LES INCENDIES
Le journal le Cri du Peuple avait dit à M. Thiers : « Vous n'entrerez pas dans Paris-). Et il avait ajouté : « Si vous êtes chimiste, vous nous comprendrez. »
Cette horrible menace devait en partie se réaliser.
Lorsque tout à coup on entendit ce cri sinistre : Paris brûle! personne d'abord ne voulut y croire. Il fallut bien cependant se rendre à l'évidence et ce fut alors une anxiété sanspareille! Pourrait-on limiterractiondufeu, cantonner le désastre? Ou bien étions-nous condamnés à voir le plus affreux des crimes recevoir son entière exécution?
Ceux d'entre nous qui ont eu l'immense douleur d'éprouver cette anxiété, s'en souviendront à tout jamais.
Plus le péril était au-dessus de tout ce que nous avions vu et subi, plus le devoir était grand, Aussi, n'y avait-il pas la moindre préoc-
cupation personnelle. On ne songeait qu'à la chose publique. L'existence même de Paris et l'honneur de la nation étaient en jeu.
Quel spectacle, quelles angoisses! Ainsi ce n'était pas assez pour nous d'avoir été si longtemps séquestrés du monde et de la France ellemême; ce n'était pas assez d'avoir, pendant plusieurs mois, entendu le roulement de la fusillade, le crépitement des mitrailleuses, l'écho des canons, le sifflement des obus. Non ! l'épreuve n'était pas encore assez complète : quatre mois après la fin du siège de Paris, nous étions condamnés à contempler des foyers allumés sur divers points de la ville, foyers qui, vus d'une certaine distance, semblaient ne former qu'un seul et immense bûcher!
Lorsque j'étais rentré à Paris, avec MM. lues Ferry et Gallay, dans l'après-midi du 22 mai, nous n'avions aperçu aucun incendie. La Commune venait seulement de commencer la lutte derrière les barricades, et comme elle se flattait d'être finalement victorieuse, elle n'entreprenait pas encore de brûler la capitale.
Dans mon arrondissement , les fédérés avaient converti les abords de la Madeleine en une véritable citadelle. Sur la place de la Concorde, entre le Ministère de la Marine et le Garde-Meuble, un solide retranchement, construit par Brunel , barrait l'entrée de la rue Royale. De l'autre côté du Ministère, une se-
conde barricade, celle-ci tout à fait formidable, se dressait à l'ouverture des rues Saint-Florentin et de Rivoli : elle était l'œuvre de Gaillard père. Autour de la Madeleine, il y avait toute une ligne d'obstacles fermant le boulevard des Capucines, la rue de TArcade, le boulevard Malesherbes, la rue d'Anjou. Plus loin,- le faubourg Saint-Honoréet la rue Boissy-d'Anglas étaient également coupés.
Cette position était si forte, que pendant- plus de vingt-quatre heures elle résista à tous les assauts du général Douay. Le 23 au soir, le chef des insurgés, posté au Ministère de la Marine, craignant d'être obligé de fuir, donna l'ordre d'incendier la rue Royale, « pour couvrir la retraite ».
Hélas, il fut obéi. Des dispositions prises d'avance assuraient le succès de ce projet sauvage. Le feu couva quelques heures, puis éclata au milieu de la nuit.
Il n'y avait aucun secours à espérer. Les sapeurs-pompiers avaient évacué leurs postes par ordre de la Commune , et d'ailleurs , qu'auraient-ils pu faire, au milieu du.désordre épouvantable de la guerre des rues et en présence de tant d'autres incendies qui s'allumaient, au même moment? La nuit fut sinistre. Le feu, à peine combattu, gagnait de proche en proche à la faveur du vent qui s'était élevé. Quand le jour reparut, douze maisons des rues Royale,
Boissy-d'Anglas et du faubourg Saint-Honoré étaient en flammes.
Je renonce à peindre nos angoisses. Comment dire le désespoir des malheureuses familles ainsi jetées sur le pavé et la terreur de celles que le voisinage du fléau menaçait du même sort? Le 24 au soir, heureusement, on se rendit maître du feu. Mais quel spectacle que ces ruines fumantes !
La partie de la rue Royale qui s'étend du n® 23 jusqu'à l'entrée du faubourg Saint-Honoré était lamentable à voir.
Dévorées, rongées, renversées par la flamme, les façades à demi disparues laissaient pénétrer le regard dans des intérieurs empreints d'une désolation que la parole humaine se sent impuissante à rendre. On ne saurait voir une destruction plus hideuse et plus effrayante que celle-là.
A tout prix, il fallait éviter que le feu, en se communiquant, fît encore de plus grands ravages; il fallait surtout établir une surveillance incessante pour empêcher quelque main criminelle de recommencer à la faveur de la nuit, et aussi, il faut bien le dire, à la faveur de la confiance qui commençait à renaître.
C'est ce qui motiva ces recommandations :
Aux habitants du Fllf* arrondissements
Les audacieux criminels que nous combattons ont dépassé toutes les prévisions, même les plus sinistres. <
Citoyens, que tcut le monde soit debout!
Redoublez de vigilance; protégez vos habitations par une surveillance incessante de jour et de nuit.
Mais restez dans le périmètre de vos résidences, pour ne pas gêner l'action militaire de nos braves défenseurs.
La Raison, la Justice, le Droit triompheront du crime, n'en doutez pas.
Je n*ai pas besoin de faire appel à votre patriotisme, car il y va de l'honneur de la France, du salut de Paris, de la sécurité de tous.
Courage ! là sollicitude de l'administration municipale ne vous fera pas défaut un seul instant.
Paris, le 25 mai 1871.
DENORMANDIE.
Pendant ce temps-là, tout flambait autour de nous. A deux pas de la rue Royale, le Ministère des Finances vomissait dans Tespace des torrents d'étincelles et de papiers en feu. Un peu plus loin, c'étaient les Tuileries, la Bibliothèque du Louvre et le Palais-Royal. De l'autre côté de la Seine, le quai d'Orsay, tout entier disparaissait dans un embrasement : la Cour des Comptes, la Légion d'honneur, la Caisse des Dépôts, l'Ecole d'Efat-major, une partie de la rue de Lille et de la rue du Bac brûlaient à la fois. C'était terrifiant.
Et là-bas, en arrière, dans la direction de la Cité, apparaissaient d'autres foyers ardents : le Palais de Justice, la Préfecture de Police, l'Hôtel-de-Ville, la mairie du IV* arrondissement. Puis, dans le fond, sur les deux rives de la Seine, à droite, à gauche, en avant, aussi loin
que la vue pouvait porter, on voyait s'amonceler dans le ciel des montagnes de fumée noire qui, à la nuit tombante, s'illuminaient d'une lueur de forge. Quelle vision!
Un écrivain d'une grande distinction, M. Louis Enault, a tracé de ce spectacle un tableau qui mérite bien d'être reproduit :
« De temps en tenips, un fracas qui dominait les autres bruits nous avertissait qu'une maison tombait en ruines ou qu'un palais s'écroulait. Parfois, la flamme avait des apaisements subits, elle retombait en quelque sorte sur ellemême comme si elle eût voulu s'endormir
Puis, tout à coup, avec une rage nouvelle et une force centuplée dans ce repos d'un instant, elle s'élançait de vingt points à la fois, embrassant, enlaçant les monuments dans ses caresses souples et mortelles, se tordant, se repliant autour d'eux, et, comme un être vivant doué d'intelligence et de volonté, tant elle mettait d'acharnement à sa tache funeste, embrassant leur masse tout entière ou pénétrant jusque dans leurs intimes profondeurs, pour que tout fût sa proie.
« La beauté, une beauté infernale, ne manquait point à ces terreurs.
« Se colorant de teintes diverses, selon les aliments qu'on lui jetait en pâture, le feu prenait; par intervalles, les tons fantastiques que les machinistes de l'Opéra excellent à donner
à leurs apolhéoses de la fin. Les tons bleus, verdàtres, violets, améthyste ou rouge ardent, faisaient du palais qui brûlait une sorte de palette embrasée et donnaient à sa dernière heure un éclat qu'il n'avait jamais connu pendant sa durée séculaire. »
En présence d'un pareil speclacle, on restait immobile dans une contemplation muette et glacée, car enfin il n'était que trop vrai : Paris brûlait !
Oui, il s'était trouvé des fanatiques pour décréter que Paris devait être mis en cendres.
Des misérables, des criminels, comme certes on n'en avait jamais vu, fuyaient devant nos soldats, mais fuyaient la torche à la main ! Les uns étaient bornés, incultes, sauvages; les autres n'étaient ni bornés, ni incultes, ni sauvages; ils étaient révoltés contre leur patrie, contre son drapeau, contre toute civilisation; ils ne rêvaient qu'une chose stupide, idiote, sauver leur existence et continuer d'être, mais en s'affranchissant de tous devoirs, de toutes lois, de toutes règles, en détruisant tout autour d'eux, en créant le vide, en faisant le néant!
Contrairement à ce qu'on a prétendu, ce ne fut point dans l'affolement de la dernière lutte, sous le coup de la panique finale, que la Commune expirante conçut le projet d'anéantir Paris. Non! l'idée de ce forfait ne surgit pas soii-
dain, à Theure de la crise suprême, comme une inspiration du désespoir. Depuis des mois, elle hantait les cerveaux de ces barbares.
* Dès le 17 février 1870, un homme, qui devait figurer l'année suivante parmi les grands chefs de l'insurrection, écrivait de New-York à Tun de ses futurs collègues : « Ce jour-là (le jour où l'Empire tombera), nous devons être prêts physiquement et moralement. Ce jour-là, nous ou le néant 1 Jusque-là, je resterai tranquille probablement, mais ce jour-là, je vous Taffirme et je ne dis jamais oui pour non, Paris sera à nous ouParis ne sera plus!
Ainsi plus d'une année avant les événements, il se trouvait déjà des hommes pour annoncer froidement qu'un jour ils détruiraient Paris, si la France ne voulait pas subir leur joug. Et qu'on ne s'y trompe pas, ce n'était nullement une fanfaronnade; ce n'était pas non plus, comme on pourrait le croire, une imagination de solitaire exalté. C'était, dès ce moment, la résolution bien arrêtée d'un grand nombre de ceux qui, peu après, devaient nous doter de la Commune.
Ils mûrirent leur projet pendant toute la durée idu premier siège. Le 27 novembre 1870, un pro- 'gramme, discuté publiquement par le Comité de la Ligue à outrance, contenait cette phrase stupéfiante : « Paris doit être brûlé ou appartenir aux prolétaires ». On n'y prit pas garde, car
alors tout pouvait se dire et s'imprimer, même les plus étranges folies, sans que l'opinion s'alarmât. Mais les clubs démagogiques recueillirent ridée, et chaque soir, jusqu'à la fin de l'investissement, on put entendre les orateurs de ces réunions vouer la capitale à la subversion. Le public haussait les épaules ; il ne voyait là que des bravades plus stupides qu'odieuses, sans songer que ces propos féroces préparaient des milliers de pauvres diables à se rendre com- , plices des pires attentats.
Ce fut bien autre chose pendant le second siège, alors que la Commune trônait à l'Hôtel-de- Ville. Aux prédications des clubistes se joignirent les excitations de la basse presse révolutionnaire. Tout d'abord, on se contenta de menaces voilées; puis, petit à petit, à mesure que le dénouement approchait, vinrent les menaces ouvertes. « Si les Versaillais entrent, disait un sinistre plaisantin, nous rostopckinerom Paris »
Les Parisiens continuaient à sourire. Qui donc oserait jamais mettre à exécution cet infernal dessein ?
Cependant, les insurgés ne s'en tenaient pas aux menaces; ils faisaient des préparatifs. On travaillait en secret à fabriquer des bombes incendiaires; on réquisitionnait des substances explosibles et du pétrole; on organisait des « corps de fuséens », c'est-à-dire des compa-
gnies de malfaiteurs choisis, qui, à Theure décisive, ne reculeraient pas devant le plus monstrueux des crimes.
Le 21 mai, quand l'armée pénétra dans Paris, tout était prêt, et dès le matin du 22 les ordres étaient donnés. « Le citoyen Minière, disait un de ces ordres, à la tète de 150 fuséens, incendiera les maisons suspectes et les monuments de la rive gauche. » Trois autres membres de la Commune recevaient en même temps des instructions semblables, qu'ils devaient exécuter dans les arrondissements de la rive droite.
Aucun incendie pourtant ne fut allumé ce jour-là, car l'insurrection, après un moment de stupeur, avait tout à coup ressaisi l'espoir de résister victorieusement à l'armée et même de la rejeter hors des murs. Mais le lendemain, la situation changea brusquement.
Vers une heure, on apprit à l'Hôtel-de- Ville que les divisions du général de Ladmirault venaient d'escalader les hauteurs de Montmartre; il y eut alors un moment d'exaltation furieuse.
— Quoi! Montmartre est pris? C'est une trahison I
— Puisque Paris trahit, s'écria l'un des assistants, que Paris périsse 1
— Oui, oui, le feu, le feu partout I L'instant d'après, partait du Comité de Salut
public cet ordre laconique :
« Faites brûler les maisons assaillies par les Versai liais. »
Le dernier mot était dit; Tceuvre de destruction rêvée et prédite par ces Vandales allait s'accomplir. Les communards de la Cité n'avaient même pas attendu l'invitation du Comité; déjà la Préfecture de police et le Palais de Justice étaient eii flammes. Quelques heures plus tard, vingt autres monuments s'embrasaient.
Le lendemain, 24, c'était le tour de THôtel-de-
Ville, que l'insurrection se voyait contrainte d'abandonner à nos soldats. Et chaque jour ce fut ainsi; à mesure que la révolte reculait, elle dévastait un nouveau quartier.
Parmi les papiers laissés à la mairie de Belleville par les membres de la Commune se trouvai t cet autre ordre. Il était adressé par le général Eudes au commandant de la formidable batterie installée au Père-Lachaise ; la date manque, mais c'est vraisemblablement celle du 24 mai, jour où cette batterie a ouvert le feu contre Paris.
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