‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 7 sur 41 · TI^OISIÈME JOURNÉE - 25 JUIN · texte numérisé non relu

TI^OISIÈME JOURNÉE - 25 JUIN

Aux premières lueurs du jour, je fus réveillé par le canon. Je sortis à la hâte et gagnai le boulevard Poissonnière, où je retrouvai quelques amis. Nous osions à peine nous communiquer nos impressions, tant elles étaient douloureuses. Autour de nous pas un mouvement, pas un bruit. Le silence n'était troublé que par le grondement lointain de l'artillerie etTavertissement sinistre des factionnaires se répétant de proche en proche : « Sentinelle, prenez garde à vous! »

Soudain un piétinement de chevaux se fit entendre dans la direction du boulevard Montmartre, et comme nous tournions la tête, nous vîmes surgir, à la clarté indécise du matin, un groupe de cavaliers qui s'avançaient vers nous au grand trot. C'était Lamoriciére qui se rendait à son poste de combat.

En tête marchaient deux éclaireurs, le pistolet au poing; puis venait le général, chevauchant à la façon dont il avait pris l'habitude en Afrique,

C'est-à-dire penché sur le col de sa monture, comme s'il y eût cherché une protection ; derrière lui quatre cavaliers rangés côte à côte, portaient à demi déployé un immense plan de Paris; ensuite venaient des officiers, et enfin le peloton d'escorte sabre au clair. C'était saisissant.

Sur le passage de ce général populaire, dont tout Paris connaissait la physionomie et qu'il saluait d'habitude de ses acclamations, pas un cri; rien. Ce jour-là l'émotion était trop vive, l'anxiété trop forte.

La veille, en dépit d'attaques multipliées, Lamoricière n'avait pu déborder ces hauteurs du Temple qui lui barraient le chemin de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine. Mais cette fois, il lui fallait à tout prix les franchir, sinon la journée risquait de finir par un désastre.

Dans la nuit, en effet, l'insurrection s'était de nouveau rapprochée de l'Hôtel de Ville. On craignait à chaque instant de voir le palais forcé et pris. Or si l'émeute s'en emparait, elle y installerait aussitôt un gouvernement révolutionnaire, et alors tout serait dit. On savait par expérience que le pouvoir légal ne résisterait pas à une émeute maîtresse de l'Hôtel de Ville.

Afin de prévenir ce malheur, à mesure que des troupes fraîches arrivaient de la province, Cavaignac les dirigeait sur l'Hôtel de Ville aux ordres de Duvivier. Mais pour que celui-ci pût

refouler les bandes qui Tassiégeaient, il était indispensable que Lamorlcière lui vînt en aide en menaçant Tennemi, soit de Tassaillir en flanc par la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint- Louis, soit de le prendre à revers par le boulevard Beaumarchais et la Bastille.

Le Chef du pouvoir exécutif avait, en conséquence, prescrit à Lamoricière de tenter un nouvel effort, un effort désespéré, contre les positions qui l'arrêtaient depuis deux jours. C'est ce combat suprême que le général venait engager.

L'entreprise était difficile. Comme le jour précédent, Lamoricière se voyait contraint de diviser ses forces, car la lutte allait recommencer en deux endroits à la fois, d'une part dans le faubourg Poissonnière, et d'autre* part sur la ligne de défense du Temple.

Laissant le général Lebreton aux prises avec les insurgés du faubourg Poissonnière, Lamoricière dirige sa principale attaque sur le second point. Mais là il se heurte à une résistance plus vigoureuse que jamais. Douze heures durant, malgré l'appui d'une artillerie considérable, ses soldats s'épuisent en vain devant les barricades des rues de Malte et d'Angoulême, de la rue Grange-aux-Belles et des voies environnantes. Ses bataillons sont décimés et le soir arrive sans que les hauteurs du Temple aient été conquises.

Sur ces entrefaîtes, Lamoricîére apprend que Lebreton est parvenu à étouffer la révolte dans les quartiers du Nord. Mais ce succès secondaire ne le console point de son propre échec. La grande diversion qu'il devait opérer au profit du corps de THôtel de Ville a totalement échoué.

Heureusement, elle n'a pas été nécessaire. Le corps de THôtel de Ville a pu, non seulement se dégager tout seul, mais porter à la rébellion un coup mortel. Voici ce qui s'est passé de ce côté.

Duvivier a reçu de tels renforts que dés le matin il s'est vu en situation de prendre Toffensive. Après avoir déblayé le terrain sur sa gauche jusqu'à la rue Rambuteau, il a formé deux fortes colonnes : la première, sous le colonel Regnault, doit pousser droit sur la Bastille par la rue Saint-Antoine et le Marais; la seconde, que Duvivier se réserve de conduire en personne, suivra les quais jusqu'à la caserne des Célestins, d'où elle remontera à la rencontre de la première.

Regnault attaque d'abord les barricades qui se dressent immédiatement derrière THôtel de Ville, Elles tiennent si bien, qu'il lui faut quatre heures pour forcer rentrée de la place Baudoyer. A ce moment, un drame terrible vient épouvanter ses soldats. On amène un prisonnier, le colonel l'interroge ; tout à coup, cet

6i NOTES ET SOUVENIRS

homme saisit un pistolet caché sous sa blouse et tire'; le malheureux Regnault tombe foudroyé. Quelques minutes avant, il venait d'apprendre qu'il était nommé général ! Alors, les troupes exaspérées se précipitent en avant pour le venger. Plus de quartier! Le combat devient impitoyable. La mairie du IX* arrondissement (lé IV* aujourd'hui) est enlevée d'assaut. A trois heures, la colonne s'engage enfin dans la rue Saint-Antoine, et avant quatre heures elle débouche sur la place de la Bastille.

De son côté, la seconde colonne a rempli son programme; mais elle aussi, a été cruellement éprouvée. En quittant l'Hôtel de Ville, elle s'est heurtée de suite à des barricades qui ferment le quai de Grève. Là, on a combattu longtemps et Duvivier a reçu une blessure qui doit lui coûter la vie.

Le général Négrier le remplace. Il refoule lennemi à travers le quartier Saint-Paul, le rejette au delà de la Seine et du canal, et arrive à son tour devant la Bastille. L'opération a réussi.

Mais, parvenues à ce point, les deux colonnes sont contraintes de s'arrêter. Devant elles s'étend le faubourg Saint-Antoine, dont lasédition a fait sa citadelle et son arsenal. Il est protégé par des ouvrages formidables.

Un hémicycle de hautes barricades, reliées les unes aux autres, défend l'accès des trois

grandes artères qui traversent le quartier, la rue de la Roquette, la rue du Faubourg-Saint- Antoine et la rue de Charenton.

Ces constructions consolidées à loisir, formées d'assises régulières de pavés et de pierres de taille, sont assez épaisses pour braver les projectiles de Tartillerie. En arrière, dans les trois rues et dans les voies latérales, s'élèvent de distance en distance d'autres barricades destinées à couvrir toutes les parties du faubourg.

Impossible de venir à bout de ces défenses avant la nuit. Cependant le général Négrier veut profiter des dernières heures du jour pour les entamer. Il fait avancer son artillerie et ouvre immédiatement le feu contre les plus rapprochées. Vains efforts, les boulets les ébranlent à peine. Les insurgés répondent par un feu terrible. Toutes les maisons du fond do la place sont garnies de leurs tirailleurs et vomissent un pluie de balles. Les troupes, mal abritées, supportent avec impatience cette fusillade meurtrière, que la leur ne peut éteindre, car elles n'aperçoivent pas l'ennemi caché qui leur envoie la mort.

Le temps passe. Le général Négrier s'impatiente de voir incessamment tomber ses hommes. Il veut les lancer à lassaut quand même, dès que le bruit de la bataille annoncera rapproche de Lamoricière. Mais que fait donc

Lamoricière? Comment n'a-t-il pas encore paru ? Négrier, anxieux, prête Toreille au pétillement de la mousqueterie qui continue là-bas, sur le boulevard du Temple.

Soudain une balle vient le frapper et presque aussitôt il expire ; au même instant, le représentant Charbonnel est atteint à ses côtés.

Hélas! il devait y avoir encore d'autres victimes!

A. cinq heures, le maire de Paris, M. Marrast, écrivait de THôtel de Ville à M. Sénard : i< Jamais le pavé de Paris n'a été teint d'autant de sang. » Et le soir, M. Sénard, s'adressant à ses collègues, laissait tomber de ses lèvres ces tristes paroles : « Je me refuse presque à dire à quel prix nos avantages ont été obtenus. »

Le général Perrot prit la direction du combat à la place de Négrier. Le feu continua jusqu'au moment où l'obscurité y mit fin.

Pendant que ces événements s'accomplissaient sur la rive droite, un drame épouvantable se déroulait à la barrière de Fontainebleau, où les débris de Tinsurrection de la rive gauche livraient leur dernier combat.

Le général Bréa et trois officiers s'avançant pour une conciliation tombaient dans un guet-apens et étaient massacrés. Les détails de cette scène sont horribles; ma plume se refuse à les retracer. Crime sans nom comme

sans excuse, bien digne des barbares qui.

avaient inscrit sur leurs bannières : « Vainqueurs, le pillage; vaincus, l'incendie! »

Si les guerres civiles deviennent Toccasion de forfaits abominables, elles suscitent aussi de grands dévouements. Comment ne pas rappeler que ce même jour, à la nuit tombante, TarchevêquedeParis, Mgr Aflfre, se présenta devant les barricades du faubourg Saint-Antoine, porteur de paroles de paix, dans Tespoir de désarmer les haines? On sait qu'il y trouva la mort.

L'insurrection avait semblé jusque-là rebelle à tout accommodement. Les meneursavaienteu soin d'intercepter les nouvellessusceptibles de calmer les esprits. Dans la journée cependant les insurgés avaient commencé à savoir ce qui se passait dans Paris. Ils apprirent successivement la dictature confiée au général Cavaignac, l'établissement de l'état de siège, l'arrivée des gardes nationales et des troupes de la province . Ils surent que Témeute était presque étouffée sur la rive gauche, qu'elle était vaincue dans le faubourg Poissonnière, dans le faubourg Saint-Denis, dans le faubourg Saint- Martin ; que la sédition concentrée entre la Bastille et la place du Trône et sur les lisières du quartier du Temple n avait plus à espérer aucun secours extérieur. Ils connurent enfin, vers le soir, que l'Assemblée venait de voter un secours de trois millions en faveur des ouvriers

nécessiteux. La proclamation du Chef du pouvoir exécutif avaitébranlébeaucoupd'entreeux. La tentative de Tarchevêque de Paris acheva de les impressionner.

Des pourpalers, d'abord timides, s'engagèrent entre eux et les chefs militaires. Malgré l'opposition des violents, ces négociations prirent bientôt un caractère sérieux. C'est à ces négociations que furent employées les dernières heures de la soirée du 25.

Un parlementaire fut envoyé au général Lamoricière; mais cette première tentative échoua. Le général n'avait pas de pouvoir pour traiter. Les conditions proposées lui parurent du reste inacceptables, et comme il espérait enlever le lendemain matin les dernières positions des insurgés il refusa tout arrangement.

Une autre tentative faite auprès du général Perret ne réussit pas mieux. Mais ces démarches étaient d'un bon augure.

On conçut dès lors Tespoir que la lutte s'achèverait bientôt et peut-être sans nouvelle effusion de sang.

A partir de ce moment, Paris commença à respirer. La victoire de Tordre semblait désormais certaine; les généraux en répondaient et Cavaignac, lui-même, n'éprouvait plus d'inquiétude. L'insurrection était démoralisée ; des renforts affluaient de toutes parts. Force devait nécessairement rester à la loi •

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