‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 32 sur 41 · ALUX ET LA lAIRIE DU VIII* ARRONDISSEIENT · texte numérisé non relu

ALUX ET LA lAIRIE DU VIII* ARRONDISSEIENT

Pendant toute la soirée du 19 mars, la mairie du VHP arrondissementfutencore respectée par Témeute. Le 20 mars, à huit heures du matin, je sortais de chez moi pour m'y rendre, lorsque deux de mes amis vinrent me dire : « La mairie est envahie, M. Jules Allix est dans votre cabinet, il a sous ses ordres des gardes nationaux en grand nombre qui bivouaquent dans la cour. Vous ne pouvez pas y aller. » Je répondis tout naturellement que j'avais le devoir de m'y rendre pour exercer les fonctions dont j'étais' revêtu, ou pour constater que j'en étais matériellement empêché. Nous partîmes tous trois.

Je viens d'écrire le nom de M. Jules Allix.

Ce personnage doit être présenté à mes lecteurs. Il était déjà connu pour avoir soutenu, par la plume et peut-être même par la parole, une certaine thèse dont on avait beaucoup ri,^ sur les escargots sympathiques.

Pendant le siège, il avait mis au monde une

autre idée dont M. Sarcey a fait, avec son talent ordinaire, un récit très amusant. Il s'était fondé un club de femmes; les hommes n'y étaient admis que comme spectateurs. Le président était naturellement une présidente et les assesseurs étaient des assesseuses. Ce club tint un jour, dans le courant d'octobre 1870, en plein siège, au gymnase Triât, une séance qui nous divertit singulièrement. M. Jules AUix, secrétaire du Comité de ces dames, y soutint deux propositions : la première, c'est que les femmes devaient être armées pour aller aux remparts ; la seconde, c'est qu'elles étaient invitées à protéger leur honneur contre les ennemis, au moyen de Vacide prussique. Le citoyen Allix fit alors remarquer combien il était curieux que l'acide prussiqice pût servir à tuer les Prussiens, puis il entama la description d'un appareil avec lequel il serait, disait-il, facile de tuer tous les Prussiens qui entreraient dans Paris. L'inventeur avait appelé cet appareil le doigt de Dieu . mais il ajoutait, que, selon lui, il valait mieux l'appeler le doigt prussique. Il consiste, disaitil, en une sorte de dé en caoutchouc que les femmes se mettent au doigt; au bout de ce dé, est un petit tube contenant de l'acide prussique- Le Prussien s'approche, vous étendez la main^ vous le piquez, il est mortl Si plusieurs Prussiens s'approchent, tandis que, désarmée, la femme ne sortirait de leurs mains que folle ou

mortel celle qui a le doigt pnissique les pique : elle reste tranquille et pure, ayant autour d'elle une couronne de morts. « Ainsi parla le citoyen Jules Allix, dit M. Sarcey, et les femmes versaient des torrents de larmes et les hommes riaientà se tordre. On aborda ensuite la question du costume. Le citoyen Allix allait reprendre la parole pour discuter les avantages de la ceinture hygiénique, quand une voix fit remarquer qu'en sa qualité dTiomme, le citoyen Allix devrait être exclu du bureau. M. Allix interpelle le possesseur de la voix et le défie de se montrer ; mais c'est un garde national de six pieds de haut qui rta pas froid aux yeux et saute à la tribune. A sa vue, éclate un tumulte épouvantable ! Présidente, assesseuses et autres spectatrices se jettent sur lui, le pincent, Tégratignent,et il n'échappe de leurs mains qu'en lambeaux/»

Tel avait été, avant et pendant le siège de Paris, le singulier personnage qui venait de prendre possession de la mairie du VHP arrondissement, le 20 mars, à la première heure. 11 avait sous ses ordres des hommes appartenant aux plus mauvais bataillons des quartiers les plus excentriques, et s'était installé dans mon fauteuil. Si je relate ces détails grotesques, ces indices d'un cerveau malade, c'est moins pour l'accuser que pour plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. .

J'entrai rapidenient dans le cabinet, suivi de mes deux amis, et j'allai droit à M. Allix qui, un peu surpris de cette brusque entrée de trois personnes, nous dit, sans quitter le fauteuil et sans même se lever :

— Messieurs, que voulez-vous ? Lequel de vous est M. Denormandie ?

— Monsieur, répondis-je, vous devez me connaître pour m'avoir vu, pendant le siège, dans Ijçs réunions publiques. Quant à vous, vous êtes M. Allix, et je vous connais pour vous avoir vu au gymnase Triât... Rendez-moi mon fauteuil.

— Ah ! monsieur, je vois avec plaisir que vous venez reprendre vos fonctions et obéir au Comité central, Comité qui siège depuis deux jours à THôtel-de-Ville et qui est le Comité central de la Fédération.

— Non, monsieur, je ne viens pas pour obéir au Comité central; je viens pour reprendre mon fauteuil et je vous prie de le quitter. •

— Je ne puis pas me retirer, me dit alors M. Allix, mais je vous avoue que je n'entends pas grand'chose à toutes vos affaires d'administration ; si vous voulez vous asseoir à côté de moi, nous gouvernerons l'arrondissement d'un commun accord.

— Monsieur Allix, vous savez bien que je ne puis pas être votre collaborateur.

Il resta muet pendant un instant, comme sll cherchait le sens de mes paroles, puis il reprit :

— Vous avez peut être raison ; je vais alors vous proposer un moyen d'arranger tout cela : donnez-moi votre démission, je l'enverrai au Comité central et ce sera une affaire terminée.

— Je ne reconnais, monsieur, ni au Comité central, ni à vous, le droit de me demander ma démission, parce que j'ai le devoir de ne pas vous la donner. Je ne puis certainement pas avoir raison par la force de vous et de ceux qui vous entourent ; je suis donc obligé de vous laisser mon fauteuil ; mais je proteste contre votre usurpation et je me retire sous la contrainte de la force.

Alors un de mes deux amis s'approche vivement et, interpellant M. Allix, lui dit :

— Que signifient donc les événements qui se passent dans Paris depuis deux jours ? Quel est le but poursuivi par vous et vos amis ? A quoi tendez-vous ?

— Nous voulons faire appel au suffrage universel.

Je repris alors la parole : Mais je suis un produit du suffrage universel ! C'est le suffrage universel qui m'a nommé le6 novembre dernier. ... Et, quand voulez-vous faire appel au suffrage universel?

— Après-demain, dit-il.

— Comment, après-demain? Mais vous ignorez absolument ce que c'est que de faire des élections, même de simples élections municipales : il faut revoir les listes électorales, diviser chacun des quartiers de Tarrondissemerît en sections, provoquer les réclamations de tous ceux qui ont à en faire, dresser autant de cartes qu'il y a d'électeurs, les convoquer tous par des circulaires, etc.

M. AUix me fit alors cette réponse admirable: ii Ah! Monsieur, nous ne sommes pas difficiles sur les formes. »

En quittant cet étrange administrateur, mes deux amis se retirèrent et j'allai dans les bureaux de la mairie pour revoir les livres et registres, donner des signatures et mettre le service en état.

Une heure après, au moment où je franchissais la porte de la mairie, M. AUix était déjà entouré de sept habitants de l'arrondissement appartenant aux opinions du Comité central.

Un pareil nombre de personnes, depuis la veille, dans chaque arrondissement, constituait une sorte de comité permanent, non pas pour aider le nouvel administrateur, mais pour le surveiller.

En sortant de la mairie, je me rendis avec un de mes amis, membre d'une des municipalités, chez l'amiral Saisset. L'amiral nous montra sa nomination de commandant en chef de la

garde nationale. Elle était écrite de la main même de M. Thiers. L'amiral nous fit lire également le texte d'une proclamation qu'il venait de rédiger et qu'il se proposait de faire placarder dans Paris : elle était fort bien.

Mais, hélas! le Comité central, voyant les efforts que l'on faisait pour lui résister, sentit le besoin de brusquer les choses. En etfet, ce jour-là même, 20 mars, la ville de Paris devint presque entièrement la proie de l'insurrection, et ce jour-là également, les électeurs furent convoqués par des placards apposés sur les murs, pour renouveler les municipalités, le mercredi 22 mars.

Pendant ce temps- là, un grand nombre de gardes nationaux défenseurs de Tordre, fort inquiets des événements et des conséquences qu'ils allaient avoir, tentaient une démarche singulièrement honorable pour ses promoteurs.

Sans armes, dans le dessein de bien montrer l'esprit qui les animait, ils se présentèrent à l'entrée de la place Vendôme, demandant à parlementer et disant avoir des communications à faire . On leur répondit par une décharge de mousqueterie qui en coucha un grand nombre sur le pavé. Ils n'avaient devant eux que des sauvages! C'est là que tombèrent les plus braves gens du monde, et parmi eux quatre gendarmes.

Un peu plus tard, à l'Assemblée nationale, en i872, je demandai une mesure législative accordant des pensions aux veuves de ces quatre gendarmes. Je me heurtai malheureusement à une question de principe, dont je ne me dissimulais pas l'importance. J'avais parlé sans éloquence assurément, mais avec l'émotion que donnait le souvenir encore tout récent d'un pareil événement. Le lendemain de la séance, un homme de bien qui voulait conserver l'anonyme, m'envoya 10.000 francs pour mes quatre veuves*. Je lui adresse une fois de plus ici mes bien sincères remerciemements.

Ce même jour, 22 mars, pendant que se produisait cette honorable et courageuse tentative d'apaisement, on allait aux urnes, dans tous les arrondissements. C'était l'exécution du programme que m'avait annoncé M. Allix, deux jours avant, en me disant :

« Nous voulons faire appel au suffrage universel », et en ajoutant, en réponse à mes observations : « Oh ! nous ne sommes pas difficiles sur les formes. »

Nous, au contraire, nous avions la coutume nécessaire d'être difficiles et sur le fond et sur les formes. Or, il se présentait une question de fond très grave et sur laquelle malheureuseçaent les magistrats municipaux, adversaires de la Commune, étaient divisés.

Les ups disaient :

« Il faut aller aux urnes, s'y présenter très nombreux pour avoir la majorité, et alors nous empêcherons toute mauvaise mesure. »

Quelques collègues, d'ordinaire assez judicieux, soutenaient cette thèse étrange.

Les autres, et j'étais du nombre, répondaient :

« D'abord vous n'êtes pas sûrs d'avoir la majorité, et si vous ne l'avez pas, vous êtes perdus d'une façon irrémédiable. En effet, la question est bien plus grave que vous ne le supposez. Le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ont dû se réfugier à Versailles avec les organes du gouvernement.

« La prétendue autorité qui vous appelle aux urnes, en s'appelant Comité central^ n'est pas autre chose qu'une émeute momentanément maîtresse de Paris ; c*est une insurrection; ce sont des individus sans mandat; répondre à leur appel, ce serait reconnaître (Qu'ils avaient le droit de vous convoquer ; ce serait reconnaître, ce serait valider implicitement leur usurpation.

« On ne doit pas, on ne peut pas se rendre à cette convocation qui n'a pas d'autre objet que de donner un faux semblant de légalité à la constitution de la Commune. »

Malgré les protestations collectives et individuelles, on m'a dit que les bons citoyens qui commirent l'erreur d'aller voter m'avaient

donné dix-huit cents voix djans mon arrondissenient. Ce n'était pas suffisant pour être nommé au premier tour. Je n'ai donc pas été, même nominalement» membre de la Commune. Je n'ai pas eu, comme d'autres, à me démettre.

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