‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 34 sur 41 · REPRISE DE POSSESSION DE LA MAIRIE DU VIII* ARRONDISSEMENT · texte numérisé non relu

REPRISE DE POSSESSION DE LA MAIRIE DU VIII* ARRONDISSEMENT

Gomment les hommes qui représentaient la Commune purent-ils croire sérieusement qu'ils allaient fonder un gouvernement? Gomment ont-ils pu supposer qu'ils pourraientdétruire la famille, la propriété, la religion, bouleverser le commerce et l'industrie, nier les traditions, supprimer le passé, supprimer l'histoire, en un mot écraser tous les droits et tous les intérêts, tout ce qui fait la vie même d'un peuple?

Notre étonnement ne s'adresse pas à tous les fauteurs de la Commune, mais à ceux qui, parmi eux — car il en était quelques-uns — avaient de l'intelligence et de l'instruction. Ils auraient dû savoir qu'on ne peut pas impunément déclarer la guerre à une civilisation, à une nation entière, à sa propre patrie.

, Et en effet, après avoir duré, hélas I trop longtemps, il vint un moment où cet épouvantable déchaînement, où ce bouleversement ne put.

se perpétuer davantage. On peut renverser une administration et la remplacer par une

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autre reposant sur des idées politiques, économiques et sociales différentes; on peut faire la guerre à un gouvernement et y substituer un autre gouvernement : en France, nous avons vu souvent ces choses. Mais on ne peut remplacer par le néant un ordre établi, un ordre appuyé sur des principes, même contestables, si l'on veut. Ce qu'on a bien le droit d appeler le néant en tant que gouvernement peut, un jour, chez un peuple accablé de tous les maux et de toutes les misères, remporter un succès de surprise, mais cela ne saurait durer.

A partir du commencement d'avril, chaque jour, les fédérés perdirent du terrain. Si rheure de Tagonie n'était pas encore venue pour eux, c'est que les fortifications et les ouvrages avancés leur profitaient en gênant Singulièrement Tattaque; c'est aussi que Par-mée, soucieuse de la vie humaine, retardait autant que possible la crise finale, c'est-à-dire l'assaut, qui, de toute nécessité, devait rendre inévitable une grande effusion de sang.

Trois semaines plus tard, vers le milieu du mois de mai, les fédérés étaient définitivement rejetés dans Paris. Leurs positions extérieures étaient enlevées; le cercle dé fer se rétrécis-, sait. D'un moment à l'autre, on allait ouvrir la brèche.

' A l'intérieur même de Paris, la situation de la Commune ne semblait plus pouvoir se prolon-

ger. Les efforts des insurgés devenaient inutiles, leursbulletins ne trompaient plus personne, même les gens crédules. Le canon de Tarmée se rapprochait toujours; on pouvait suivre d'heure en heure les progrès des travaux d'investissement. On savait que, depuis Asnières jusqu'à Montrouge, c'est-à-dire sur une étendue de 12 kilomètres environ, et, en de certains endroits,' à moins de 300 mètres des remparis, l'artillerie de siège était prête pour lattaque.

Enfin, le dimanche 21 mai, on apprit tout à coup à Versailles que les troupes commençaient à pénétrer dans Paris.

Voici ce qui venait de se passer.

Le 21 mai, à trois heures de Taprès-midi, au moment où le feu de nos batteries était dirigé avec la plus grande énergie sur la partie de Tenceinte de Paris voisine de la porte de Saint- Cloud, tout à coup un homme parut près ae cette iporte, au bastion 64, agitant un mouchoir blanc en guise de drapeau parlementaire.

Ce signal est aperçu de nos avant-postes, qui étaient très rapprochés. On se demande toutefois si l'on n'a pas encore à redouter une de ces trahisons, dont plusieurs fois déjà on avait eu à Souffrir ; mais le commandant des troupes établies sur ce point, le capitaine de frégate Trêve, après avoir défendu à ses soldats de le suivre, se précipite seul en avant et reconnaît immédiatement qu'il est en présence d'un homme

qui s'est dévoué pour le pays. Cet homme était M. Jules Ducatei, simple piqueur du service municipal de la ville de Paris, demeurant près du Point-du-Jour, qui avait déjà fait, dans le même but, plusieurs reconnaissances périlleuses et qui, après avoir constaté que les insurgés avaient été délogés de cette partie du rempart par le feu de notre artillerie, venait, au péril de ses jours, en avertir nos troupes et les mettre à même de pénétrer dans la ville sans avoir à donner l'assaut.

A Taide de ces précieuses indications, un détachement entra dans Paris et prit possession, sans résistance, de la porte Saint-Cloud et des deux bastions voisins.

Averti par le télégraphe, le général Douay accourut, s'empara de Tesplanade comprise entre les fortifications et fit ouvrir la porte d'Auteuil après un combat assez vif

Ducatei faillit être victime de son dévouement. Saisi par les insurgés sur le quai de Grenelle, il fut amené jusqu*àrEcole militaire etil allait être fusillé, quand les troupes dissipèrent le Conseil de guerre devant lequel il avait été conduit.

Le Gouvernement le nomma chevalier de la Légion d'honneur. Un peu plus tard, en 1872, Ducatei fut nommé percepteur à Melun ; mais l'état de sa santé ne lui permit pas de conserver ces fonctions

Les généraux de Glinchant et de Ladmirault suivaient le général Douay . Dans la nuit, la position de la Muette était enlevée et, avant l'aube, depuis le Point-du-Jour jusqu'à Levallois, tous les bastions tombaient au pouvoir de Tarmée.

Le drapeau rouge était arraché de TArc de Triomphe de l'Etoile, et les couleurs nationales flottaient sur les hauteurs du Trocadéro.

Le matin du lundi 22 mai, le Comité de Salut public jeta son cri d'alarme :

« Que tous les bons citoyens se lèvent ! Aux barricades ! L'ENNEMI est dans nos murs.

Pas d'hésitation I En avant pour la République, la Commune et la Liberté ! Aux armes ! ! »

La journée fut décisive. Le plan avait été bien conçu, il fut exécuté avec vigueur et précision.

En effet, tandis que les troupes du général de Cissey et du général Douay occupaient les deux rives de la Seine jusqu'à la hauteur des Tuileries, celles du général de Clinchant envahissaient le VHP arrondissement, et les divisions du général de Ladmirault, escaladant les hauteurs de Montmartre avec un admirable élan, s'emparaient de la nombreuse et puissante artillerie que les fédérés avaient enlevée le 18 mars, comme je l'ai expliqué plus haut.

Je ne recommencerai pas ici le récit de cette reprise de possession de Paris; il a été trop bien fait par des écrivains de grand talent.

, Après lés indications générales qu'on vient de lire, il me suffira, pour rester fidèle à mon programme, de dire seulement quel est le coin de ce lugubre tableau qu'il m'a été donné d'apercevoir.

A Versailles, nous étions très inquiets des effroyables conséquences que pouvaient avoir les combats dont la nouvelle nous arrivait.

J'ai rappelé que l'armée avait commencé à entrer dans Paris le 21 mai. Le lendemain 22, sur la place d'Armes à Versailles, dans un groupe composé de M. Ernest Picard, Ministre de rintérieur, de M. Jules Ferry, maire de Paris, de moi, maire par intérim du VIII* arrondissement et de mon ami. M. Gallay, réfugié à Versailles comme bien d'autres Parisiens pendant cette triste époque de la Commune, nous échangions nos impressions.

Tout â coup, M. Ferry me dit ; >

— Si nous allions à Paris ?

— Partons ! Vous me réinstallerez dans ma mairie de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.

Alors M. Gallay se tournant vers moi :

-■ — Ah! si j'avais un titre quelconque et une fonction, je serais bien heureux d'y aller aussi pour vous aider.

. Le ministre, M. Picard, qui était notre ancien camarade, accepte l'offre :

— Gallay, dit-il, je vous délègue pour aller

assister Denormandie. Dans les circonstances où nous sommes, nous n'allons pas perdre vingt-quatre heures à faire du formalisme.

Partez tous les trois. Si vous ne trouvez pas de voiture, nous en réquisitionnerons une.

Il était onzeheures du matin Un quart d'heure après, M. Ferry, M. Gallay et moi nous étions entassés dans une mauvaise voiture, que nous nous estimions encore heureux d'avoir trouvée.

Nous partîmes, mais sans trop savoir quel itinéraire nous pourrions suivre. On nous parlait en effet d'obstacles à la hauteur de l'ancienne barrière des Bons-Hommes (Passy), de travaux avancés en dehors du mur d'enceinte, de barricades dans les faubourgs du Roule et Saint- Honoré. Or ce dernier était notre objectif.

Il fallut laisser la voiture au Point-du-Jour. Les barricades, les maisons démolies, les obstacles de toute nature, ne lui permettaient point de faire un pas de plus.

Ayant mis pied à terre, nous parvînmes assez facilement jusqu'à Passy, où, quelques instants avant, M. Henri Martin avait repris possession de la mairie du XVI* arrondissement; puis nous atteignîmes l'avenue dEylau, où l'on entendait le sifflement d'obus qu'une mitrailleuse servie par quelques énergumènes, repliés dans le jardin des Tuileries, envoyait dans la direction de la place de TÉtoile.

Nous avions à traverser l'espace qui sépare

Tavenue d'Eylau de l'avenue Friediand; mais j ai hâte de dire que nous ne pouvions pas courir le moindre danger. L'avenue d'Eylau, en effet,ainsi quelavenue delaGrande-Armée,sont en contre-bas par rapport à la place de TEtoile. Conséquemment les projectiles lancés du jardin des Tuileries dans la direction de l'Arc de Triomphe passaient nécessairement au-dessus de nos têtes. Nous fûmes bientôt en haut du faubourg Saint-Honoré.

Il est impossible, quand on ne Ta pas vu, de se rendre compte de l'état de ce quartier. Pas une créature humaine, pas une voiture, pas un chien, pas un bruit quelconque. Nos pas résonnaient comme dans une cité morte dont nous semblions être les survivants. Notre impression était absolument celle que nous aurions éprouvée, si nous nous étions trouvés tout à coup, et seuls, absolument seuls, au milieu du cimetière du Père-Lachaise.Nous semblions être dans une ville ayant jadis existé, dont les maisons étaient restées debout, mais dans lesquelles il n'y avait plus ni une trace, ni le moindre symptôme de vie humaine. La plus grande partie des habitants du faubourg Saint-Honoré était depuis longtemps partie. Ceux qui ne s'étaient pas éloignés étaient enfermés dans leurs appartements, et depuis vingt-quatre heures déjà attendaient le moment où, le bruit de la mitraille cessant, ils pourraient ressusciter.

Nous considérions avec stupeur ce spectacle muet, ce complet anéantissement d'un des plus beaux quartiers de Paris, lorsqu'un capitaine d'infanterie, qui était posté avec sa compagnie près du parc Monceau et qui faisait une tournée, fort surpris de nous voir, vint nous demander d'où nous pouvions bien sortir.

— Nous venons reprendre possession de la mairie du VHP arrondissement.

— Je ne puis vous laisser aller seuls, il faut que je vous dirige.

Nous descendîmes le faubourg Saint-Honoré, un par un, en nous faufilant à droite, le long des hôtels qui bordent ce côté.

On connaît le trajet: place Beauvau, rue des Saussaies, rue Montalivet; nous aboutîmes rue d'Aguesseau à une maison qui appartenait alors à Richard Wallace.

Il ne fallait pas songer à aller chercher la rue d'Anjou, car on se battait encore boulevard Malesherbes et rue Royale, et les troupes faisaient le siège d'une barricade formidable élevée à l'entrée de la rue de Rivoli.

La niaison de la rue d'Aguesseau devant laquelle nous étions, touche par derrière à une petite cour dépendant de la mairie de la rue d'Anjou.

La troupe avait, la veille, pénétré dans un soupirail, puis percé le mur séparatif des deux

propriétés et établi une communication avec la mairie.

C'est en rampant à terre, comme les soldats ravalent fait, que nous arrivâmes au milieu de la mairie,par un chemin que je ne prenais certes pas d'ordinaire pour aller remplir mes fonctions. Nous étions dans la place!

Un triste spectacle nous y attendait. Partout de la paille, des débris de charcuterie, des papiers lacérés, et dans l'ancien poste de la garde nationale — aujourd'hui occupé par un poste de police municipale — trois cadavres de chasseurs à pied. Dans le petit bureau du receveur, des tiroirs ouverts et des registres foulés aux pieds.

Ce n'était plus le morne silence qui régnait sur les hauteurs du faubourg Saint-Honoré, où nous venions de passer quelques instants auparavant et d'où nous entendions seulement l'écho lointain et affaibli de la lutte. Ici, au contraire, au cœur du quartier, c'était le bruit, c'était la vie, mais la vie qui nous apportait la mort, car la bataille était proche et à chaque instant on nous amenait des tués et des mourants. La mairie était remplie de lits de camp. La veille, elle était encore occupée par une compagnie d'un bataillon de fédérés; l'odeur y était nauséabonde. Notre premier soin fut d'organiser un poste pour fournir les patrouilles de la première nuit; puis, de faire une distribution de brassards frappés du timbre de la mairie

pour assurer la libre circulation des citoyens de bonne volonté qui, à mesure que leurs demeures se trouvaient dégagées, venaient nous offrir leurs services.

Le lendemain, la position s'était améliorée ; l'insurrection commençait à être refoulée jusqu'à la place Vendôme. Je fis appeler un entrepreneur avec lequel je passai un contrat pour débarrasser immédiatement l'arrondissement de toutes les barricades et des obstacles pouvant encore sy trouver. Les gardes nationaux dévoués à Tordre reparurent ; j'organisai des postes et des rondes fréquentes.

Ma grande préoccupation était les incendies.

Oui, les incendies ! Mais pourquoi Paris brûlait-il ? Paris, capitale de la France ! Paris, capitale du monde !

Comment se fait-il donc que des hommes, même exaltés, même opposés aux idées générales des autres, même désireux d un changement de gouvernement, même partisans d'un mouvement de force — j'admets tout cela — aient commis de tels attentats contre la loi, contre Thumanité, contre la civilisation ?

C'est que l'armée de la. Commune comprenait bien que son règne était fini, que celui du droit, de la justice, de la raison allait enfin reparaître, que des représailles seraient inévitables. Sous cette impression, ceux qui la composaient

résolurent de se défendre jusqu'à la mort, et beaucoup d'entre eux le firent avec une énergie sans pareille. En même temps qu'ils prenaient cette résolution de se faire tuer plutôt que de céder, plutôt que de se rendre, ils tentaient de brûler tout Paris,

Alors un cri d'horreur retentit dans l'Europe entière. Le 25 mai, en Belgique, à la Chambre des Représentants, M. d'Anethan, ministre des Affaires Étrangères, faisait, au nom du Gouvernement belge, la déclaration suivante :

« Je puis donner à la Chambre l'assurance que le Gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermeté et la plus grande vigilance. Il usera des pouvoirs dont il est armé pour empêcher l'invasion, sur le sol de la Belgique, de ces gens qui méritent à peine le nom d'hommes, et qui devraient être mis au ban de toutes les nations civilisées. Ce ne sont pas des réfugiés politiques ; nous ne devons pas les considérer comme tels ; ce sont des hommes que le crime a souillés et que le châtiment doit atteindre. »

Si ces criminels avaient eu quelques jours de plus, c'en était fait de la ville entière. Ils n'ont eu, cependant, que trop le temps de poursuivre l'exécution partielle d'une pensée aussi sauvage.

Le surlendemain de notre retour, nous étions déchargés d'une partie du service par l'arrivée

à la mairie, en qualité de grand prévôt, du lieutenant-colonel Gratrot, du 36* de ligne. Cette nomination, qui n'était pas particulière à notre arrondissement, était la conséquence de la proclamation de l'état de siège. Le colonel avait la mission, avant tout, de faire procéder au désarmement général des quatre quartiers du Roule, des Champs-Elysées, de TEurope et de la Madeleine, mission délicate qui n'était pas sans difficultés dans un arrondissement riche, où l'arme de luxe, l'arme du collectionneur devait subir le sort du plus vulgaire chassepot. Il y eut beaucoup de réclamations. Au lendemain du 43 vendémiaire, on avait procédé au désarmement des Sections, et les habitants de Paris avaient été obligés de remettre toutes les armes qu'ils avaient chez eux. C'était absolument la même opération; mais elle suscita encore plus de récriminations, à cause du nîode de procéder des auxiliaires subalternes, que les commissaires de police avaient été dans la nécessité d'employer.

Les hôtels les plus somptueux furent fouillés avec le même soin que les plus infimes maisons meublées : il ne pouvait en être autrement.

Rien ne peut donner une idée de la situation dans laquelle nous nous trouvions et des embarras qui se produisaient à chaque minute. La grande lutte semblait terminée dans le quartier,

puisque, partout, nos agents de tous ordres entamaient des enquêtes et se faisaient remettre les armes .

Cependant, le calme n'était pas encore complet. Il surgissait des încidents imprévus; des coups de feu isolés partaient de fenêtres demi -closes et les chefs militaires étaient alors dans la nécessité absolue de donner des ordres d'une extrême sévérité, car plus d'un avait vu tomber à côté de lui, un camarade victime de quelqu'une de ces attaques dérobées.

Comme j'étais obligé de parcourir incessamment l'arrondissement pour y parer à tout, de reconstituer les postes des gardes nationaux, d'inspirer et de donner de la confiance, d'exciter chacun à reprendre sa vie ordinaire, M. Gallay restait à la mairie pour rétablir les services, en assurer le fonctionnement et répondre aux nombreux visiteurs qui se présentaient.

Pendant qu'il remplissait cette partie de la gestion municipale, il assista à des scènes bien émouvantes.

Très impressionné par les récits qu'il m'en fit, je lui demandai déconsigner par écrit au moins certains faits. Il voulut bien le faire.

Je détache de son récit les lignes les plus saisissantes :

« Hier 23 mai, j'ai vu apporter à la mairie vers cinq heures du soir, un jeune sous-offlcier

de chasseurs à pied, presque un enfant, étendu sur un brancard ensanglanté; le malheureux se tordait de douleur et se tenait le ventre des mains : «Ah! maman, criait-il, ah! maman».

Ce cri et cette voix allaient au cœur. L'officier qui commandait le poste poussa un juron : « Les misérables! ajouta-t-il, nous ne leur laisserons que des couteaux de table... et encore s'ils sont ronds ! »

« L'inflexibilité dans ces premières heures enfiévrées de la réinstallation, est indispensable; et cependant, le tact et la prudence sont bien nécessaires aussi à ceux qui ont charge d'ordre public. Les dénonciations arrivent de tous les côtés, les haines privées se donnent carrière, nos commissaires de police ne savent à qui eptendre; il faut toute leur habileté, toute leur expérience, pour discerner la vérité de l'erreur dans ce tohu-bohu d'informations plusou moins intéressées, dans ces offres de service souvent suspectes. On est exposé à prendre de fausses pistes et à entraver ainsi l'action de la justice.

« Je suis heureux, à cette occasion, de pouvoir rendre hommage à M. le commissaire Ludet du quartier de la Madeleine. Il est difficile d'être à la fois plus actif, plus vigilant et aussi plus humain. Dans les tristes jours que nous tra-

versons, la vie de toute personne arrêtée tient à un fll ; pour beaucoup, être dirigé sur Versailles, c'est la mort ou la déportation.

« Nos magistrats municipaux apportent dans leurs informations du calme et une grande prudence. Ces qualités produisent beaucoup d'effet sur ceux qui se trouvent incidemment mêlés à ces enquêtes sommaires.

« 24 mai. Je viens d'assister à un bien douloureux interrogatoire.

« On a amené au poste de police une jeune femme, arrêtée à son domicile sur la dénonciation du concierge de sa maison. Son mari, un architecte, a dressé, dit-on, les plans de Téchafaudage destiné au déboulonnement delà colonne Vendôme, et il aurait surveillé l'opération... Vraie ou fausse, la dénonciation a eu pour conséquence, d'abord la recherche du mari; puis, la femme refusant de faire connaître sa retraite, l'arrestation de celle-ci, ou du moins sa mise en surveillance pour obtenir des indications utiles. Le commissaire de police du quartier de l'Europe a été chargé de. suivre cette affaire. Il est très désireux de faire parler cette jeune femme, des renseignements autorisés lui* confirmant, paraît-il, la participation très active du mari aux derniers agissements de la Commune.

« Cette jeune femme est arrivée, escortée de

deux gardiens de la paix. Qu'avait-elle fait? Rien ! Elle refusait seulement de dénoncer son mari, protestant d'ailleurs avec la plus grande énergie et toutes les apparences de la sincérité, qu'elle ignorait ce que son mari était devenu depuis deux jours.

« Ah ! certes, la justice a ses exigences, mais jamais je n'ai éprouvé pareille angoisse à celle que je ressentis à ce moment. Cette femme allaitait un enfant qu'elle serrait contre son sein, le couvant du regard; je ne puis dire ce que j'ai ressenti lorsque , se débattant sous l'étreinte de questions pressantes, je la vis lancer un regard foudroyant au commissaire de police.

« — Allons ! finissons, avait dit celui-ci, enlevez-lui l'enfant... elle parlera !...

« Comment dire le cri, ou plutôt le rugissement poussé par cette jeune mère..., c'est impossible et je ne l'essaierai pas. Le commissaire vit mon émotion, pour ne pas dire plus: « Rassurez-vous, me dit-il — car j'allais me permettre d'intervenir — je n'en ferai rien... » Puis s'adressant à ses hommes : « Attendez encore, ajoutat-il, mais emmenez madame à l'entresol ou elle sera surveillée. Elle réfléchira, je l'espère, et elle comprendra qu'elle doit répondre à nos questions. »

« Cet interrogatoire ne sortira certainement pas de ma mémoire. J'ai hâte de le dire, la

pauvre mère-nourrice vient d'être rendue à la liberté, après avoir consenti — car elle refusait toute nourriture depuis ce matin — à prendre les quelques aliments que, sur mon ordre, le concierge de la mairie lui a portés. J'y ai ajouté quelques encouragements et le conseil de ne plus affronter les diatribes de son concierge. Enfin je viens de lui faire donner une chambre dans rhôtel du Prince de Galles, maison meubJée où elle va passer quelques jours k se remettre de ses terribles émotions.

« Cet incident et l'interrogatoire de l'ex-sergent V... du 88* de ligne, amené hier vers minuit sous l'accusation d'avoir commandé le peloton d'exécution des généraux Lecomte et Clément Thomas, me laisseront un souvenir ineffaçable. Celui-là n'était guère intéressant, il faut l'avouer; mais c'^st toujours un triste spectacle que celui d'un coupable se débattant devant son juge, alors qu'il sait qu'à deux pas de lui on applique la loi martiale.

« V... tremblait de tousses membres. L'ancien sous-officier du reste était doublé d'un voleur, arrêté sur la dénonciation de son logeur. Il a été pris se gobergeant avec deux filles, toutes deux domestiques du général Ambert, et dans la chambre même du général, revêtu de ses habits, dont il n'avait même pas pris soin d'enlever les décorations. J'ai rarement vu une attitude plus lâche que celle de cet homme.

Le colonel et le commissaire ont mené bon Irain l'interrogatoire. C'est en suppliant que le , misérable a répondu. Sa capture est des plus importantes, car elle va servir de point de départ à l'instruction de l'affaire Lecomte et Clément Thomas. Aussi Ta-t-on interrogé avec beaucoup de soin, mais on le comprend aussi, avec indignation... Le colonel avait de la peine à se contenir en pensant qu'un soldat français avait ainsi souillé l'uniforme.

« Meurtrier et voleur! Parlez donc! Misérable ! Vous avez été pris les mains encore noires de poudre, je pourrais vous faire passer par les armes, séance tenante. »

« V... comprenait bien qu'il fallait gagner du temps. Il entra alors dans le détail de l'horrible massacre de la rue des Rosiers. Ce matin, de grand matin, on l'a expédié à Versailles.

. On voit que M. Gallay, qui était un volontaire administratif, avait pris au sérieux les fonctions municipales. Lorsqu'il fallut reconstituer les municipalités parisiennes, mon ami, M. Dalligny, fut nommé maire du VHP arrondissement et M. Gallay, qui aurait été plutôt disposé à reprendre les habitudes de sa vie ordinaire, consentit, sur ma demande, à conserver les fonctions de premier adjoint. Tous deux rendirent au VHP arrondissement, pendant environ dix ans, les services les plus appréciés.

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