DEUX TEMOIGNAGES
La guerre des rues dans le VIII* arrondisse ment avait été terrible. Mon ami, M. Rodier, occupait alors le quatrième étage de la maison place de la Madeleine, n* 19, qui, par derrière, a vue sur le boulevard Malesherbes.
Père de famille, il traversa les 22, 23 et 24 mai dans des angoisses impossibles à exprimer. Au lendemain de cette épouvantable crise, il essaya d'en faire le récit pour sa famille et ses amis seuls. J'ai un exemplaire de ce récit sous les yeux et j'en extrais ces quelques lignes.
« 22 mai, 7 heures du matin. — Les officiers des insurgés, après avoir attentivement exanniné la place de la Madeleine, dirigent la construction des barricades sur des plans certainement arrêtés à l'avance; elles sont établies comme par enchantement. Nous voyons la chasse aux passants s'exercer avec achar-
nement, chaque homme est conlraint de travailler aux barricades.
« S heures 1/4..— La place de la Madeleine est le centre d'une position formidable. La barricade la plus importante est celle du boulevard Malesherbes qui se relie à celles des rues de l'Arcade et d'Anjou. Le passage de la Madeleine est un refuge précieux pour les combattants ; ils s'y reposent allongés sur les trottoirs et improvisent une ambulance dans un hôtel meublé.
M 5 heures. — Une femme amène une charrette pour enlever les morts. On les recouvre de paille après les avoir alignés dans cette voiture, puis on fait monter un jeune homme, presque un enfant, blessé à la tête. On l'étend sur les cadavres. (Nous avons su depuis que c'était une femme; du reste, ce fait s'est produit fréquemment.)
a Mardi, 23 mai, 7 heures du matin.— Arrivée d'un renfort avec drapeau rouge et aux cris de : « Vive la Commune! » C'est un bataillon, le 190% « Il compte 65 hommes. »
«On nous raconte que les officiers trouvent la position très favorable, qu'ils ne l'abandonne-
ront pas et mettraient le feu à notre maison s'ils ne pouvaient plus s'y maintenir.
« Un sergent insiste galamment auprès d'une jeune bonne pour qu'elle parte sans tarder.
Grand émoi chez nous; il faut prendre nos dispositions pour la fuite qui peut devenir nécessaire; nous n'emporterons rien que nousmêmes; c'est le plus simple.
« 4 heures 1/2. — Nous sommes rôunis dans la salle à manger, l'oreille au guet. On sonne... C'est le major : «Versailles arrive, vous êtessauvés. A quelles horreurs vous échappez!
Adieu! »
« Nos poitrines contiennent difficilement les battements de notre cœur. Le major revient suivi de son ambulancier. La maison est cernée; ils n'ont pu s'échapper et demandent asile .
« Des coups de fusil partent dans la cour.
Nous voyons, de la fenêtre, deux gardes nationaux frappés à mort. Un autre, à côté, donne encore signe de vie. Je reconnais l'homme à la barbe noire ; il vient d'être atteint par une balle à l'épaule.
« Des cris perçants partent de l'escalier. — Ouvrez I — C'est la concierge éperdue. On se bat dans la cour... Ils montent... Qu'allons-nous devenir ?
' « Je fais entrer précipitamment la pauvre femme.
^ « Les minutes décident de notre sort. Il faut tâcher de nous isoler, et que justice soit faite.
. « L'abattement de la plupart des fédérés contraste avec la rage de deux d'entre eux, les plus jeunes. L'un porte des habits civils élégants, de Hnge fin, des chaussures vernies. Il a trouvé le temps de revêtir les effets du voisin dont il a envahi le domicile. Il est briquetier de profession... Il déchire son mouchoir avec ses dents... Des larmes de rage coulent de ses yeux.
« L'autre, un gamin de Paris, insolent et rusé, fils de l'homme qui gît blessé dans la cour, roule une cigarette avec une insouciance et un sansgêne cyniques... « Pourquoi nous rendre? La mort n'est-elle pas préférable à Cayenne? »
« Un autre, au visage pâle, nous montre le certificat du médecin qui le dispensait du service: « Ils m'ont fait marcher de force, dit-il tristement. Ils m'auraient fusillé si je n'avais pas obéi. » Il paraît sincère.
« 24 mai, S heures du matin. — Nous nous mettons en mouvement, chacun semble empressé de sortir du logis.
« On contemple avec effroi les incendies de la
rue Royale ; les secours font défaut ; le vent qui s'est élevé augmente le danger. L'indignation du peuple est si grande que les insurgés arrêtés sont arrachés des mains des soldats et foulés aux pieds. J'assiste à des scènes indescriptibles .
« 8 heures. — La garde nationale, venue des environs avec larmée, se distingue par un brassard tricolore et une bande blanche au képi; quelques officiers cherchent à organiser leur compagnie pour veiller à la sûreté de la ville. »
11 faudrait pouvoir citer tout ce récit, qui est saisissant, d'autant plus qu'écrit le lendemain de cette horrible guerre civile, il est la vérité même et sans aucune exagération.
Dés que la circulation fut rétablie, deuxdames amies de ma famille — la mère et la fille — vinrent me voir. On avait un besoin impérieux de se retrouver et d'échanger ses impressions. Nous étions enfin affranchis de la domination des criminels et aussi de celle des fous, car on ne peut véritablement qualifier autrement que d'actes de folie plusieurs des faits qui se produisirent. Ces dames me racontèrent tout ce dont elles avaient été témoins dans leur quar-. tier, notamment dans deux églises qu'elles avaient Thabitude de fréquenter.
On sait que, pendant ce triste temps de la Connmune, la plupart des églises de Paris servirent de clubs, et qu'à partir du mois d'avril les principaux chefs de Tinsurrection y prononcèrent des discours. C*est à l'église Saint-Nicolas-des-Champs qu'officiait Félix Pyat. Il y avait attiré un jour une foule considérable avec l'annonce d'un grand discours sur la prostitution. L'auditoire était composé d'hommes fumant et parlant haut, de femmes et d'enfants. Cet auditoire remplissait l'église depuis l'entrée jusqu'au chœur. Les exclamations, les applaudissements, les interpellations, les cris, les jurements même se mêlaient au bruit des paroles de l'orateur qui ne paraissait pas troublé par le va-et vient d'une foule, dont la grossièreté ne reculait devant aucune souillure. A la porte de l'église, deux fédérés faisaient la quête pour les blessés.
Je tiens ce récit de ces deux dames qui étaient présentes. II serait impossible de dire les idées exprimées et le langage employé par ce singulier prédicateur.
A l'église Saint-Séverin, le culte put être continué dans une partie de l'édifice. Ainsi, en mai, le mois de Marie donna lieu aux exercices reli- •gieux dans l'après-midi. Mais, dès que l'office était terminé, on séparait le chœur de la grande nef à l'aide d'un rideau rouge qui tombait de la voûte, et l'église servait alors tout à la fois
pour le culte et pour les clubs du V* arrondissement, dont Torateur était le citoyen Régère.
Les hommes de la Commune, en imaginant cette coexistence de deux cultes si différents, n'avaient même pas le mérite de l'invention.
Pendant Tan VII, la renaissance du sentiment religieux était encore peu appréciable. Le culte des Théophilanlhropes, inauguré par La Réveillère-Lepaux, jouait sa parodie. La nouvelle religion Imposait à ses adeptes un credo fort court. Elle annonçait ses temples par cette inscription : « Silence et respect, ici l'on adore Dieu ». Elle recommandait la vertu au moyen d'écriteaux.
Catholique, protestant, juif, mahométan , chacun pouvait être théophilanthrope, tout en conservant ce qu'il voulait de sa religion.
Les prêtres de la théophilanthropie, priant pour tous les actes du Gouvernement, avaient attiré sur eux le bon vouloir officiel. Les temples catholiques leur avaient été accordés de moitié avec les premiers possesseurs, et les mêmes églises servaient de 6 heures du matin jusqu'à 11 heures au culte catholique et depuis H heures au rite des théophilanthropes.
On a raconté qu'après la tourmente révolutionnaire, dans les premières années du XIX* siècle, La Réveillère-Lepaux avait demandé et obtenu de TEmpereur une audience, pour lui
exposer les principes de la religion nouvelle qu'il avait imaginée.
L'Empereur, après l'avoir entendu, lui aurait dit : « Si vous consentez à mourir et si vous vous engagez à ressusciter le troisième jour, j'ajouterai foi à ce que vous me dites et votre succès sera certain. »
C'était la plus spirituelle et la meilleure des réponses à lui faire.
Les orateurs delà Commune parlant dans les églises n'avaient donc rien imaginé ; ils auraient pu invoquer le précédent de Tan VIL
Les deux dames, auxquelles je viens défaire allusion, avaient suivi le mois de Marie à Saint- Séverin dans ces singulières conditions.
Quand on songe à de pareils événements, qui sont véritablement la honte et le déshonneurd'unpays,on éprouve quelque consolation à penser que l'armée de la Commune se coniposait presque exclusivement de transfuges de l'armée, de repris de justice, de forçats libérés, de forçats en rupture de ban, et que parmi eux les étrangers étaient en grand nombre