DEUXIEME JOURNEE - 24 JUIN
La nuit du 23 au 24 fut activement employée par l'insurrection. Les trois généraux qui lui tenaient tète avaient trop peu de soldats, je Tai déjà dit, pour garnir tout l'espace conquis la veille. Les rebelles, au. contraire, qui n'avaient engagé jusque-là qu'une partie de leurs forces, disposaient de réserves considérables. Ils en profitèrent pour reprendre plusieurs des quartiers dont on les avait chassés et pour construire de nouvelles barricades.
A l'aube, ils occupaient des positions encore plus formidables que le jour précédent.
Sur la rive gauche, ils s'étaient réinstallés dans la plupart des rues de la Montagne Sainte- Geneviève; ils avaient repris possession de la place du Panthéon, et plus bas, vers la Seine, près de l'endroit où Bedeau avait livré son sanglant' combat, ils avaient fortifié Téglise et le pâté Saint-Séverin.
Au centre de Paris, la situation était devenue très menaçante. Les bandes insurrectionnelles
avaient reparu dans la Cité. Tout le Marais, tout le quartier du Temple, leur appartenaient, et maintenant le front d'attaque arrivait jusqu'à portée de pistolet de THôtel de Ville. Le monument était aux trois quarts cerné par des barricades élevées sur le quai de Grève, devant l'église Saint-Gervais, à l'entrée de la place Baudoyer, dans les rues de la Grande-Truanderie, Planche-Mibray et des Arcis.
Au delà des boulevards, Lamoricière avait réussi à se maintenir sur les quais du canal Saint-Martin. Mais le faubourg du Temple et les voies qui en descendent vers la' Bastille s'étaient, à la faveur des ténèbres, obstruées de retranchements. D'autre part, en haut du faubourg Poissonnière, les révoltés, attaqués en vain la veille, avaient renforcé leurs abris du clos Saint-Lazare et de Thôpital Lariboissière. Là ils étaient si nombreux, ils se montraient si entreprenants, qu'on pouvait craindre de les voir refouler la troupe et déboucher sur les boulevards pour prendre en queue les colonnes aventurées au delà du Ghâteau-d'Eau.
Ce qui rendait cet état de choses encore plus inquiétant, c'est que la garde nationale des quartiers populaires venait en grande partie de se déclarer pour eux. Dans la nuit, plusieurs compagnies de la 6* légion, celle du Temple, de la 8% celle de la Bastille, et presque toute la iS* légion, celle du Panthéon, s'étaient jointes
à rémeute. D'un moment à l'autre, cet exemple pouvait être suivi par deux ou trois autres légions.
La situation était donc très mauvaise dans la matinée du 24. Le Gouvernement tremblait Les premiers renforts attendus de la province ne devaient point paraître avant le soir; or, avant le soir, on courait risque de subir un échec irrémédiable. Peut-être serait-on obligé d'abandonner la capitale. Gavaignac prenait ses dispositions pour se replier en cas de besoin sur Saint-Denis.
L'Assemblée se réunit à huit heures du matin. Le président, M. Sénard, instruit de la gravité des circonstances, ne put se dispenser d'en faire part à ses collègues. L'émotion des députés, déjà très vive, atteignit le paroxysme. Aussitôt la séance fut suspendue; tout le monde sentait qu'il y avait une mesure de salut public à prendre sans délai, mais on voulait se concerter au préalable.
La délibération ayant été reprise, M. Pascal Duprat, se faisant l'interprète d'un sentiment presque universel, proposa la résolution suivante :
« Paris est mis en état de siège; tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains du général Gavaignac. »
C'était la dictature. Une partie de l'Assem-
blée s'eflfraya. « Si vous hésitez, s'écria le ministre des Affaires étrangères, M. Bastide, dans une heure, THôtel de Ville peut être pris! » Ce mot leva les scrupules. La motion fut votée.
Ce vote annulait la Commission executive.
Les « Cinq » comprirent que l'Assemblée leur signifiait un congé en forme, et sur-le-champ ils résignèrent leurs fonctions. Mais cela ne faisait pas le compte de leurs ennemis, qui, avant de les laisser disparaître, voulurent les accabler une dernière fois. M. Jules Favre demanda expressément contre eux un vote de blâme et de déchéance. Certes, cette malheureuse Commission, si impuissante pour le bien, si imprévoyante contre le mal, ne méritait pas grande indulgence. Elle avait laissé la révolte s'organiser à loisir, et le jour où la révolte avait éclaté, elle lui avait permis de s'emparer sans coup férir de la moitié de la capitale. L'Assemblée aurait donc pu, à bon droit, se montrer sévère. Mais, dans ces circonstances poignantes, elle sentit qu'il serait peu convenable de s'attarder à des manifestations de rancune. Elle accepta purement et simplement la démission qu'on lui offrait.
Les Parisiens se montrèrent moins généreux.
Ils accueillirent la chute de la Commission executive par des cris de joie. Ce gouvernement, naguère encore l'idole de la foule, s'en allait sous les huées.
Un garde national de mes amis me raconta à ce propos un incident significatif. Il se trouvait avec sa compagnie — « la septième du second de I2 première >^ — dans la cour de la mairie de la rue d'Anjou, lorsque, immédiatement après le vote de l'Assemblée, parut lun des « cinq », M. Garnier-Pagès. En quelques mots très dignes, il annonça que ses collègues et lui venaient de se retirer et que désormais tout le monde devait obéir au général Cavaignac. Une bordée d'acclamations lui coupa la parole. Ce n'était pas de l'enthousiasme, c'était du délire. Ce pauvre M. Garnier-Pagés en perdit contenance.
Tant que la Commission executive était restée debout, un grand nombre de gardes nationaux avaient refusé de prendre les armes. Dès qu'elle eut disparu, ils arrivèrent en foule, et beaucoup de citoyens que leur âge n'astreignait plus à aucun service vinrent s'enrôler dans les légions. La garde mobile elle-même exultait. Jusque dans le camp des insurgés, c*était une allégresse, au point qu'on y parla un moment de conciliation.
Cependant la séance continuait au Palais- Bourbon. L'Assemblée s'était déclarée en permanence et votait à la hâte différentes propositions. Elle ordonna notamment que des commissaires, choisis dans son sein, iraient encourager les troupes et assister de leur pré-
sence les généraux. Elle décida en outre que la République adopterait les enfants des citoyens morts pour la défense de Tordre.
Tandis que la délibération se poursuivait, Gavaignac s'était mis à l'œuvre. Rapidement il expédia de nouvelles iustructions pour la journée, appela à lui les gardes nationales des départements voisins, puis fit afficher trois proclamations.
A la garde nationale, il rappelait que « rien ne se fonde ni ne s'établit sans douleurs et sans sacrifices... Soldats volontaires de la nation intelligente, ajoutait-il, vous avez dû le comprendre. Ayez confiance dans le chef qui vous commande; comptez sur lui comme il compte sur vous; la force unie à la raison, à la sagesse, au bon sens, à l'amour de la patrie, triomphera des ennemis de la République et de Tordre social. »
« Le salut de la patrie vous réclame, disait- il aux soldats; c'est une terrible, une cruelle guerre que celle que vous faites aujourd'hui. Rassurez- vous, vous n'êtes point agresseurs ; cette fois, du moins, vous n'avez pas été de tristes instruments de despotisme et de trahison. Courage, Soldats, soyez fidèles aux lois de l'honneur et de Thumanité, soyez fidèles à la République. »
Le nouveau Chef du pouvoir exécutif adjurait enfin les insurgés de rentrer dans le devoir :
« Vous croyez vous battre dans Tintérèt des, ouvriers, c'est contre eux que vous combattez. Au nom de la patrie ensanglantée, au nom de la République que vous allez perdre; au nom du travail que vous demandez et qu'on ne vous a jamais refusé, trompez les espérances de vos ennemis, mettez bas vos armes fratricides et comptez que le Gouvernement, s'il n'ignore pas que, dans vos rangs, il y a des instigateurs criminels, sait aussi qu'il s'y trouve des frères qui ne sont qu'égarés et qu'il rappelle dans les bras de la patrie, i)
Pendant ce temps-là, la bataille avait recommencé sur toute la ligne. Dans les quartiers du Nord, Lamoricière, poursuivant son plan de la veille, s'était remis en mouvement dès quatre heures du matin. Il avait dû diviser ses forces, lui-même dirigeant l'attaque du faubourg du Temple, tandis qu'un de ses lieutenants, le général Lebreton, se chargeait de nettoyer le faubourg Poissonnière.
Sur ces deux points, le feu dura tout le jour sans amener aucun résultat décisif. Lebreton s'épuisa en vains efforts devant le clos Saint- Lazare, ainsi que devant les barrières Rochechouart et Poissonnière, sans réussir à les emporter. Quant à Lamoricière, c'est à peine s'il parvint à entamer les nouveaux obstacles accumulés devant lui. On le voyait sans cesse
56 KOÏÈS ET SOUVENIRS
en mouvement, courant d'une barricade à lautre, gourmandant ou félicitant ses soldats, et, toujours téméraire, s'exposant comme un grenadier! Quand la nuit vint, il fallut s'avouer que cette longue suite d'engagements avait été presque inutile. Les insurgés ne reculaient pas sensiblement. Quelques succès partiels, d'ailleurs chèrement payés, ne compensaient pas un tel échec.
A l'Hôtel de Ville, la journée avait débuté par une chaude alerte. Les rebelles, prenant l'offensive, s'étaient précipités sur les troupes campées autour de Tédifice et celles-ci avaient tout d'abord plié. Le général Buvivier, successeur de Bedeau, n'avait rétabli le combat qu'au prix d'efforts héroïques. Grâce aux barricades élevées dans la nuit, l'Hôtel de Ville était maintenant serré de si près, qu'il risquait d'être enlevé d'un moment à l'autre.
Duvivier réussit néanmoins à s y maintenir, et même à dégager dans l'après-midi le bas quartier Saint-Martin. Mais, pas plus que Bedeau la veille, il ne put songer à se porter en avant. La marche snr la Bastille, jugée périlleuse le jour d'avant, était devenue ce jour-là tout à fait impossible. Dans cette partie de Paris, ce n'était pas l'émeute, c'était l'armée de Tordre qui avait perdu du terrain.
La lutte y prenait peu à peu un caractère de sauvagerie qui ne s'était jamais manifesté au
cours des troubles antérieurs. On avais mis à mort des prisonniers, mutilé des mourants. Derrière les insurgés qui exposaient leur vie, des bandes de malandrins se livraient à des actes de brigandage. Plusieurs maisons furent pillées et Tune d'elles dévastée de fond en comble.
C'était rhôtel habité par Victor Hugo, place dos Vosges. La populace n'avait point pardonné au poète son discours du 20 juin contre les ateliers nationaux; elle assaillit sa demeure, espérant le saisir et lui faire expier ses courageuses diatribes. Heureusement, il s'était mis en sûreté. Sa maison paya pour lui.
Sur la rive gauche, le corps de Damesme fut plus heureux que les troupes de la rive droite. Le faubourg Saint-Jacques ayant été emporté dans la matinée, le général fit attaquer en flanc, tandis qu'il l'attaquait lui-même en face, cette redoutable Montagne Sainte-Geneviève que l'insurrection avait reconquise pendant la nuit.
Pour la seconde fois il se rendit maître de la place du Panthéon. Mais là un sort tragique l'attendait. Au moment où ses soldats enlevaient une barricade qui fermait la place du côté delà rue de la Vieille-Estrapade, une balle tirée d'en haut le jeta par terre. On sait qu'il en devait mourir. On le porta tout sanglant dans une maison voisine. Un représentant accourut; c'était M. Valette, le professeur de droit:
— Général, dit-il en s'approcliant, je vous serre la main au nom de T Assemblée.
— Merci, répondit le blessé; je vous prie de faire connaître à vos collègues comment j'ai rempli mon devoir.
Paroles touchantes à force de simplicité, et qui montrent à quelle hauteur d'âme atteignaient ces vaillants officiers vieillis dans les rudes épreuves de la guerre d'Afrique.
Le général Bréa prit aussitôt le commandement et compléta la besogne. Le bas quartier Saint-Jacques et la place Maubert, abordés simultanément dans plusieurs directions, furent déblayés à leur tour. Quinze cents hommes, cernés dans Téglise Saint-Séverin, capitulèrent. Les vaincus se replièrent en désordre sur la barrière de Fontainebleau. Presque tout était fini sur la rive gauche.
La nouvelle en fut donnée le soir même à TAssemblée par un message du général Bréa.
L'annonce de ce premier succès tempéra l'inquiétude que faisaient concevoir les rapports venus des autres points du champ de bataille. Mais nul ne pouvait se dissimuler que la situation restait critique.
La résistance des insurgés n'avait pas faibli après deux jours de combat. Leurs forces, loin de diminuer, semblaient au contraire s'accroître. Incessamment ils recevaient, par les barrières, des renforts d'ouvriers arrivant de la
province ; ils avaient trouvé des armes, des munitions dans les magasins de TEtat tombés en leur pouvoir, et chose plus grave, ils possédaient maintenant quelques canons, très bien manœuvres par ceux des leurs qui avaient servi dans l'artillerie. Leur acharnement donnait du courage à la mauvaise population des hauts quartiers de l'Ouest, qui jusque-là n'avait pas osé leur prêter main-forte. Des groupes s'agitaient dans la Petite Pologne et du côté de la barrière des Batignolles. Ces gens avaient reçu dans la journée, par les boulevards extérieurs, de la poudre et des balles envoyées du centre de la rébellion. Ils nourrissaient le projet de descendre par la rue de Miromesnil jusqu'aux Champs-Elysées, et là de tenter un coup de main sur le Palais-Bourbon, à peine garanti par quelques centaines d'hommes.
Pour faire face au danger, le Gouvernement n'avait toujours qu'une armée insuffisante et désormais harassée parle combat. Les troupes du voisinage commençaient à arriver mais par petits détachements. C'était à peine si Ton pouvait relever les bataillons de tête,lesplus éprouvés. L'infanterie de ligne, avait beaucoup souffert dans cette seconde journée ; il semblait impossible qu'elle renouvelât le même effort le -lendemain. Cavaignac se décida à recourir en grand à l'emploi de Tartillerie, malgré les ruî-nés qui devaient en résulter.