‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 3 sur 41 · QUELQUES MOTS SUR LE 24 FÉVRIER · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LE 24 FÉVRIER

Je ne songe jamais sans émotion aux événements des derniers jours du règne d^ Louis- Philippe. Je n'étais alors qu'un jeune homme étranger à la politique, mais les moindres épisodes de ces journées troublantes me sont restés si présents, que, quand ma pensée s'y reporte, je crois y assister encore.

Paris était en fièvre. La population tout entière suivait, avec une impatience qui grandissait d^heure en heure, les dernières phases de la lutte engagée dans les Chambres entre le cabinet Guizot et rOpposition. M. Guizot avait devant lui deux groupes d'adversaires, les monarchistes libéraux et les républicains, qui depuis six mois lui faisaient une guerre sans merci. Jusque-là il avait pu tenir tôte à cette coalition

grâce à Tappui personnel que lui prêtait le Roi ; mais sa situation était ébranlée, compromise, et sa chute semblait prochaine. Tout le monde sentait venir la crise, mais nul encore n'imaginait qu'elle dût avoir une révolution pour dénouement.

Sans doute, les républicains désiraient une révolution, puisqu'ils travaillaient ouvertement depuis plusieurs années à renverser le régime de Juillet. Mais les monarchistes libéraux, qui avaient lié partie avec eux, ne poursuivaient pas le même but : tout en combattant les ministres du Roi, ils entendaient sauver la royauté. Et comme ils étaient les plus nombreux, les plus influents, les mieux pr '^parés à prendre la direction des aff*aires, il semblait certain que, le jour où M. Guizot succomberait, ce serait à eux, et non aux républicains, que reviendraient les fruits de la victoire.

Malheureusement pour elle, l'Opposition monarchiste avait, dans les derniers temps, com. mis une imprudence qui devait lui coûter cher. En entamant, d accord avec le parti républicain, la fameuse « campagne des banquets », elle s'était engagée dans la voie des aventures.

En France, on ne convie pas impunément les masses à des manifestations bruyantes et prolongées contre le pouvoir établi. Un jour vient, tôt ou tard, où ceux qui ont créé Tagitation ne

sont plus capables de la maîtriser. Elle les déborde: ils en deviennent les prisonniers et bientôt après les victimes.

C'est ce qui devait arriver aux monarchistes libéraux. Pour venir à bout de M. Guizot, ils avaient fait appel aux passions populaires, ils avaient déchaîné le mouvement réformiste : par la force des choses, ce mouvement allait les dépasser, les entraîner, et finalement tourner contre eux.

Déjà, vers le milieu de février 1848, ils ne le dirigeaient plus qu'en apparence. La lutte avait changé de caractère : ce n'était pas seulement dans Tenceinte législative que se livrait la bataille, c'était au dehors; ce n'était pas seulement rOpposition, c'était la foule elle-même qui se ruait à l'assaut du ministère, et, suivant le mot d'Armand Marrast, ses coups allaient monter jusqu'au trône.

Dans la matinée du 21 février^ la situation, très tendue depuis quelques jours, devint tout à <:îoup menaçante. Les députés de l'Opposition avaient organisé pour le lendemain un grand banquet réformiste qui devait avoir lieu place de rÉtoile. Après de longues hésitations, le Gouvernement s'était engagé à ne pas y mettre obstacle; il avait même convenu avec ses adversaires de profiter de l'occasion pour faire décider par les tribunaux, si, oui ou non, les agapes réformistes pouvaient être regar-

aées comme des réunions permises par la loi.

Or, le 21 février, en s'éveillant, les Parisiens apprirent, par une proclamation du préfet de police, M. Delessert, que le Gouvernement avait changé d'avis et interdisait lé banquet.

Ce fut un coup de théâtre. En un instant, toute la ville fut sur pied. Les rues se remplirent d'une foule anxieuse, car chacun voyait, dans cette mesure inattendue, le prélude d'événements considérables.

Je me mêlai aux groupes qui stationnaient sur les boulevards. Il y régnait la plus vive surexcitation. On invectivait les ministres et, de distance en distance^ s'élevaient des clameurs : A bas Guizot! Vive la Réforme! Cependant, je crois pouvoir dire que personne encore, à cette heure, ne songeait à troubler l'ordre.

Vers midi, le quai d'Orsay, la place de la Concorde, les Champs-Elysées furent envahis par des milliers de curieux, impatients de savoir ce qui se passerait à la Chambre. On s'attendait, en effet, à une séance décisive. Le bruit courait que le ministère, effrayé par l'attitude hostile de la population, allait faire amende honorable et probablement démissionner. L'Opposition, elle, n'en doutait pas; elle comptait sur une revanche éclatante.

Elle fut promptement détrompée. Aux sommations hautaines de M. Odilon Barrot, le Mi-

nistre de rintérieur répondit tranquillement que la résolution du Cabinet était inébranlable et qu'au besoin il la ferait respecter par la force. C'était un défi. L'Opposition resta stupéfaite. Elle avait cru trouver devant elle des ministres confus et repentants, et ces ministres la plaçaient dans Talternative ou de subir le plus cruel des affronts, ou de provoquer la guerre civile.

Devant cette perspective, elle s'effondra.

M. Barrot, très ému, se contenta de répondre que ses collègues et lui déploraient l'aveuglement des ministres et rejetaient sur eux la responsabilité des malheurs qui pourraient suivre.

A peine connut-on au dehors l'issue négative de ce débat, qu'il y eut dans les groupes massés autour du Palais-Bourbon une explosion de colère : <i Eh quoi! le ministèie nous brave et l'Opposition recule devant lui? Nous, nous ne reculerons pas! »

L'agitation, qui grondait sourdement depuis plusieurs heures, éclata soudain en scènes de violence. Des attroupements se formèrent et, en divers endroits, on ébaucha des barricades. Pendant ce temps-là, les ministères étaient assaillis par des bandes de gamins qui brisaient les vitres à coup de pierres. A partir de ce moment, il fut visible que le gros de la population ne comptait plus

sur les députés pour avoir raison du Cabinet Guizot et que les forces populaires allaient entrer en action.

Ce soir-là, 21 février, il y avait chez mon père un dîner de famille. Les convives, qui venaient de traverser des quartiers différents, nous apportèrent l'un après Tautre des nouvelles inquiétantes. Celui-ci avait vu sur son chemin saccager un poste de police; celui-là avait été arrêté devant les bureaux du National i>av un rassemblement tumultueux , un autre avait dû faire un long détour pour éviter une barricade. Partout, des cris séditieux, des manifestations bruyantes, des tentatives de désordre. Les journaux, la Réforme entre autres, publiaient des articles d'une extrême violence, de véritables appels à l'insurrection. Tout cela ressemblait terriblement aux débuts d'une révolution.

L'un desassistants entreprit de nous calmer. A l'entendre, tout ce tapage ne durerait pas vingtquatre heures. Il nous expliqua longuement que rOpposition était en train de se ressaisir, qu'elle se réunissait le soir même chez Odilon Barrot pour se concerter, qu'elle proposerait le lendemain la mise en accusation du ministère, que M. Guizot en était averti, qu'il n'attendrait pas cette démonstration pour se retirer, qu'il y était résolu et que probablement il donnerait sa démission dans la nuit. Notre interlocuteur ajouta qu'au surplus le Roi se montrait fort tran-

quille, car si les ministres ne s'en allaient pas de bonne grâce, il était décidé à les congédier sans délai, ce qui couperait court à toute agitation.

Ces paroles commençaient à nous rassurer, lorsqu'un domestique entra vivement et remit à mon père un pli de M. le comte de Montalivet, que le porteur avait déclaré être de la plus grande urgence. Cet incident surprit tout le monde, excepté mon père et moi. En effet, depuis la mort de madame Adélaïde survenue en décembre 1847, mon père avait eu l'honneur d'être appelé auprès du Roi pour travailler sur ses indications, conjointement avec M. le comte de Montalivet et M. Achille Scribe, à un règlement d'affaires d'intérêt et de questions d'ordre tout à fait privé, dont la mort de la princesse avait fait comprendre au Roi la nécessité. Ce travail se poursuivait dans des réunions fréquentes; il n'était pas achevé. Mon père sortit du salon, je le suivis. Nous avions compris de suite que le Roi, sous Tempire d'un pressentiment incontestable, voulait mettre fin, d'urgence et sur l'heure même, avec ses conseillers, au travail auquel je fais allusion. En effet, M. le comte de Montalivet, au nom du Roi, demandait à mon père de se rendre immédiatement aux Tuileries.

Ceci montre une fois de plus combien était profonde la sagacité politique du monarque, puisque dès la première heure, avant qu'il se

fût produit de complications graves, il avait entrevu que le conflit soulevé par l'interdiction du banquet risquait d'emporter sa couronne.

Le 22, au matin, la nouvelle ayant circulé que le ministère démissionnait, il y eut un moment de détente. Mais ce bruit ne tarda pas à être démenti et, à l'instant même, les désordres recommencèrent.

Dans l'après-midi, conformément à ce qu'on nous avait annoncé la veille, M. Odilon Barrot déposa sur le bureau de la Chambre une demande de mise en accusation du cabinet. Etaitce maladroit ou inopportun, ainsi qu'on l'a prétendu? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette manifestation, pourtant si grave, ne produisit aucun effet. Il était trop tard : l'opinion publique n'attendait plus rien de l'Opposition, ou pour mieux dire le rôle de l'Opposition était fini. Le peuple avait pris sa place; c'était lui maintenant qui se dressait en face du ministère pour lui demander des comptes et vider le différend.

La situation s'aggravait d'heure en heure.

Dans les quartiers ouvriers, l'effervescence était extrême et dégénérait en émeute. Déjà, il y avait eu des collisions avec la troupe. A la faveur du trouble, des malfaiteurs se répandaient dansParis pour commettre des vols et des actes de pillage. Il devenait indispensable de prendre des mesures énergiquespour protéger la sécurité des citoyens.

La garde nationale, que le ministère hésitait à convoquer, fut enfin réunie vers sept heures du soir. Mais elle manifesta de telles dispositions, qu'on dut la congédier par prudence.

Le lendemain 23, dans la matinée, les officiers des 2* et 3* légions se présentèrent spontanément aux Tuileries, demandant à être reçus par le Roi. Ils annoncèrent que leurs hommes étaient prêts à réprimer tout attentat contre les personnes ou les propriétés, mais qu'en aucun cas ils ne prêteraient leur appui au cabinet contre un mouvement populaire.

Louis-Philippe comprit ce que cela voulait dire. Quelques instants après il se séparait de M. Guizot et chargeait le comte Mole de former un ministère libéral.

Cette nouvelle, aussitôt répandue dans le public, ne calma point Tagitation. Ce qui venait de se passer pendant deux jours avait enhardi le parti avancé. Ses chefs déclarèrent que la retraite des ministres était une satisfaction illusoire, que le peuple ne pouvait s'en contenter et qu'il fallait pousser les choses jusqu'au bout.

Je sortis dans la soirée pour aller aux renseignements. Vers neuf heures, je me trouvais avec deux de mes amis sur le boulevard, au coin de la rue des Capucines, à deux pas du ministère desAffairea étrangères que M. Guizot n'avait pas encore quitté. Un bataillon du 14* de ligne, rangé

en travers de la chaussée, barrait la route à une bande qui se préparait à venir manifester sous les fenêtres du ministère.

Bientôt une rumeur confuse nous annonça l'approche de la manifestation. Deux ou trois cents individus, la plupart armés de bâtons, arrivaient de la Bastille, escortés de cinq ou six mille curieux. Le colonel du 14% à cheval derrière ses hommes, les regardait venir. J'entendis un commandement; les soldats croisèrent la baïonnette. La tête de colonne des manifestants n'était plus qu'à quelques pas. Soudain un coup de feu retentit, puis un second, puis un troisième, et brusquement un éclair illumina le boulevard : tout le bataillon avait tiré.

Je renonce à peindre ce qui suivit ; c'est indescriptible. La chaussée se vida en un clin d'œil, mais una vingtaine de morts et une trentaine de blessés restaient gisant sur le sol. On sait le reste : le premier mouvement de stupeur passé, la foule reparut, hurlante, exaspérée, au paroxysme de la fureur. Elle releva les cadavres, qu'elle alla promener par les rues, à la lueur des torches, en criant : Vengeance! Trahison! Aux armés !

Le peuple passa la nuit à élever des barricades. Dès ce moment Paris lui appartenait, car il n'y avait pour ainsi dire plus de gouvernement. Le désarroi était complet. Au premier bruit de la fusillade du boulevard,

le comte Mole était accouru aux Tuileries pour décliner la mission de former un cabinet. M. Thiers, appelé chez le Roi vers une heure du matin, avait vainement essayé de faire aboutir une combinaison. Il ne restait plus qu'une dernière chance de salut, c'était de s'adresser à M. Odilon Barrot, dont la popularité, quoique entamée par les derniers incidents, pouvait encore rallier les masses et prévenir une révolution.

M. Barrot accepta les propositions du Koi. A quatre heures du matin, avec le concours de M. Thiers, il avait réussi à improviser un ministère. Mais ce n'était rien d'avoir fabriqué une liste de ministres; il fallait la faire agréer par le maître du jour, par le peuple insurgé.

Une proclamation fut affichée. Elle promettait la dissolution immédiate de la Chambre et la réforme électorale, deux choses qui devaient suffire à apaiser la majeure partie

des mécontents.

Le premier accueil fut favorable. Dès que la

proclamation fut connue, un immense cortège se dirigea rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait M. Barrot. On l'acclama; il fut oblige de paraître au balcon, et finalement de descendre dans la rue. Là, des ouvriers le saisirent, rélevèrent sur leurs épaules et l'entraînèrent sur le boulevard comme un triomphateur, suivi de deux ou trois mille personnes.

Précisément àce moment, je me trou vais surle boulevard Poissonnière, à l'angle de la rue du Sentier, causant avec M. Marie, vieil ami démon père, qui ne s'attendait certes pas à devenir quelques heures plus tard membre du Gouvernement provisoire et l'un des maîtres de la France.

La tête du cortège arriva devant nous. Des centaines de voix criaient : Vive Barrot ! Vive BarrotîEttoutà coup nous aperçûmes l'idole de la foifle, juchée sur les épaules de deux robustes gaillards. Alors M. Marie me saisissant le bras avec émotion :

— Les malheureux, s'écria- t-il, les malheureux! ils vont tuer mon pauvre Barrot!

Ils ne tuèrent pas Odilon Barrot, mais ils tuèrent son cabinet. Quelques heures plus tard, la monarchie de Juillet s'écroulait avec son dernier ministère, aux cris de : Vivo la République!

Je ne sais si la France s'ennuyait, comme le répétaient depuis six mois M. de Lamartine et ses amis; ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que si on l'avait consultée ce jour-là, elle eût prié ces messieurs de lui laisser le choix de ses distractions.

Mais je ne raconte pas l'histoire de la Révolution de Février. J'ai hâte d'arriver à ces fatales Journées de juin, qui furent sans contredit la plus forte et la plus douloureuse émotion de ma jeunesse

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