LA PREMIERE JOURNEE - 23 JUIN
Le vendredi 23 juin, à six heures du matin, de nouveaux groupes de mécontents s'assemblent aux abords du Panthéon. Leur nombre grossit de minute en minute; avant huit heures, ils sont 3.000. Alors la colonne se met en marche dans la direction de la Bastille, point de réunion assigné par les meneurs. Elle y arrive en tumulte, criant, vociférant, s'étant grossie sur son chemin d*un millier d'individus.
' Au même moment, d'autres bandes se forment près deTHôtel de Ville, dans le faubourg Saint-Antoine, aux Arts et Métiers et dans les quartiers populeux que traverse le canal Saint- Martin. A partir de neuf heures, la police est débordée. Les manifestants la refoulent vefs le centre de Paris, envahissant les postes, les mairies et même plusieurs casernes. Toute une moitié de la ville est bientôt entrée leurs mains. A l'instant même, les scènes de désordre comrnencent. »
La rnanîfestation s'est transformée en émeute;
en un clin d'œil, tout s'organise. Les boutiques d'armuriers sont pillées et les barricades sortent de terre- Sur cents points à la fois, avec une hâte fébrile, à Taide de voitures renversées, de futailles, de pavés, de planches, de matériaux de toute espèce, des groupes d'ouvriers barrent les voies publiques, non pas au hasard comme les jours de troubles ordinaires, mais d'après un plan tracé d'avance. Sur la rive gauche, les quartiers Saint- Victor, Saint-Jacques et Saint- Marcel; sur la rive droite, la Bastille, le Marais, le Temple, la ligne des boulevards jusqu'à la porte Saint-Denis, les hauteurs en arrière jusqu'au pied de Montmartre se couvrent ainsi de retranchements.
La circulation s'arrête et, derrière les barricades qui s'éd.flent, on voit paraître des rassemblements armés. Le drapeau rouge flotte au milieu d'eux; symptôme plus grave, des gardes nationaux en uniforme, le fusil à la main, se montrent dans leurs rangs.
Il est dix heures. L'autorité n'a encore pris aucune mesure; la troupe ne paraît pas. Seuls quelques tambours de la garde nationale commencent à parcourir les rues, battant le rappel. Mais en plusieurs endroits ils sont pourchassés, maltraités, et des énerguménes enfoncent leurs caisses.
Que fait donc le Gouvernement ? Depuis le matin, des rapports alarmants arrivent sans
discontinuer à la Mairie centrale, à la Préfecture de police, au Ministère de l'Intérieur. Mais le Gouvernement a refusé tout d'abord de croire à la gravité du mouvement. Bientôt cependant il ne lui est plus possible de se faire illusion ; ce n'est pas une simple émeute, c'est une insurrection formidable qui menace Paris.
La Commission executive et les ministres se sont assemblés à la hâte. Ils se partagent les rôles. Le général Cavaignac, ministre de la guerre, est investi du commandement supérieur de toutes les forces réunies dans la capitale , troupes de ligne, garde mobile, garde nationale. Ses collègues savent qu'on peut compter sur sa vigueur. Us le conjurent d'agir promptement, énergiquement. Maïs la tâche est lourde, la responsabilité immense, et, quoique ne laissant rien paraître , le général se sent profondément troublé.
Il n'a, en effet, que très peu de monde sous la main. D'après les états qu'il a trouvés au ministère, la garnison de Paris devrait compter environ 30.000 hommes de l'armée régulière.
Mais d'abord trois régiments ont été éloignés le 15 juin, par mesure de discipline, et ils ne sont pas encore remplacés. D'autre part, il faut déduire 5 ou 6.000 hommes stationnés à Versailles, Saint-Germain, Saint-Denis et Vincennes : on les fera venir, mais cela demandera la journée; encore ne peut-on dégarnir
complètement les localités qu'ils occupent. En outre, il y a 2 ou 3.000 cavaliers à peu près inutilisables dans la guerre des rues; il y a 2.000 absents, indisponibles ou détachés ; enfin, il est indispensable de garder en réserve des forces suffisantes pour surveiller certains quartiers qui se remuent sourdement, ainsi que pour protéger le palais de l'Assemblée, les ministères et les communications avec le dehors. Bref, on ne peut mettre en ligne, dans le moment, que 10 ou 12.000 hommes au plus.
A cet effectif, s'ajoutent environ 12.000 gardés mobiles. Mais que fera la garde mobile? Va-telle rester fidèle au Gouvernement ou passer à l'insurrection? Nul ne peut le dire. Elle a été formée par un chef qui mérite confiance, le général Duvivier; elle est commandée par des officiers sûrs et dévoués; mais elle se compose, personne ne Tignore, d'enfants du peuple de Paris, de gavroches de quinze à vingt ans, recrutés parmi ce qu'il y a de plus turbulent sur le pavé de la grand'ville. Tireront-ils sur les révoltés, dont ils'partagent, pour la plupart, les passions et les rancunes?
Reste la garde nationale. Elle est nombreuse, mais on ne peut pas compter absolument sur elle, car elle se montre depuis quelquessemaines très mécontente du Gouvernement et en particulier de la Commission executive. Nul, d ailleurs, n'a pu oublier la manifestatio7i des bonnets à poiL
Une partie des légions fera certainement son devoir, mais le reste? Le reste, ou ne prendra, pas les armes, ou pactisera avec les factieux.
Ainsi, vingt à vingt-cinq mille soldats, dont la moitié seulement de troupes éprouvées, et à' peu près autant de gardes nationaux, voilà, sans tenir compte des défections possibles, tout ce. que Cavaignac peut, dans ce premier instant, opposer à Tarmée du désordre.
Celle-ci est autrement considérable. On ne révalue pas à moins de 100.000 combattants, et son nombre doublera, triplera sur l'heure, pour peu qu'elle remporte quelques succès. Elle se compose d'environ 50.000 ouvriers des ateliers nationaux, et, pour le surplus, de cette foule de braillards et d'exaltés, de pauvres hères et de vagabonds, qui, à Paris, sont toujours prêts à marcher au premier bruit de
guerre civile. Autour d'eux, rôdent des milliers de travailleurs, encore hésitants, mais tout disposés à prendre les armes. La population des faubourgs les seconde. Ils ont des chefs résolus, intelligents. Par-dessus tout, ils sont fanatisés, ils se battront avec fureur, n'ayant, dans la lutte qui commence, rien à perdre et ' tout à gagner.
Non seulement les insurgés sont nombreux, mais ils sont couverts par un véritable camp retranché. Ils occupent un vaste demi-cercle dont la courbe enveloppe, de Montmartre à
Belleville, de Belleville à Bercy et de Bercy à Montrouge, toute la partie est de Paris. A l'intérieur de la ville, ce demi-cercle est fermé par une ligne pres(jue ininterrompue de barricades, qui court tout droit du nord au sud, de Saint- Vincent-de-Paulà l'Observatoire, et coupe Paris par le milieu. En arrière de ce premier retranchement, un deuxième échelon de défense est établi à travers le faubourg du Temple, le quartier du Temple, Tîle Saint-Louis, la place Maubert et la rue Mouffetard. Plus en arrière encore, le canal Saint-Martin offre un nouvel abri, et au delà du canal, le faubourg Saint-Antoine, transformé en place d'armes, ainsi que les pentes qui montent vers Belleville, Ménilmontant et Charonne, se prêtent à un dernier effort de résistance.
Dans de telles conditions, la partie n'est pas égale et Cavaignac a mille raisons de s'alarmer. Les défenseurs de l'ordre vont livrer bataille un contre deux, si ce n'est contre trois. De plus, ils vont attaquer à découvert un ennnmi bien protégé, qui, du haut de ses ouvrages et des fenêtres environnantes, fusillera à Taise les assaillants. Cette perspective est terrible, et cependant il faut vaincre coûte que coûte, car, si, par malheur, la révolte avait un seul instant le dessus, c'en serait fait de Paris et peut-être de la France.
Cavaignac arrête son plan tout de suite.
Contre une insurrection maîtresse de la moitié (le la capitale, les petits moyens, bons contre les émeutes partielles, ne sauraient suffire. Il faut renoncer aux attaques isolées, concentrer ses forces, faire brèche à la ligne des retranchements sur quelques points choisis et marcher droit au faubourg Saint-Antoine, quartier général de la rébellion.
Avant tout, il est nécessaire decréer un centre d'action unique, d'où partiront tous les ordres, où se décideront toutes les mesures. Cavaignac s'établit à deux pas du Palais-Bourbon, à l'hôtel de la Présidence. Là, il sera en communication constante avec l'Assemblée et avec le Gouvernement; il pourra parer à tout sans délai. Gela fait, il distribue en trois corps toutes les troupes présentes dans Paris et leur trace un programme d'opérations.
Le premier corps, confié à Lamoricière, occupera les boulevards, s'emparera des quartiers Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin ; puis, une fois parvenu sur les hauteurs du quartier du Temple, il se rabattra vers la Bastille et le faubourg Saint-Antoine.
Le second corps, placé sous les ordres de Bedeau, est chargé de la défense de l'Hôtel de Ville, que serrent de près les insurgés. Il doit les refouler à travers le Marais et déboucher à leur suite place de la Bastille, où il donnera la main aux soldats de Lamoricière.
Quant au troisième corps, il est destiné à agir sur la rive gauche. Commandé par Damesme, il a pour mission de déblayer d'un côté le faubourg Saint-Jacques, de l'autre le Panthéon et les abords de la Seine ; après quoi, il s'avancera, lui aussi, dans la direction de la Bastille, à la rencontre des deux autres colonnes.
Si ce triple mouvement s'exécute avec ensemble, le réseau des barricades, qui n'est pas encore complet, peut être désorganisé avant la nuit. Alors il ne restera plus qu'à chasser devant soi les fuyards et à emporter le faubourg Saint-Antoine.
Mais la prudence s'impose dans un pareil moment. Ordre est donné aux généraux de ménager les régiments de ligne, au moins pendant les premières heures. C'est la seule force sérieuse, la suprême ressource; il ne faut pas la compromettre. Si la ligne débutait par un échec, tout serait perdu. Ni la garde nationale, ni surtout la garde mobile ne tiendraient longtemps devant la sédition victorieuse.
Pendant que Cavaignac arrête ces dispositions, les troupes ont commencé à se réunir ; mais tous ces préparatifs ont pris du temps.
Midi approche et l'action n'est pas encore engagée. En attendant, quelques bataillons de garde nationale, les premiers prêts, sont lancés en avant pour retarder les entreprises de l'ennemi.
J'habitais à cette époque le quartier Poissonnière et j'avais pu voir, dès le matin, le peuple édifier une énorme barricade près de la porfe Saint-Denis. Elle coupait le boulevard Bonne- Nouvelle dans toute sa largeur, de la rue de Mazagran à la rue de Cléry, tandis que, de part et d'autre du boulevard^ des obstacles secondaires interceptaient les voies latérales. Le tout était l'œuvre de gens du quartier, mais, à partir de neuf heures, des hommes en armes venus de la Bastille avaient pris possession de cette espèce de forteresse .
Elle n'était pas encore achevée, lorsque vers midi parut une compagnie de gardes nationaux de la 3° légion, qui» partis de la place des Petits- Pères, avaientdescendularuedeCléry pour attaquer la position par le flanc. Une grêle de balles les accueillit. L'instant d'après, une compagnie de la 2* légion entra en ligne à son tour, de l'autre côté du boulevard, par lesrues d'Enghien et de l'Échiquier. Elle fut bientôt soutenue par un bataillon tout entier de la môme légion.
La lutte fut chaude. Les gardes nationaux se comportèrent comme de vieilles troupes. Le lieutenant-colonel Bouillon, le commandant Coraly firent preuve d'un admirable sangfroid. Il y eut des traits d'héroïsme. Le comte Roger du Nord est surpris au détour d'une rue : on se jette sur son cheval, on le somme de se rendre, il a le pistolet sous la gorge; d'un coup
de sabre il renverse l'un des agresseurs, culbute les autres en enlevant sa monture et s'échappe . Un garde national, nommé Leclerc, voit son fils aîné mortellement atteint; aidé de quelques camarades, il le transporte chez lui, et aussitôt après revient au feu, amenant son second fils pour remplacer dans le rangle malheureux disparu. La bourgeoisie parisienne montrait ainsi ce qu'on peut attendre d'elle pour la défense de l'ordre. Mon frère, qui assistait à cette affaire, y courut les plus grands dangers; c'est de lui que je tiens ces détails.
La barricade finit par être enlevée; mais cette première rencontre avait coûtési cher aux deux partis que, d'un côté comme de l'autre, on était au comble de l'exaspération. Trop de sang venait découler; il n'y avait plus de conciliation possible; c'était un duel à mort qui commençait.
A ce même moment, la ^^ légion engageait sur unautre pointun combat encore plus meurtrier. Je faisais alors partie delagarde nationale à cheval, et j'étais attaché, comme aide-decamp, à l'état-major de son commandant en chef, Clément Thomas. Nous attendions des ordres dans la cour du Carrousel, quand, vers une heure après-midi, notre général fut mandé au Palais-Bourbon, où je raccompagnai. On lui prescrivit de se porter en toute hâte dans le
Marais, afin d'y détruire une barricade que les rebelles étaient en train d'élever rue Culture- Sainte-Catherine. La l^légion stationnait Tarme au pied place de la Concorde : nous la prîmes en passant et nous partîmes à une allure accélérée.
Les insurgés n'avaient pas encore bloqué l'Hôtel de Ville, comme ils réussirent à le faire la nuit suivante. Ils garnissaient, sur sa gauche, les rues voisines de Saint-Merry, et, sur sa droite, la plus grande partie de la Cité. Mais, dans l'entre-deux, le passage restait libre par la place Baudoyer et la rue Saint-Antoine, jusqu'aux abords de l'église Saint- Paul. Notre colonne parvint donc assez facilement rue Culture. Là, une surprise désagréable nous attendait.
La barricade était terminée; elle était haute comme un mur et protégée par un revêtement de pavés. Pour en venir à bout, il eût fallu du canon, et nous n'avions que des fusils. Mais il n'y avait pas à tergiverser; déjà les tirailleurs s'engageaient.
Nous restâmes là, je ne sais combien de temps, à fusiller ce tas de pavés que les balles égratignaient à peine. En face de nous, la barricade, les fenêtres, les toits, les soupiraux faisaient sur la l'Mégion un feu très meurtrier. Nous perdions du monde.
C'est là que fut grièvement blessé M. le comte
de Chaudordy, aujourd'hui ambassad(»ur de France et l'un des niembres les plus éminents de notre corps diplomatique. .
Il a bien voulu me donner lui-même son souvenir sur cette triste journée, en me remettant la note qu'il avait rédigée, en 1848, lorsque son état de santé le lui permit :
« Nous fûmes mis en mouvement vers (♦ 3 heures; la 1" légion, dont je faisais partie « et qui stationnait place de la Concorde, suivit « les rues de Rivoli et de Rambuteau et entra « dans la rue Culture-Sainte-Catherine, aujour- « d'hui rue Sévigné.
« Après avoir essayé d arriver à la rue Saintce Antoine, nous fûmes arrêtés par une fusillade « très nourrie partie d'une barricade établie à « Textrémité de la rue et défendue, comme on « Va su plus tard, par des hommes en blouses « bleues et ceintures rouges, qui composaient <* la garde de Caussidière, préfet de police des- « titué.
^w Nous recevions des coups de fusil des fenê- « très et des caves; je fus blessé aux jambes et « je tombai. Après m'être relevé, j'essayai d'ai- « der quelques blessés autour de moi; mais je « fus obligé de m'asseoir sur le trottoir. C'est là « qu'on me ramassa pour me porter à rHôtcl « Carnavalet, qui était alors occupé par une « institution. Pendant la nuit, je fus ramené « chez moi. »
Leis officiers avaient abrité leurs hommes le mieux possible, mais, à chaque instant, quelqu'un tombait. Enfin Clément Thomas tomb^a lui-même frappé de deux balles.
Il fallait en finir. Sur-le-champ on m'expédie au Palais-Bourbon avec un camarade, pour demander de l'artillerie. Nous partons au galop. C'était une sottise, car depuis le matin il tombait une petite pluie fine qui rendait le pavé fort glissant. Tout à coup mon cheval s'abat et je roule à côté de lui sur la chaussée. Nous n avionsde mal ni Tun ni l'autre. Je me relève, je le relève, et me voilà galopant de nouveau à la poursuite de mon camarade, qui avait continué sa course sans plus s'inquiéter de moi. Un pareil jour, c'était son devoir.
On nous donna du canon ; nous revînmes rue Culture, où la barricade tenait toujours. Les artilleurs en eurent raison. Finalement, à sept heures du soir, elle fut emportée. Les blessures de Clément Thomas ne présentaient heureusement pas de gravité; les deux coups, tirés de haut en bas, l'avaient touché à la cuisse. Comme tant d'autres dans cette journée, il avait été ajusté à loisir par des gens qui, postés aux fenêtres, visaient de préférence lés officiers.
Tandis que nous combattions dans le Marais, les trois corps formés le matin par Cavaignac étaient entrés en action.
Sur la rive gauche, le général Damesme avait commencé son mouvement vers deux heures.
Sa tâche était difficile, vu l'étendue du champ de bataille et la multiplicité des obstacles accumulés devant lui. Les groupes insurrectionnels avaient établi, de ce côté de la Seine, une sorte de long retranchement en forme de triangle, dont la base longeait le mur d'octroi entre la barrière d'Arcueil et celle de Fontainebleau. L'un des côtés du triangle descendait vers le fleuve par la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe, Tautre par la rue Mouffetard et la place Maubert. Au centre de cet espace, la Montagne Sainte-Geneviève se dressait comme une sorte de réduit. Les ruelles tortueuses, qui en escaladent les pentes, étaient barrées jusqu'à trois et quatre fois par des coupures que Tétroitesse des passages rendaient faciles à défendre.
Quelques centaines d^hommes déterminés pouvaient là soutenir un siège.
Cavaignac n'avait pu donner à Damesme que quelques bataillons seulement, dont deux de la ligne ; le reste se composait de garde mobile et de garde nationale. Mais la garde mobile semblait mal disposée, et la garde nationale était peu nombreuse, la population de la rive gauche s'étant en grande partie prononcée contre le Gouvernement. Damesme hésitait beaucoup à se servir de la garde mobile, car les officiers la disaient prête à lever la crosse en Tair. Par
bonheur, cette inquiétude ne dura pas. Un détachement de mobiles envoyé à la découverte ayant été assailli par les insurgés, il se rua sur eux avec furie, et ainsi fut tranchée la question qui depuis le matin troublait tous les généraux. Enfin, on pouvait compter sur la mobile! Quel soulagement!
Encouragé par ce début, Damesme aborda vigoureusement la Montagne Sainte-Geneviève.
Son but était de couper en deux ses adversaires, en se saisissant de cette position dominante, et de les rejeter partie vers les barrières et partie vers la Seine. Il crut un moment avoir réussi, car sa principale colonne parvint à s'emparer du Panthéon. Mais il avait trop peu de forces pour garder le terrain conquis. Au fur et à mesure qu'il entamait une nouvelle attaque, il était obligé de dégarnir les points précédemment occupés. Alors l'ennemi y reparaissait et relevait à la hâte de nouveaux abris.
Vers le soir, pourtant, un résultat était obtenu. La résistance faiblissait sur la Montagne Sainte-Geneviève; elle se concentrait sur le bord de la Seine, où comme on va le voir, le général Bedeau, venant de l'Hôtel de Ville, essayait de franchir les ponts pour donner la main au corps de la rive gauche.
Bedeau avait occupé l'Hôtel de Ville dès dix heures et demie du matin, au moment même
OÙ une bande d'ouvriers en armes accourait du faubourg Saint-Antoine pour s'y établir. Il la bouscula, nettoya les approches du Palais et les mit en état de défense. Il s'attendait, en effet, à être assailli par des forces considérables, et dans plusieurs directions à la fois, car ce jour-là comme tous les jours d'émeute, THôtel de Ville était l'objectif commun des divers corps insurrectionnels.
Heureusement Bedeau avait de quoi résister :
six bataillons des 12% 48" et 59' de ligne, les 4% 14' et 17' bataillons de garde mobile, plus quelques compagnies de garde républicaine ; en tout six à sept mille hommes, sans compter la garde nationale. Avec cela il pouvait tenir tète à de nombreux assauts.*
Mais si c'était suffisant pour se maintenir, ce n'était pas assez pour entreprendre de marcher sur la Bastille, comme le prescrivaient les instructions de Cavaignac. L'Hôtel de Ville formait une sorte de poste avancé, qui s'enfonçait comme un coin dans le centre de la ligne ennemie. Les rebelles l'enserraient de trois côtés et menaçaient de le prendre à revers.
Sur la gauche, le pâté Saint-Merry, de la rue des Lombards à la rue Rambuteau et de la rue Saint-Denis à la rue Vieille-du-Temple, était fortement barricadé. En face, s'étendait le Marais, entièrement acquis à l'insurrection. Sur la droite, l'île de la Cité et l'île Saint-Louis four-
millaîent de séditieux qui interceptaient le passage des ponts. Déjà même, sur le quai de Gèvres et dans le bas de la rue Saint-Martin, c'est-à-dire du côté où l'Hôtel de Ville communiquait avec le centre de Paris, on ébauchait des travaux destinés à Tisoler plus complètement.
Bedeau se trouvait donc dans une situation assez critique. S'il s'éloignait de THôtel de Ville pour se porter en avant, le Palais risquait d'être enlevé, tandis que lui-même se verrait cerné, accablé au milieu du Marais. Son parti fut bient-ôt pris : avant de marcher sur la Bastille, il essayerait de se donner de Tair. C'est à quoi il employa l'après-midi .
Laissant la garde nationale batailler dans les quartiers Saint-Antoine et Saint-Martin, il se jette sur la Cité avec le gros de ses forces pour dégager son flanc droit. En trois heures tout est fini. Mais au même moment, Damesme, maître de la place du Panthéon, refoule vers la Seine des milliers d'individus qui cherchent à passer le fleuve pour secourir leurs camarades de la Cité. Il faut les arrêter à tout prix, les rejeter sur Damesme, les placer entre deux feux. Immédiatement Bedeau, qui vient de recevoir à point nommé un renfort de quatre bataillons, se précipite vers les ponts de la rive gauche, devant lesquels tiraillent inutilement depuis le matin les gardes nationaux dû quartier. Mais
là l'élan de ses soldats s'arrête ; les ponts sont solidement défendus. Entre THôtel-Dieu et Notre-Dame, devant le Petit-Pont, se dresse une barricade effrayante qui couvre les approches de la rue Saint-Jacques. Un peu plus bas, le pont Saint-Michel est fermé par un obstacle presque aussi fort, derrière lequel on en aper^ çoit un autre qui barre l'entrée de la rue de la Harpe. Les troupes lancées à l'assaut sont vivement ramenées. Plusieurs autres tentatives échouent. Pourtant le pont Saint-Michel est enlevé et, un instant après, la barricade de la rue de la Harpe tombe à son tour. Mais celle du Petit-Pont défle tous les efforts.
Elle résista plus de trois heures. Jamais on ne vit pareil acharnement ; les vieux soldats d'Afrique en tremblaient de colère. Nombre de braves gens perdirent la vie en cet endroit. C'est là , entre autres , que périt mon ami, le commandant Masson, de la ir légion de la garde nationale, le plus courageux et le meilleur des hommes. A deux reprises, il s'était avancé seul sous les balles pour parlementer : la seconde fois, un coup tiré à bout portant le foudroya. Là aussi furent blessés le représentant Bixio, le lieutenant-colonel Vernon et beaucoup d'officiers de l'armée. Hélas, Bedeau lui-même était du nombre!
Le soir venait. L'héroïque général, resté au ieu malgré sa blessure, fit passer sur la rive
gauche quelques bataillons qui, réunis à ceux de Damesme, achevèrent cette triste victoire. A la nuit, tout le bas quartier Saint-Jacques était libre.
Sur les boulevards, Lamoricière avait rencontré une résistance non moins vive. Il était entré en ligne vers une heure, à l'instant où la garde nationale emportait la barricade du boulevard Bonne-Nouvelle. Avec sa fougue ordinaire, il s'était aussitôt précipité par cette brèche, croyant atteindre sans coup férir le canal Sa:int-Martin et le faubourg du Temple. Mais très promptement il avait dû suspendre son mouvement.
Sur sa gauche, S ou 6.000 insurgés menaçaient de le tourner. Ils remplissaient tout Tespace. compris entre la rue Rochechouart et le faubourg Saint-Martin ; le clos Saint-Lazare et l'hôpital Lariboissière , alors en construction, leur servaient de points d'appui. A droite du boulevard, le quartier des Arts-et-Métiers et celui du Temple, se hérissaient de défenses et fourmillaient de combattants. Impossible de s'enfoncer dans la direction du canal avant d'avoir détruit ces deux foyers de résistance.
Pendant trois heures, Lamoricière s'épuise h en chasser lés révoltés. Il avance lentement. Ses hommes tombent par douzaines. La garde nationale, qui continue courageusement à com-
battre, subit des pertes cruelles. M. Pierre de Rémusat, Tavocat Desmarest, le commandant Lefèvre, le représentant Dornès sont, atteints. Tant d'efforts réussissent à contenir, mais non à refouler complètement les insurgés. Bientôt les troupes fatiguées commencent à faiblir; encore un moment, et devant le moindre retour offensif elles vont plier.
A plusieurs reprises déjà, Lamoricière a réclamé en vain des renforts; cette fois il adresse à Gavaignac un appel désespéré. Celui-ci accourt en proie à la plus vive inquiétude. M. de Lamartine raccompagne, ainsi que M. Duclerc, ministre des finances, M. de Tréveneuc, le prince Napoléon et d'autres membres de l'Assemblée. Derrière eux arrivent au pas de course sept bataillons, la dernière réserve.
Sur ces entrefaites, la tête de colonne de Lamoricière a débouché sur le quai de Valmy et passé le canal ; mais elle ne peut pénétrer dans le faubourg du Temple. Gavaignac échange quelques mots avec Lamoricière, et sentant que rheure est venue de payer de sa personne, il attaque lui-même avec ses troupes fraîches, le principal obstacle qui ferme rentrée du faubourg. C'est une grande barricade élevée rue Saint-Maur. Le colonel Dulac se lance droit sur elle, tandis que de forts détachements dirigés par les rues latérales essaient de la prendre à revers. Le mouvement échoue; trois fois les
soldats reviennent à la charge inutilement.
Mais ils s'obstinent, et vers huit heures la barricade succombe sous un dernier assaut. Malheureusement ce succès coûte 40 hommes hors de combat; beaucoup d'officiers sont blessés et parmi eux figurent deux chefs énergiques, le colonel Dulac et le général Foucher. Les vaincus se retirent les uns vers la Bastille, les autres vers les barrières, où ils vont se reformer derrière de nouveaux abris.
A neuf heures du soir, Cavaignac, le cœur gonflé d'angoisses, rentre au Palais-Bourbon. Il y trouver Assemblée morne et anxieuse, car^ après avoir annoncé qu'il partait pour une courte tournée, il est resté absent quatre heures entières et a dû s'engager personnellement pendant deux heures. Quelles nouvelles apporte-t-il? L'insurrection commence-t-elle à reculer?
On s'empresse autour du général. En vain il s'efforce de paraître calme : les paroles trahissent son émotion. L'après-midi, il espérait encore qu'un jour suffirait pour étouffer la guerre civile. Mais il vient de voir de près cette lutte impitoyable, il a mesuré de ses yeux la force des obstacles, et maintenant il ne peut plus cacher que, pour rétablir Tordre, il faudra plusieurs journées de bataille et des efforts surhumains. Il se demande même si les troupes
épuisées pourront le lendemain reprendre Toffensive. En réalité, Daniesme, Bedeau etLamoricière, malgré les avantages obtenus, n'ont pas entamé sérieusement la ligne de défense de l'adversaire. Les munitions vont manquer ; les régiments de ligne ont perdu beaucoup d'officiers ; quant à la garde nationale, elle est si éprouvée qu'il faut la ménager. La situation est donc critique : évidemment ce n'est pas avec la seule garnison de Paris qu'on pourra venir à bout de la sédition.
Le Gouvernement Ta déjà pressenti. En l'absence de Cavaignac, l'amiral Cazy, ministre de la marine, a télégraphié aux ports de diriger sur la capitale des bataillons de marins. De son côté, le ministre de l'intérieur a concentré les forces de police et fait battre de nouveau le rappel de la garde nationale, dont 45.000 hommes seulement ont pris les armes.
Cavaignac approuve ces dispositions et y ajoute plusieurs ordres : ordre aux régiments des 2* et 3* divisions militaires de rallier Paris immédiatement ; ordre à l'artillerie de Bourges et de La Fère d'envoyer d urgence tous lescanonniers disponibles, avec un parc de siège ; ordre au colonel de Martimprey de se rendre à Vincennes dans la nuit, avec un régiment de cuirassiers et deux bataillons d'infanterie, et d'en ramener par les boulevards extérieurs un convoi de munitions.
Puis, comme il a visité le champ de bataille de Lamoricière, le ministre de la guerre veut parcourir aussi les positions de ses deux autres lieutenants. Il se rend d'abord à l'Hôtel de Ville auprès de Bedeau. Celui-ci souffre si cruellement de sa blessure qu'il faut lui donner un successeur. Cavaignac le remplace par Duvivier, puis il passe la rivière et rejoint Damesme à la Sorbonne, où il apprend que les insurgés de la rive gauche sont en train de réoccuper le terrain perdu, à la faveur de la nuit. Après avoir donné quelques instructions à son camarade, il s'enveloppe dans son caban et rentre tristement à la présidence pour prendre quelques heures de repos.