LES PRELIMINAIRES DE L'INSURRECTION
On ne peut se figurer ce que fut la vie des Parisiens pendant les trois mois qui suivirent le 24 février 1848 : à chaque instant, une alerte, une scène de violence, une manifestation populaire ou une tentative d'émeute. La police était sur les dents. Chaque jour, la troupe ou la garde nationale devait lui prêter main-forte. Et cependant ces prises d'armes continuelles, ce trouble profond etpermanent de la cité ne nous faisaient pas encore soupçonner Teffroyable crise qui allait éclater au mois de juin.
Dès le 26 février, c'est-à-dire le surlendemain de la Révolution, le Gouvernement provisioire avait décrété l'établissement d'ateliers nationaux, où les ouvriers sans ouvrage devaient trouver aux frais de la nation, du travail et du pain. C'était une souveraine imprudence. L'imprudence fut encore aggravée par la manière inconcevable dont on organisa ces prétendus ateliers. Tout s'improvisa à l'aventure, sans plan ni méthode, sans l'ombre d'une mesure de prévoyance.
Dès le début, le nombre des ouvriers admis dépassa de beaucoup celui gu'il était possible d'utiliser. On ne savait à quelle besogne les employer, car on ne crée pas du matin au soir l'outillage et les installations nécessaires pour occuper des milliers de bras; on ne crée surtout pas du travail quand il n y en a point à accomplir. Ces fameux ateliers étaient donc condamnés à fonctionner à vide.
Les précautions les plus élémentaires avaient d'ailleurs été négligées. Les mairies, chargées de l'embauchage, ne savaient jamais où diriger les travailleurs qui venaient offrir leurs services. Renvoyés de chantier en chantier, nombre de ces malheureux erraient tout le jour à la recherche du travail et du salaire que l'Etat leur avait promis. Le soir, ils rentraient chez eux, irrités, découragés, en proie à la misère et toujours inquiets du lendemain. Ceux qui, plus heureux, réussissaient à trouver de l'emploi, ne se montraient pas plus satisfaits. Leur paye quotidienne, leur paraissait dérisoire. « Le Gouvernement nous trompe, disaient-ils : il nous a fait espérer un salaire et ne nous accorde qu'une aumône. » Les têtes s'échauffaient. L'oisiveté, l'indiscipline qui régnaient dans les ateliers favorisaient les pires récriminations.
A la fin du mois de mai, l'effectif des ouvriers entretenus s'élevait au chiffre insensé de 115 000, et chaque matin de nouveaux postulants assiè-
geaîent lés portes des mairies. On avait beau les décourager, il en arrivait toujours. De tous les points de la province, le ban et Tarrière-ban des ouvriers sans ouvrage affluait vers Paris comme une marée montante. Près de 50.000 mdividus, la plupart sans abri, sans ressources, attendaient ainsi que le Trésor public voulût bien les prendre à sa solde.
C'est parmi cette population famélique et naturellement turbulente que devait se recruter le gros de l'armée insurrectionnelle des 23,24, 25 et 26 juin 1848. Déjà 14.000 hommes des ateteliers nationaux avaient pris part à celte émeute du IS mai, qui faillit emporter le Gouvernement et {a Constituante. Le 22, ils avaient été sur le point de se porter en masse au Palais- Bourbon pour envahir de nouveau TAssemblée. Ces deux tentatives avaient manqué, mais de si peu, que les chefs du mouvement se promirent de recommencer au premier jour.
Cette fois ils préparèrent, non pas un coup de main, mais un soulèvement. Ils n'attendaient plus rien des pouvoirs publics. Ils voulaient un bouleversement général, une révolution universelle, seule capable de satisfaire leurs appétits et leurs rancunes. Une propagande haineuse fut organisée dans les clubs, sur les chantiers, jusque sur la voie publique. Les socialistes exploitèrent les déceptions des ouvriers. Bientôt une sorte de délire s'empara de ces malheureux.
Ils ne respiraient que vengeance, prêts à se ruer sur ce Gouvernement, cette Assemblée, cette société bourgeoise, qu'on leur dénonçait comme la cause de tous leurs maux.
Pendant ce temps-là, les meneurs élaboraient un plan de campagne. L'expérience leur avait appris que les manifestations et les attroupements n'étaient que de vaines parades, car la force publique finissait toujours par dissiper les cohues désordonnées qui y prenaient part.
Désormais on emploierait les grands moyens; aux troupes organisées du Gouvernement, on opposerait l'insurrection organisée. On livrerait une vraie bataille, une bataille qui aurait Paris pour théâtre et pour enjeu, où, grâce aux barricades et aux surprises du combat des rues, les travailleurs en révolte pourraient braver longtemps les défenseurs de Tordre et peut-être en triompher. Les emplacements furent reconnus, les chefs désignés; d'anciens militaires, des professionnels de l'émeute fournirent les cadres et Ton embrigada les combattants. Puis on attendit une occasion.
Tout le monde à Paris sentait venir l'orage, mais personne n'imaginait qu'il fût si proche ni si redoutable. On s'habitue à tout; on en avait tant vu déjà, qu'on n'avait plus peur de rien. Cette insouciance universelle constituait sans doute un gros danger; toutefois il y en avait un plus grand, c'était la faiblesse du Gouverne-
ment. A cette heure si grave, lautorité publique semblait anéantie en France; il n'en restait plus qu'un fantôme.
Depuis le 9 mai, la haute direction des affaires appartenait à la Commission executive, élue par la Constituante pour remplacer le Gouvernement provisoire du 24 février. Mais les cinq membres de cette commission, Lamartine, Arago, Marie, Garnier-Pagès et Ledru-Rollin ne s'entendaient pas entre eux et s'entendaient encore moins avec l'Assemblée. Celle-ci ne leur pardonnait pas la surprise du 15 mai. Elle les accablait de marques de défiance, en attendant l'heure où elle pourrait les congédier.
Au-dessous, ou plutôt à côté de la Commission, il y avait les ministres, qui ne lui obéissaient pas volontiers ; il y avait aussi le Maire de Paris et le Préfet de police, qui, bien que subordonnés aux ministres, ne leur obéissaient pas davantage.
En face de ce gouvernement sans cohésion, se dressait l'Assemblée, source de tout pouvoir et de toute influence. Mais elle n'avait elle-même aucune homogénéité. De plus, ainsi qu'il arrive toujours aux assemblées uniques, elle s'exagérait ses prérogatives et empiétait sans cesse sur celles de l'Exécutif.
Gomme si ce n'était pas assez, en dehors de la Commission executive et des ministres, en dehors de l'Administration parisienne et de
TAssemblée, il s'était formé spontanément d'autres centres d'action politique. Je veux parler de ces réunions extraparlementaires, où les différents groupes de la Constituante s'organisaient en vue de la conquête du pouvoir. On comptait alors trois grandes réunions : celle du Palais National, où se rencontraient les républicains modérés; celle de la rue des Pyramides, qui rassemblait les radicaux et les socialistes; enfin celle de la rue de Poitiers, modeste à ses débuts, composée d'abord de nouveaux venus dans la politique, mais qui peu à peu, grâce à Taccession des chefs des partis conservateurs des anciennes Chambres, s'était transformée en instrument de réaction.
Il y avait donc beaucoup de gouvernements, ce qui faisait qu'on n'était plus gouverné du tout.
Cependant, à mesure que les jours s'écoulaient, toutes les préoccupations, aussi bien celles du public que celles du Gouvernement et de l'Assemblée, se tournaient vers la question des ateliers nationaux. Ces ateliers absorbaient chaque semaine des sommes de plus en plus considérables; on continuait à n'y faire aucun travail, et ce n'était un mystère pour personne qu'il s'y fomentait un soulèvement.
Jusqu'alors le Gouvernement n'avait rien fait pour contrarier les préparatifs du parti révolutionnaire. Un jour vint pourtant où il dut sortir
de son inertie. L'Assemblée, saisie tout à coup d'inquiétude, lui reprocha son imprévoyance et le somma de prendre enfin des précautions. Il s y décida. Le 3 juin, une circulaire de la Commission executive enjoignit aux municipalités de province de refuser dorénavant tout passe-port aux ouvriers qui voudraient se rendre à Paris, à moins qu'ils n'y eussent des moyens d'existence assurés. Le lendemain, un décret substitua sur les chantiers le travail à la tâche au travail à la journée. On espérait par là éliminer cette partie du personnel à qui Ton ne pouvait même pas donner un semblant d'occupation.
Ces premiers actes indisposèrent les travailleurs. Il y eut des murmures, puis quelques scènes tumultueuses que le Gouvernement ne réprima pas. L'Assemblée commença à s'impatienter; elle voyait maintenant le péril se ^rapprocher et s'étonnait de la mollesse de la Commission executive qui ne proposait rien, ne prenait aucune mesure. Les troubles continuèrent; pour en finir, dans la soirée du 7 juin, l'Assemblée vota d'urgence la fameuse loi sur les attroupements. Les ouvriers relevèrent le défi. Le 12, les abords du Palais-Bourbon furent envahis par une foule hostile: on se crut sous le coup d'un nouveau IS mai. L'Assemblée prit peur et malmena le Gouvernement, qui encore une fois n'avait pas su protéger l'ordre. La
Commission executive eut alors une inspiration malheureuse : elle crut liabile de dénoncer la manifestation comme une tentative bonapartiste, et séance tenante, Lamartine proposa de décréter Texil de Louis-Napoléon. On l'accueillit par des cris de colère. L'Assemblée sentait bien que le mouvement venaif des ateliers nationaux et que c'était là qu'il fallait frapper. La motion fut rejetée.
Ce jour-là, M. de Lamartine et ses collègues perdirent leur dernière partie. Ils le comprirent et voulurent démissionner; mais ce n'était pas le moment d'ouvrir une crise gouvernementale. L'Assemblée se contenta de leur faire entendre qu'elle ne comptait plus sur eux pour dénouer la situation et qu'elle allait y pourvoir ellemême.
Deux jours après, en effet, elle prenait l'affaire en mains. Le 14, le Ministre des travaux publics étant venu lui demander un crédit de trois millions pour solder le personnel des ateliers, elle refusa d'une seule voix d'accorder un centime avant d'avoir examiné à fond la question des ateliers nationaux. Immédiatement, une commission d'enquête fut nommée avec mandat de proposer telles mesures que les circonstances paraîtraient exiger. Le 19, la commission déposa un premier rapport et aussi tô la discussion s'engagea. Elle occupa deux séances. Le Gouvernement fut maltraité comme
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il ne l'avait pas encore été. De tous les bancs de TAssemblée, un cri de réprobation s'éleva contre son incurie. C'est alors que Victor Hugo lui lança l'apostrophe célèbre : « Les ateliers nationaux sont un expédient fatal; à ceux qui n'avaient connu jusqu'ici que la force généreuse d'un bras qui travaille, vous avez appris la honteuse puissance de la main tendue. »
Le vote qui suivit fut explicite. Le Gouvernement était invité à préparer la dissolution (les ateliers nationaux.
Mise au pied du mur, la Commission executive se résolut à un acte d'énergie. Le lendemain 21, elle fit savoir que les ouvriers de dix-huit à vingt-cinq ans seraient tenus d*opter sans délai entre un engagement dans l'armée et l'exclusion des ateliers. C'était la préface d'un licenciement général. Le coup était porté, l'effet produit fut terrible.
Le 22 juin, dès huit heures du matin, 400 ouvriers se présentent au Luxembourg où siège la Commission executive. Ils viennent lui demander ou plutôt la sommer de revenir sur sa décision de la veille. Cinq d'entre eux sont reçus par M. Marie, qui, à leurs instances entremêlées de menaces, oppose un refus catégorique. L'entrevue tourne mal et finit par une scène orageuse .
L'échec de cette tentative est bientôt connu dans tout Paris. L'émotion des ouvriers est au
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comble. Ils se réunissent par bandes et se mettent à parcourir les rues aux cris de : « A bas Marie ! A bas Lamartine! Du travail ou du pain ! Aux armes! » La journée entière se passe dans ces agitations.
La nuit fut plus tranquille, mais c'était le calme qui précède les grands orages. Les chefs du parti révolutionnaire, qui depuis six semaines méditaient et préparaient la révolte, prenaient leurs dernières dispositions.
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