médecine. Malheureusement pour lui, il avait la passion de la conspiration. Mêlé à toutes les affiliations secrètes, quoique bien jeune encore, il est un des combattantsde juillet 1830; ensuite il prend part à toutes les émeutes, entre dans toutes les associations illicites et se fait emprisonner.
Une amnistie générale le délivre en 1837, mais dès le 12 mai 1839 il recommence. Dans l'affaire du Palais de Justice, il est le complice de Barbés. Le coup manqué, il réussit d'abord à s'échapper, puis finit par être arrêté. Au mois de janvier 1840, il est condamné à mort par la Cour des Pairs, condamnation qui fut commuée en détention perpétuelle. La Révolution de Février 1848 le fait sortir de prison; il en profite pour fonder tout de suite le Club delà Société républicaine centralCy qui se réunit au Conservatoire de musique, rue Sainte-Cécile.
Je l'y entendis un soir, en 1848 ; il avait beau-
coup de verve et un réel talent de parole. Ce soir-là, il se plaignait d'avoir été toujours insulté et méconnu, quoiqu'il eût, ajoutait-il, souflFert pendant toute sa vie pour la République. Je le vois encore faisant l'apologie de sa conduite et terminant sa harangue par ces mots, avec une attitude un peu théâtrale, mais qui n'était pas sans noblesse : .
« Quand je rencontre sur mon chemin la calomnie, et qu'elle ose s'adresser à moi, je la méprise, je secoue mon habit et je passe ! »
Quelques années avant, j'avais failli faire sa connaissance dans la cave d'un de mes parents. Ce parent habitait, rue Montholon, n^ 14, une maison dont il était propriétaire. Comme Blanqui a été mêlé à toutes les insurrections, sans exception, il a passé sa vie entière à conspirer, à se cacher, à être arrêté, condamné, emprisonné, relâché après expiration de sa peine, ou amnistié, puis à recommencer la série : conspirer, se cacher, etc. Un jour que la police était sur ses traces, et qu'il avait un peu d'avance, il se jeta à tout hasard dans le n* 14 de la rue Montholon, dont la porte cochère était ouverte, suppliant qu'on ne livrât pas. Le concierge monta avec. lui chez mon parent. Celui-ci, qui était magistrat et avait été fort longtemps juge d'instruction, vit immédiatement à qui il avait affaire; mais le droit d'asile est sacré! On fait descendre Blanqui dans une cave. Le soir venu,
à la faveur de la nuit, on le fait partir. Et voilà pourquoi le lendemain mon parent me dit : ^ Si tu étais venu hier, j'aurais pu te mener dans ma cave et te faire trinquer avec Blanqui. »
Chaque jour, en 1848, soit par la parole, soit par ses écrits, il menaçait le Gouvernement provisoire. Il prend part à l'attentat du 15 mai contre la Représentation nationale, après quoi il est condamné à dix ans de prison par la Haute-Cour siégeant à Bourges. Aubout de quelques années, l'amnistie lui rend la liberté. En mars 1861, il est condamné à quatre ans de prison pour société secrète. En 1870, il est au premier rang pour recommencer; il fonde le journal Ca Patrie en danger, y prêche Tinsurrection et se fait nommer commandant du 169* bataillon de la garde nationale.
Ledru-Rollin, Félix Pyat et Blanqui furent les trois chefs avérés de la tentative. qui éclata le 31 octobre 1870.
Le reste ne vaut pas Thonneur d'être nommé.
Prononcer les noms de Ledru-Rollin^ Félix Pyat, Blanqui, c'est tout dire; c'est montrer le caractère et le but de l'entreprise. Ces trois hommes ont représenté la Révolution, la Révolution permanente, en tous temps, sous tous les régimes.
Ils n'avaient pas la haine de tel ou tel ordre
politique, ils avaient la haine de la société et de tout gouvernennent.
Le mois d'octobre 1870 fut employé parles conspirateurs à préparer, à chauffer, à surexciter les esprits. L'occupation d'Orléans, lareddition de Metz fournirent de nouveaux thèmes à leurs déclamations; ils crièrent à la trahison et répétèrent chaque jour qu'il fallait balayer le Gouvernement et installer la Commune.
Pour assurer l'exécution de leurs sinistres projets, ils avaient sous la main ceux des bataillons de la gardenationale qui appartenaient, à l'avance, par leurs opinions, leurs habitudes, leur composition et leurs chefs, au parti du désordre. A cette époque c'était plus qu'il n'en fallait pour nous faire courir un véritable danger, dans la situation déjà si difflcile où nous nous trouvions.
En fln la bombe éclata. Le matin du 31 octobre, on battit le rappel dans tout Paris, et ceux que nous appelions les mauvais bataillons, ou, du moins, ceux qui étaient déjà suspects, se dirigèrent vers l'Hôtel-de- Ville. Toute la journée, ce fut une promenade ininterrompue; disons le mot, une vraie manifestation. Les membres du Gouvernement, après avoir fait successivement de vains efforts pour être entendus et pour calmer cette foule en armes, s'étaient réunis (|ans une salle du palais municipal. Elle est
envahie! On les injurie, on les menace, on les couche en joue : ce n est plus une manifestation, c'est une émeute, et une émeute victorieuse. Le général Trochu et les ministres restent impassibles. On dit au général : « Sortez vite, on va vous massacrer. » Le général répond: « Je suis soldat, je dois mourir à mon poste ». Et en effet tous attendent la mort, tous sont convaincus que leur dernière heure est venue.
Mais M. Ernest Picard , ministre des Finances, à réussi à s'esquiver; il court à son ministère, envoie des ordres à ceux des chefs de bataillon de la garde nationale qui sont considérés comme devant être nécessairement des défenseurs de Tordre; on avise d'urgence le général Ducrot; on bat la générale dans tous les quartiers. Enfin, à huit heures du soir, les bataillons dévoués, s'étant réunis, se rendent, eux aussi, à l'Hôtel- de-Ville, envahissent la place, occupent le quartier, et au cri de « Vive la Commune! » opposent celui de « Vive Trochu! »
La partie semble perdue pour l'émeute. On a raconté qu'à ce moment même, un bataillon de mobiles du Finistère, entrant dans THôtel-de- Ville par un souterrain dont l'issue n'était pas généralement connue, délivra le général Trochu. Il sortit de cet enfer, en même temps que les autres membres du Gouvernement, sauf MM. Jules Simon, Jules Favre et Dorian, qui ne purent être délivrés que plus tard dans la soi-
rée. Les émeutiers se rendirent, ils n'avaient plus le choix.
On dut cet heureux résultat à la présence d'esprit de M. Erneçt Picard, et aussi à M. Jules Ferry, qui, à plusieurs reprises, dans cette lugubre soirée, fît preuve d'un grand courage, d'un rare sang-froid.
La victoire, un instant douteuse, ayant été ainsi assurée sans que Ton eût eu à verser une goutte de sang, le général Trochu remonta à cheval, et, suivi de tout son état-major, passa en revue les bataillons de Tordre massés dans l'avenue Victoria et la rue de Rivoli : il fut acclamé. Quand il eut disparut tout le monde alla se coucher; il était deux heures du matin.
Nous rêvâmes de Ledru-RoUin, qui, au mois de juin 1849, je viens de le rappeler, était, au grand amusement des Parisiens, resté dans son vasistas, et qui en sortait en 1870 pour venir nous révolutionner.
Nous rêvâmes aux Deux Sei^ruriers de Félix Pyat, tant applaudis dans notre jeunesse, et à Blanqui, courant après le pouvoir depuis quarante ans sans pouvoir le saisir.
Nous rêvâmes enfin à l'esprit et à la présence d'esprit de M. Ernest Picard, à l'instabilité des choses humaines, à la grandeur et décadence des insurgés.
Le lendemain, une affiche, signée Dorian et Etienne Arago, avertissait les Parisiens qu'ils
avaient à nommer, par vote régulier, un conseil municipal. C'était, a-t-on dit, en exécution d'un engagement qui aurait été pris envers les chefs de l'insurrection, quand elle était encore triomphante. Quelques heures après, une autre affiche enjoignait à la population de ne tenir aucun compte de la première, et portait que le Gouvernement, resté maître de la situation, avait formellement décidé de ne passe prêtera la nomination d'une Commune.
A la suite de cette soirée, M. Rochefort donna sa démission de membre du Gouvernement et M. Etienne Arago quitta la mairie de Paris. On arrêta quelques-uns des fauteurs de Témeute, que Ton ne tarda pas à relâcher les uns après les autres, même les plus compromis.
Quelques jours après, je dînais en ville, car, même pendant le siège, on recevait encore des invitations. L'un des convives, personnage officiel important, arrivant un peu en retard, s'excusa en ces termes ; « Messieurs, je vous demande bien pardon; mais j'ai été voir Pyat dans sa prison à la Conciergerie, et cela m'a retenu plus que je n'aurais voulu. Je lui ai dit : « Vous ferez donc toujours des bêtises ! »
Peu de jours après, Félix Pyat était relâché. Etant donné l'allocution presque paternelle qui lui avait été adressée dans sa prison, je n'avais jamais douté que cela dût arriver.
Le premier usage qu'il fit, quelques heures
plus tatdy de sa liberté et de l'indulgence dont il était Tobjet, fut d'innprinier dans son journal qu'il « avait été', lui, bon citoyen et homme d ordre, bousculé dans VEÔtel-de-Ville par les ÉMEUTIERS de la garde nationale ! »
Je n'avais pas douté davantage que tel dût être, dès le lendemain de sa mise en liberté, son langage. Ce fut dans Paris un éclat de rire universel.
On sait qu'après la Commune, en mai 1871, lors de cette effroyable lutte dont Paris fut le théâtre pendant toute une semaine, Félix Pyat, pour échapper aux représailles de nos soldats, se réfugia dans un bateau de charbon et ensuite dans la banlieue de Paris, sous un nom supposé, sans être trahi ni découvert. Il est mort en 1889. Dans les dernières années de sa vie, il avait renoué quelques rapports avec la Société des Auteurs dramatiques. C'était là sa première manière. Quel dommage, pour lui et pour nous, qu'il en ait pris une seconde ! Dans les relations que l'on avait avec lui, il était humble, très humble. C'était un volcan éteint.
Ses anciens complices sont morts également.
Ledru-Rollin, qui avait épousé une riche Anglaise éprise de son talent, a laissé une certaine fortune.
Le 6 novembre 1870, le Gouvernement se fit plébisciter pour tâcher de donner une plus
large base à son pouvoir, et à ses actes uneplus grande autorité : il eut 340.000 oui, contre 54.000 no7i. On fit ajussi au même moment des élections municipales : un maire et trois adjoints par arrondissement. Jusque-là, j'avais fait mon devoir comme tout le monde dans la garde nationale. Nommé premier adjoint dans mon arrondissement, le VHP, sans Tavoir certes ni demandé ni désiré, je dus troquer mon fusil contre une plume.