COMMUNS DB PARIS. — COMITÉ DE SALUT PUBLIO
Paris, le... i871.
Tire sur la Bourse, la Banque, les Postes, la place des Victoires, la place Vendôme, le jardin des Tuileries, la
caserne Bàbylone. Nous laissons rHôtel-de- Ville sous le commandement de Pindy, et la Guerre et le Comité de Salut Public, ainsi que les membres de la Commune présents, se transportent à la mairie du Onzième où nous nous établissons. C'est là désormais que nous allons organisar la défense des quartiers populaires. Nous t'enverrons de rartillerie et des munitions du parc Basfroi. Nous tiendrons jusqu'au bout et quand même. -
E. Eudes.
La Commune s'écroulait, mais elle entendait ne point périr sans vengeance; elle se faisait de ses mains des funérailles propres à épouvanter l'histoire.
Pendant cette tourmente, un jeune homme appartenant alors à l'École normale, et qui résidait avec deux de ses amis dans une maison de la rue du Vieux-Colombier, sortit pour aller en reconnaissance volontaire. Il était assez étrangement vêtu, car il portait, m'a-t-on raconté, un chapeau de forme bizarre se terminant en pointe, et un grand manteau jeté d'une façon théâtrale sur son épaule.
Poussé par une inquiète curiosité, il a llmprudence de s*avancer beaucoup trop, essuie une fusillade sans pouvoir exactement juger d'où elle lui vient, rentre chez lui en toute hâte, et, devant ses amis incrédules, secoue son manteau d'où tombent plusieurs balles. « Ce sont des balles versaillaises, dit l'un de ces messieurs, car ce chapeau, imprudent en un
pareil moment, semble une véritable provocation. — Ce sont des balles de communards, dit Tautre, car ce manteau que le froid pourrait excuser, a un cachet de réaction incontestable ». Et les deux amis de rire de tout cœur. Mais l'autre ne riait pas. Pendant son excursion, il avait appris le projet barbare, sauvage, de faire disparaître Paris dans un immense foyer; il venait de savoir que déjà cette pensée criminelle recevait un commencement d'exécution rue Royale, rue Saint-Honoré et rue du Bac. Il fait signe à ses amis de le suivre, monte au sommet de la maison, s'enveloppe dans son grand manteau, s'étend sur le toit d'où il contemple les ardents brasiers et, dans cette posture, se met à déclamer la quinzième ode de Victor Hugo: « Un chant de fête de Néron ».
Venez, Rome à vos yeux va brûler, Rome entière. J'ai fait sur cette tour apporter ma litière Pour contempler la flamme en bravant ses torrents. Que sont les vains combats des tigres et de Thomme ? Les sept monts aujourd'hui sont un grand cirque, où Rome Lutte avec les feux dévorants.
C'est ainsi qu'il convient au maître de la t^rre De charmer son ennui profond et solitaire.
Il doit lancer parfois la foudre, comme un dieu I Mais, venez, la nuit tombe et la fête commence.
Déjà rincendie, hydre immense, Lève son aile sombre et ses langues de feu.
Voyez-vous? Voyez^vous ? Sur sa proie enflammée, Il déroule en courant ses replis de fumée; Il semble caresser ces murs qui vont périr ; Dans ses embrassements les palais s'évaporent... — Oh! que n'ai-je aussi, moi, des baisers qui dévorent, Des caresses qui font mourir!
Ecoutez ces rumeurs, voyez ces vapeurs sombres, Ces hommes dans les feux errant comme des ombres, Ce silence de mort par degrés renaissant I Les cdonnes d'airain, les portes d*or s'écroulent.
Des fleuves de bronze qui roulent Portent des flots de flamme au Tibre frémissant.
Tout périt! jaspe, marbre, et porphyre, et statues. Malgré leurs noms divins dans la cendre abattues. Le fléau triomphant vole au gré de mes voeux, Il vd tout envahir dans sa course agrandie.
Et Taquilon joyeux tourmente Tinc^ndie, Comme une tempête de feux.
Le jeune homme déclamait avec talent. Personne ne riait plus. Car, comme il arrive sou. vent, le tragique succédait au comique.
L'idée de mettre ainsi en scène cette page d'épopée, en dépit de son caractère étrange, ne manquait certainement pas de grandeur.
Le 24 mai, le Palais du Luxembourg fut gravement menacé. Vers six heures du matin, le brigadier des hommes de service frappait à la porte du bibliothécaire, M. Bureau, qui, pen-
dant tout le temps de la Commune, s'était courageusement et très habilement conduit.
— Monsieur, monsieur! criait-il, levez-vous, habillez-vous, venez vite, les pétroleurs sont revenus; ils sont là, on va brûler le Palais.
M. Bureau descendit en hâte. L'alarme avait été donnée, les femmes, les enfants accouraient en larmes, traînant les hardes qu'ils espéraient sauver.
Auprès de ces pauvres menacés, se pressaient les blessés, les éclopés, les fiévreux de Tambulance.
Dans la cour, un officier de fédérés donnait des ordres :
— Évacuez l'ambulance sans tarder, disait-il. Nous allons mettre le feu au Palaisl
— Un grand nombre de malades sont incapables de se mouvoir, répliqua un gardien.
Gomment voulez-vous que nous les transportions? Où pouvons-nous les mettre?
— Peu m'importe. Portez-les dans le jardin.
Un murmure de réprobation se fit entendre.
Un capitaine de fédérés qui avait reçu un éclat d'obus dans la cuisse s'écria :
— C'est une infamie. Il y a ici plus de deux cents des nôtres qui se sont conduits en braves, on veut donc les assassiner? On ne doit -pas brûler le Palais. Si j'étais assez valide, j'irais à THôtel-de-Ville et je ferais lever cet ordre.
— Allez-y, allez-y, s'écrièrent tous les blés
ses. On VOUS aidera, on vous accompagnera, on vous portera. Allez-y !
— Eh bien! oui, s'écria le capitaine, j'y vais, qu'on ne fasse rien avant mon retour.
Les fédérés promirent. Cet incident sauva le Palais ;
Peu après, en effet, lès fidèles du Luxembourg apercevaient des hommes vêtus de couleur sombre s'avançant par les rues étroites, tirant sans relâche. Ils reconnaissaient le béret des marins, ouvraient les portes, tendaient les mains à leurs libérateurs. Le Palais, la Bibliothèque étaient sauvés.
Ces renseignements m'ont été fournis par M. Louis Favre, alors archiviste du Sénat, aujourd'hui bibliothécaire en chef, lauréat de l'Académie française, qui a fait d'intéressants et remarquables travaux sur le Palais du Luxembourg et sur sa Bibliothèque. Il avait à sa disposition les documents les plus authentiques; ce que je viens de conter est donc de l'exactitude la plus absolue*
Pendant la terrible semaine du 21 au 28 mai 1871, Paris a vu disparaître en tout ou en partie sous l'action du feu plusieurs de ses palais, de ses monuments et nombre de propriétés privées :
Les Tuileries ;
Le Palais-Royal ;
L'Hôtel-de-Ville et l'Assistance publique ;
Le Palais de Justice et la Conciergerie;
La Préfecture de police ;
Le Ministère des finances ;
Le Conseil d'État et la Cour des comptes ;
L'aile nord du Louvre et sa bibliothèque ;
Le palais de la Légion d'honneur avec les archives de la Grande Chancellerie ;
La Caisse des Dépôts et Consignations ;
Plusieurs maisons rue de Lille et rue du Bac avec retour sur le quai d'Orsay ;
Douze autres maisons rue de Rivoli ;
Presque tout le carrefour de la Croix-Rouge;
Des maisons sises à l'entrée du faubourg Saint-Honoré avec retour sur la rue Royale ;
L'hôtel de M. Thiers ;
La mairie du IV* arrondissement ;
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ;
Le théâtre des Délassements-Comiques ;
Plusieurs maisons boulevard de Sébastopol et boulevard de Strasbourg ;
La Direction des poudres et salpêtres, et la Capsulerie de la guerre ;
Les Entrepôts de la Villette et les Magasins générau.
La Manufacture des Gobelins.
Et cette énumération est incomplète.
Je pourrais maintenant me borner à dire que tout ce qui n'est pas compris dans cette nomenclature a été épargné; mais il faut qu'on sache
qu'un grand nombre de monuments de la plus grande importance, de la plus grande valeur, étaient déjà sous la main des incendiaires, lorsque les troupes, en s'avançant dans Paris, purent les arracher à la destruction. Un moment de plus, et les torches ou la mine allaient faire leur œuvre là comme ailleurs.
Ces bâtiments ainsi sauvés providentiellement étaient : »
Notre-Dame de Paris;
La Sainte-Chapelle ;
Plusieurs autreà églises ;
Le Ministère de la marine ;
Les Archives nationales ;
L'Imprimerie nationale ; »
La Banque de France ;
L'Institut ;
Le grand dépôt national de la rue Richelieu;
Le Louvre ;
Le Musée de Cluny ;
La Bibliothèque de l'Arsenal ;
La Bibliothèque Sainte-Geneviève;
LaSorbonne;
Le Panthéon ,
L'École normale;
L'École de médecine;
Le Corps législatif;
Le Luxembourg.
Quelques heures après, il eût été trop tard.Cës temples, ces palais , ces utiles établisse-
ments auraient été incendiés comme les autres.
On peut donc affirmer que la ville entière était destinée à disparaître dans les flammes. C'était le programme, c'était le but poursuivi.
Pendant toute la durée de la lutte, le bruit de la fusillade et du canon, celui de la chute des maisons et des édifices publics tombant sous l'action du feu, n'avait pas cessé de se faire entendre. Quelles journées! Quelle affreuse semaine! Elle s'acheva enfin. L'insurrection était vaincue ; son dernier combat fut livré dans le cimetière du Pérer-Lachaise, comme si elle avait voulu dire : « Je suis la mort ».
Le soir du 28 mai, l'énorme commotion de cette grande lutte acheva de s'amortir dans le silence de la nuit.
Le lendemain, les soldats de l'ordre, les défenseurs de la société et de la civilisation, bivouaquaient dans toute la ville, arrachée enfin aux barbares.
Il ne s'était agi ni d'une forme de gouvernement, ni de questions politiques, économiques ou sociales quelconques. Deux choses seules, deux forces s'étaient trouvées en présence : la barbarie et la civilisation qui se disputaient la France.
Est-il nécessaire, en terminant, de résumer ce que les habitants de Paris avaient souflc: t pendant les mois qui venaient de s'écouler?
Le siège de la capitale avec investissement complet depuis le 19 septembre 1870 ; La tentative insurrectionnelle du 31 octobre
Les épreuves alimentaires, le bombardement et ses dangers ; La tentative insurrectionnelle du 22 janvier
L'occupai ion de trois arrondissements par 30,000 soldats ennemis;
Le règne de la Commune et le second siège ;
Le massacre des otages et les incendie? ;
La guerre des rues.
Rappeler tout cela, c'est montrer que, pendant quelques mois, les Parisiens, selon la saisissante expression de Bossuet, «ont connu toutes les extrémités des choses humaines».
Le règne de la Commune apparaîtra dans l'histoire comme une page qu'on en voudrait
arracher !
L'ASSEMBLÉe NÏÏIONALE