RAPPROCHEMENTS HISTORIQUES
Je viens de parler des services exceptionnels auxquels l'administration municipale eut à faire face pendant le siège de Paris.
Je n'avais pas à entreprendre de décrire dans tous leurs détails l'organisation et la mise en œuvre de ces services improvisés sous le coup d'une nécessité impérieuse. C'eût été une tâche trop longue, surtout pour mes lecteurs. J'ai essayé seulement d'esquisser l'administration si nouvelle, si spéciale, imposée par les événements. Je n'avais pas à parler des services ordinaires, de ceux qui en tout temps constituent l'administration courante, celle de chaque jour. Il n'y aurait eu à cela aucun intérêt réel, encore bien que quelques-uns de ces services se soient trouvés modifiés et, sous plusieurs rapports, augmentés parla force des choses. Mon but est donc rempli et cependant certaines considérations ne seront peut-être pas déplacées ici, non plus qu'un rapprochement historique.
Dans son remarquable ouvrage sur Paris, ses
organes, ses fonctions et sa vie, Maxime du Camp a consacré un chapitre plein d'intérêt à Talinientation de cette grande capitale. Remontant le cours de Thistolre, il jette un coup d'œil rapide sur le mode et les conditions de l'approvisionnement de Paris pendant les siècles écoulés; puis, arrivant à Tépoque contemporaine, il signale les années qui ont été particulièrement dures à traverser.
La dernière crise alimentaire, celle de 1868, lui suggère ces réflexions judicieuses et quasiprophétiques :
Il y a cent ans, l'année 1868 eût compté parmi les plus mauvaises et les plus lamentables. Grâce à la liberté des transactions, tout se passa sans trouble, sinon sans malaise. La Hongrie, la Russie, l'Amérique, nous envoient leurs grains, et si le prix du pain a augmenté, c'est du moins dans des proportions acceptables et qui ne font concevoir aucune inquiétude. Pour que la France fût exposée à traverser encore une de ces crises alimentaires si fréquentes au dernier siècle, il faudrait d*abord que sa récolte fût singulièrement pauvre, ensuite que la disette ravageât le monde entier ou que nous fussions engagés dans une guerre à la fois continentale et maritime; il faudrait, en un mot, tant de conjonctures réunies qu'on peut être certain de les éviter.
Nous venons de voir que Tune des plus tristes prévisions de Tauteur s'était réalisée.
La guerre de 1870-71 et Tinvestissement complet de la capitale créèrent artificiellement une de ces crises alimentaires, dont il semblait que la liberté des transactions et le développement
merveilleux des voies de communication nous eussent affranchis pour jamais. Le siège de Paris nous a ramenés, sous ce rapport, à plusieurs siècles en arrière.
' Pour trouver une situation comparable à celle que nous avons traversée en 1870-71, il faut remonter jusqu'aux plus sombres années de la folie de Chai les VI. L'analogie entre les deux époques est saisissante. Au témoignage des chroniqueurs du temps, Paris se trouvait alors réduit aux extrémités les plus lamentables. On adressait d'incessants appels à la province et à l'étranger, qui ne pouvaient le plus souvent y répondre, empêchés qu'ils étaient par la guerre civile, par le brigandage, par le mauvais état des routes et surtout par une législation tracassiére qui mettait des frontières partout, de province à province, de ville à ville, exigeait des péages sous tous les prétexes, ruinait, décourageait, repoussait les marchands forains.
Le Journal dun Bourg rois de Pans, écrit pendant cette lugubre période, n'est rempli que de lamentations sur le prix exorbitant des vivres :
Lors fut la chair si chère, y lisons-nous, qu'un bœuf qu'on avait vu donner maintes fois pour huit francs ou dix tout au plus, coustoit cinquante francs.
Pour remédier à ces maux, que faisait-on?
Le blé valait huit francs le setier (1 hect. 59). On défendit de le vendre plus de quatre francs,
çt Ton ordonna aux boulangers de fabriquer pain bourgeois et bon pain festis à un prix en rapport avec celui qu'on imposait au blé. Le résultat fut immédiat ; les marchands cessèrent de vendre, les meuniers de moudre, les iDOulangers de cuire, et la ville retomba dans une misère sans nom.
On a beau se presser à la porte des boulangers, on ne peut se procurer le pam nécessaire.. . Vers le soir « ouyssez parmy Pans piteuses plaintes, piteux cris, piteuses lamentations, et les petits enfants décrier : « Je meurs de faim » ; et sur les fumiers, parmy Pans, en quatorze cent vingt, puissiez trouver ci dix, ci vingt ou trente enfants, fils ou filles, qui là mouroientde faim et de froid, et n'estoit si dur cœur qui les ouyst crier : « Hélas! je meurs de faim », qui grand pitié n'en eust; mais les pauvres mesnagers ne leur pouvoient ayder, car on avait ne pain, ne bled, ne busche, ne charbon. »
Ce triste tableau n'aurait-il pas pu être tracé, presque dans les mêmes termes, à la fin du mois de janvier 1871 ?
Dans quelle mesure convient-il de déroger, en temps de siège, aux principes qui régissent les transactions en temps ordinaire? C'est là une question trop délicate et trop complexe pour qu'il soit possible de la traiter en passant. La tâche que je me suis assignée est beaucoup plus modeste. J ai voulu simplement rassembler
quelques documents et sauver do l'oubli quelques souvenirs qui se rattachent à Tadministration municipale de Paris à une époque de cruelles épreuves, en mentionnant au passage les faits insurrectionnels qui se sont produits deux fois pendant ce triste temps; j'ai voulu encore, sous cette forme indirecte et sans blesser leur modestie, rendre hommage au dévouement infatigable et aux généreux sacrifices de tous ceux qui ont apperté aux municipalités un concours si désintéressé.
En faisant appel à mes notes et à mes souvenirs sur l'administration municipale pendant le siège de Paris, je me suis appliqué à ne point sortir du cadre étroit que je m'étais tracé; je me suis abstenu de toute appréciation ayant un caractère politique et même de tout jugement sur tes mesures économiques auxquelles il avait fallu recourir sous la pression des circonstances. A mes yeux, ces mesures d'exception trouvent leur justification dans la nécessité; l'opinion publique les appelait, et même elle en demandait parfois de plus radicales. Je crois que la juste mesure de l'intervention de l'autorité, en matière de subsistances et de secours, n'a point été dépassée, et je suis d'avis aussi qu'il eût été difficile et même imprudent de limiter davantage l'action administrative.
Lorsque les Parisiens avaient vu, au mois de septembre 1870, les armées ennemies marcher
sur la capitale par des voies dififéren tes, puisse concentrer et commencer les opérations d'un véritable blocus, d'un complet investissement, ils avaient vu en même temps s'éloigner en hâte tous ceuxqu'aucun devoir ne retenait, les Pari siens inutiles, les Français des départements les étrangers de tous pays qui sont toujours si nombreux, surtout à cette époque de l'année.
De tous ces étrangers*ceux-là seuls restèrent qui occupaient les ambassades, les légations, les consulats, et qui, par conséquent, revêtus d'une fonction publique, devaient demeurera leur poste.
11 y en eut un cependant qui quoique n'étant retenu à Paris ni par une fonction diplomatique ni par une question d'intérêt, voulut y rester et s 'enferma volontairement avec nous.
Je ne puis terminer cette partie de mon récit sans mentionner son nom. Il était riche, libre, indépendant, il pouvait avoir la curiosité d'aller observer et suivre au dehors, en toute sécurité la dernière phase du duel formidable engagé entre deux grandes puissances. Il ne le voulut point, il n'y songea même pas, et prodigua aux Parisiens, en fondations charitables, en secours de toute espèce, son immense fortune avec une générosité, une délicatesse au-dessus de tout éloge. Cet homme était sir Richard Wallace, l'héritier du marquis d'Hertford.
J'ai vu Richard Wallace pour la première fois
il y a aujourd'hui cinquante ans! Nous avions un ami commun; je peux attester que pendant ce demi-siècle les sentiments de ce véritable gentleman pour la France ne se sont jamais démentis. Il avait fait de Paris sa seconde par trie, sa patrie d'adoption. Il y est mort, il y a quelques années dans sa merveilleuse demeure de Bagatelle, àTextrémitédu boisde Boulogne sur les bords de la Seine. Conformément à sa demande formelle, le service mortuaire a été d'une extrême simplicité, sa volonté étant que sa mort fût ce qu'avait été sa vie. Mais le convoi dut allerde Bagatelle au Père-Lachaise, c'est-àdire traverser tout Paris; or, sur toute l'étendue de ce long parcours une haie non interrompue se forma spontanément, non pas une haie de curieux cherchant une distraction, mais une garde d'honneur composée d'hommes de toutes conditions, silencieux, profondément émus et recueillis.
Magnifiques funérailles, faites par un peuple entier à l'homme debien qui de tout temps avait été son ami et qui fut son bienfaiteur aux jours des suprêmes épreuves!