‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 33 sur 41 · DE PARIS A VERSAILLES · texte numérisé non relu

DE PARIS A VERSAILLES

Le vendredi 24 mars, après avoir couché depuis le commencement de la semaine dans des domiciles différents, ce qui, soit dit en passant, est fort désagréable, je pus partir de Paris à huit heures du soir par la gare Saint-Lazare. C'était le dernier jour où Ton pût encore s'éloigner, mais à la condition de subir, à la gare des Batignolles, une visite de police. Un inquisiteur entrait dans les voitures avec une lanterne, il la mettait devant la figure de chaque voyageur, et la promenait ensuite sous les banquettes pour voir si l'on n'emportait pas des armes. Je n'en avais pas, mes compagnons non plus : je saluai le visiteur par un ronflement, indice d'une conscience pure, ronflement qui le fit reculer et me procura le salut.

Arrivé à Versailles à neuf heures et demie, je me rendis aussitôt à l'Assemblée nationale qui, dans ces tristes jours, était en permanence. Je n'étais pas encore membre de l'Assemblée, car je ne fus nommé député de la Seine qu'aux élections du 2 juillet suivant. Néanmoins je pénétrai facilement dans la salle même

des séances. L'émotion était grande, la consigne peu sévère. Plusieurs amis vinrent tout de suite me demander des nouvelles de Paris, avec d'autant plus d'empressement qu'à la suite d'un article de journal du lundi 20 mars le bruit de mon arrestation avait couru.

Dans la journée, quelques maires et adjoints des municipalités parisiennes étaient venus à Versailles et avaient pris place, pendant la séance, dans une des tribunes, avec leurs écharpes.

On me parla de cet incident; il avait fait mauvais effet. On reprochait à ces magistrats municipaux d'avoir voulu, par cette démonstration, exercer une sorte de pression sur l'Assemblée, qui était à ce moment impuissante à secourir Paris.

Cette séance du soir fut levée vers onze heures. Il n'y avait pas une pièce libre dans tout Versailles; j'étais littéralement sur le pavé. L'excellent Victor Lefranc, depuis ministre des Travaux publics et ensuite de rinfériéur, eut pitié de moi ; il possédait une chambre et voulut bien m'y offrir un matelas.

Le lendemain, un ami, domicilié à Versailles et très bien logé rue des Réservoirs, me contraignit à venir chez lui. J'y reçus pendant deux mois l'hospitalité la plus aimable, la plus précieuse.

J*ai dit quelles étaient les causes probables de rinsurrection du 18 mars; j'en ai indiqué plusieurs. Victor Hugo a examiné cette question, et comme il a donné publiquement son opinion, il n'y a aucune indiscrétion à la rappeler.

Plusieurs semaines s'étaient déjà écoulées, lorsque l'illustre poète a dit dans une lettre du 28 avril i871 :

« Qui a fait le 18 mars ? Examinons.

« Est-ce la Commune? Non! elle n'existait pas.

« Est ce le Comité central? Non! il a saisi l'occasion, il ne Ta pas créée.

« Qui donc a fait le 18 mars? C'est l'Assemblée, ou pour mieux dire la majorité...

« Si l'Assemblée eût laissé Montmartre tranquille, Montmartre n'eût pas soulevé Paris, il n'y aurait pas eu de 18 mars. »

Et dans une autre lettre également rendue publique:

« Comme vous, je suis pour la Commune en principe... Certes le droit de Paris est patent.

« Paris est une commune, la plus nécessaire* de toutes, comme la plus illustre. Paris Commune est la résultante de la France Républicaine ; le droit de Paris de se déclarer Commune est incontestable... Ce que représente la Commune est immense !» •

On a beau être Victor Hugo, on ne peut pas prendre publiquement parti pour la Commune,

sans donner un développement à l'appui d'une semblable opinion ; le poète continue donc ainsi :

« La Commune fsiit la loi parisienne qui sert d'éclaireur et de précurseur à la loi française faite par l'Assemblée. Paris, je l'ai dit plus d'une fois, a un rôle européen à remplir. Paris est un propulseur. Paris est l'initiateur universel. Il marche et prouve le mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique à son devoir, il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le droit de la femme et le droit de Tenfant, appeler la femme au vote, décréter l'instruction gratuite et obligatoire, doter renseignement laïque, supprimer les procès de presse, pratiquer la liberté absolue de publicité, d'affichage et de colportage, d'association et de meeting, se refusera la juridiction de la magistrature impériale, installer la magistrature élective, prendre le tribunal de commerce et l'institution des prud'hommes comme expérience faite, devant servir de base à la réforme judiciaire, étendre le jury aux causes civiles, mettre en location les églises, n'adopter, ne salarier et ne persécuter aucun culte, proclamer la liberté des banques, proclamer le droit au travail, lui donner pour organiame l'atelier communal et le magasin communal, reliés Tun à l'autre par la monnaie fiduciaire à rente, supprimer l'octroi, constituer l'impôt unique qui

est l'impôt sur le revenu; en un mot, abolir rignorance, abolir la misère, et, en fondant la cité, créer le citoyen.

« Mais, dira-t-on, ce sera mettre un Etat dans TEtat. Ce sera mettre un pilote dans le navire... Ce que Paris dit est dit pour le monde . . . Que penser de nos gouvernants? Avoir ce prodigieux outil de civilisation et de suprématie,, Paris, et ne pas s'en servir! N'importe, ce qui est dans Paris en sortira tôt ou tard. Paris Commune s'imposera. »

Je ne m'arrêterai pas à discuter d'aussi étranges théories sur le gouvernement de la France et sur le rôle de Paris. Je me borne à dire que si Victor Hugo, au lieu d'être à Bruxel- 19S, avait été à Paris, si surtout il avait pu pressentir ce que deviendrait le Gouvernement insurrectionnel du 18 mars pour lequel il optait, il n'aurait pas tenu un pareil langage.

Il n'entre pas dans mon intention d'écrire ici l'histoire de ce règne de la Commune qui dura, hélas, du 18 mars au 21 mai 1871. Je rappelle que je me suis seulement proposé de dire ici très simplement, sans aucune prétention, pour ma famille et mes amis, ceux des faits de cette douloureuse époque auxquels je me suis trouvé mêlé.

Page 1