MAIRIE DU YIII* ARRONDISSEMENT
La garde nationale est convoquée.
Le maire du VUI* arrondissement fait appel à tous les hommes animés du véritable amour de leur pays.
On parait oublier que Tennemi est à nos portes et surveille nos moindres divisions.
Il n'y a qu^un gouvernement : celui de la République, qui est le gouvernement de tous et que tous les bons citoyens veulent sincèrement fonder.
Il n*y a qu'une question : l'ordre public, que personne ne doit troubler, et le respect de la loi à laquelle personne ne peut se soustraire.
Paris^ le 18 mars 1871.
DENORMANDIE.
Cependant, et malgré tous les efforts, les événements marchaient. M. Thiers pensa que la troupe ayant reculé, il était à craindre que la partie de la garde nationale qui n'était pas dissidente n'obéît point à l'appel. Il lui sembla par suite prudent d'emmener à Versailles le Gouvernement lui-même, pour l'y réunir à l'Assemblée nationale qui devait précisément y tenir sa première séance le 20 mars. Il partit dans cette même journée du 18 mars pour Versailles.. Vers sept heures du soir, je causais de la situation avec le Ministre de l'Intérieur, lorsqu'on
vint lui annoncer et lui raconter devant moi l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas.
Je n'ai pas à dire notre émotion.
A la mienne se joignait une impression particulièrement douloureuse. Vingt-trois ans auparavant, je l'ai raconté plus haut, j'avais été l'un des aides de camp de Clément Thomas; j'avais assisté à ses côtés à la première journée de la grande insurrection de juin 1848; je l'avais vu, une première fois déjà victime de la guerre civile, frappé de deux balles devant la barricade de la rue Culture-Sainte-Catherine ; et voici que bien des années après, le premier jour d'une autre grande insurrection, j'apprenais qu'il venait de périr assassiné par les émules des émeutiers de 1848!
Cette nouvelle se répandit avec une rapidité électrique. Quand on connut les circonstances atroces de cet abominable forfait, l'impression fut profonde et générale. Il n'y avait plus à en douter, nous marchions à une révolution dont le mot d'ordre serait : Triomphe du Crime I
Le Gouvernement l'avait senti dès la première heure. En effet, le Ministre, après m'avoir communiqué successivement les dépêches qu'il recevait à tout instant, me dit : « Nous allons voir les scènes de l'Apocalypse ». Puis il m'annonça que M. Thiers avait ordonné à tous les
Ministres de quitter très promptement la capitale.
M. Jules Ferry tenait encore dans THÔtel-de- Ville avec cinq cents hommes résolus. Ses com. municàtions avec la caserne située derrière 'Hôtel-de- Ville, et dans laquelle se trouvaient des troupes demeurées fidèles, n'avaient point '3té coupées. M. Ferry pouvait et voulait se défendre énergiquement, mais Tordre formel lui fut donné par le Gouvernement d'éviter une lutte qui semblait inégale. Le Maire de Paris dut obéir et abandonner ce point important Dans la soirée du 18 et dans la nuit du 18 au 19, le général Vinoy et le général d'Aurelle de Paladines, quittant aussi Paris, gagnèrent Versailles avec leurs troupes.
Il n'avait rien été tenté encore par Tinsurreclion, ni contre le Ministère dç l'Intérieur, ni contre l'Elysée. A cette époque si profondément troublée, il n'existait plus rien de ce qui constitue la marche ordinaire et régulière d'un gouvernement et de ses organes. Les maires notamment étaient appelés chaque jour à intervenir dans des services qui, d'ordinaire, leur sont complètement étrangers. Je crois avoir dit déjà que pendant le siège les municipalités jouaient une sorte de rôle militaire; celte pratique continuait par la force des choses, et c'est ainsi que dans la nuit du 18 au 19 mars, à deux heures
du matin, je reçus Tinstruction de faire couvrir le Ministère de l'Intérieur et TEIyséc par .ceux des bataillons do la garde nationale du VIII* arrondissement, que je pourrais considérer comme dévoués à la cause de Tordre. C'était un suprême effort.
J'envoyai immédiatement aux chefs de ces bataillons Tordre de convoquer leurs hommes, la nuit même, à domicile, et sans battre le rappel. Il était bien tard pour essayer une résistance partielle sur un seul point et uniquement, avec de la garde nationale; c'était, en outre, en contradiction avec Tordre donné par M. Thiers de quitter Paris immédiatement et d'emmener à Versailles tout le Gouvernement. De plus, il semblait bien certain qu'on n'obtiendrait aucun résultat utile, alors surtout que dés le soir il était devenu notoire, dans tout Paris, que le chef de TÉtat, ses ministres, les généraux Vinoy et d'Aurelle de Paladines s'étaient éloignés.
Le matin du 19 mars, sur ma convocation, 220 hommes seulement (au lieu de 4,000) se trouvèrent réunis à l'Elysée. A dix heures, je me rendis au Ministère de l'Intérieur. M. Cal mon m'apprit que le Ministre était à son tour parti dans la matinée. Mais en l'absence de celui-ci, il était en relations télégraphiques avec Versailles pour aviser aux mesures nécessaires.
Au cours de notre entretien, M. Calmon
reçut une dépêche et me la passa en me disant : «Qu'est-ce que vous pensez de cela?» — C'était une dépèche de M. Thiers ainsi conçue :
« Repliez-vous de suite sur Versailles avec votre personnel. » M. Calmon et moi, nous trouvâmes que la mesure était peut-être un peu prématurée. Elle était logiquement conforme aux ordres donnés depuis vingt-quatre heures; mais notre préoccupation, à ce moment si critique, était de savoir ce qui allait advenir de Paris si une représentation gouvernementale quelconque n'y était pas maintenue. L'insurrection affectait encore une modération relative. Elle se prétendait purement municipale. Pour affirmer ce caractère et faire en sorte qu'on les crût, les insurgés n'occupaient encore que l'Hôtel-de- Ville;ils n'avaient pas encore envahi les Ministères, ils respectaient l'administration télégraphique et l'Hôtel des Postes. D'autre part, la garde nationale du faubourg Saint-Germain se réunissait aux Affaires étrangères sur le quai d'Orsay. Les protestations contre l'entreprise révolutionnaire, dont Paris était l'objet, se manifestaient un peu de tous côtés. Enfin le lieutenant-colonel de Beaugrand improvisait un état-major au Grand-Hôtel. Ces diverses velléités de résistance permettaient d'espérer que tout n'était peut-être pas encore perdu.
Après m'avoir fourni ces indications, M. Çn\ mon ajouta que quitter le Ministère de Tinté
rieur, qui était la clef de voûte de Tadministration, c'était abandonner du même coup les autres Ministères, les Postes, les Télégraphes, et par conséquent livrer Paris tout entier et sans réserve à l'insurrection. Il hésitait donc à se rendre à Versailles. Je quittai le Sous-Secrétaire d'État pour me rendre compte dans les rues de l'importance du mouvement et de ses progrès.
Revenant au ministère à midi, j'y entrai en même temps que deux des principaux banquiers de Paris. Pendant que nous échangions nos impressions et cherchions ce qui pouvait rester à faire, M. Calmon nous dit :
« Tenez, voilà la carte de l'amiral Saisset, qui est venu tout à l'heure sans me trouver. » Sur cette carte, l'amiral, au-dessous de son nom, avait écrit ces mots : « qui se met à la disposition du Gouvernement ».
Au même moment, un neveu de l'amiral entra.
Il pouvait y avoir là une chance de salut, ou tout au moins un concours bien utile. L'amiral était populaire; il avait vaillamment pris part à la défense de Paris comme commandant d'un secteur. Il avait eu l'affreux malheur de perdre son fils unique, tué dans les derniers jours du siège par un boulet ennemi. Si l'amiral acceptait le poste de général en chef de la garde nationale, le bruit de sa nomination, répandu im-
médiatemeut dans Paris, pourrait contenir les insurgés, décider les bons citoyens à se lever et à se grouper autour d'un chef autorisé.
Nous nous rendîmes donc tous quatre, les deux banquiers, le neveu de M. Saisset et moi, chez l'amiral, rue de Ponthieu. Malheureuse* ment, il n'était pas chez lui.
A peine nous étions-nous éloignés, que nous apprîmes dans la rue les nouvelles les plus graves. L'insurrection, sortant de sa réserve apparente, s'étendait dans tout Paris ; en l'absence de tout obstacle, sachant que les membres du Gouvernement étaient tous partis, elle s'affirmait de plus en plus; nous allions en avoir personnellement la preuve. Au moment où, ayant quitté la rue de Ponthieu, nous suivions l'avenue Gabriel pour revenir au Ministère de l'Intérieur, une troupe armée d'environ 500 hommes entra dans l'avenue Marigny.
Trois hommes à cheval marchaient en avant de cette troupe; ils donnèrent immédiatement Tordre de couper toute communication. Le neveu de l'amiral et moi, qui allions en tête de nos compagnons, nous pûmes en pressant le pas devancer cette troupe et gagner la place Beauvau ; les deux banquiers durent se jeter dans les Champs-Elysées et gagner la place de la Concorde. Je pus, par la rue de Miromesnil, tourner le Ministère et gagner, rue d'Anjou, la mairie qui n'était encore ni envahie ni menacée, puis je
me rendis chez M. Calmon, qui venait de m'en- \royer chercher. Il montait en voiture, chez lui, 'ue de la la Pépinière, et se rendait à Versailles.
Sur les 220 hommes de bonne volonté qui, le matin, avaient répondu à mon appel, douze seulement restèrent toute la journée du i9 à l'Elysée; trois fois pendant cette journée, des troupes d'insurgés étaient venues pour les remplacer, ils avaient toujours refusé de livrer le Palais. A six heures du soir seulement, cédant à la force représentée par un millier de gardes nationaux dissidents, ils durent se retirer. Les insurgés leur présentèrent les armes! Puis ils rentrèrent à la mairie, où je les félicitai de leur attitude si ferme. Je regrette bien vivement de n'avoir pas conservé les noms de ces courageux citoyens; jemerappelleseulementqueM. Guillaume Guizot et mon frère en faisaient partie.
Le sort en était jeté ; une fois de plus, Paris par son humeur indisciplinée, brisait Taclion de son Gouvernement