QUATRIÈME JOURNÉE - 28 JUIN
Duraritlanuit,les pourparlers commencèrent.
Des représentants, qui avaient pénétré dans le faubourg Saint-Antoine pour parlementer, décidèrent les rebelles à envoyer une députation au président de l'Assemblée. A deux heures du matin, la députation se présentait au Palais- Bourbon, où elle était reçue par M. Sénard.
On ne s'entendit pas, caries insurgés demandaient, avant de mettre bas les armes, des promesses et des garanties auxquelles le Gouvernement ne pouvait souscrire. M. Sénard consentit néanmoins à mettre les délégués en rapport avec le général Cavaignac.
Celui-ci était, dans ce moment même, en butte aux pressantes instances d'un grand nombre de membres de l'Assemblée, qui le conjuraient de traiter coûte que coûte, pour éviter de nouveaux malheurs. Le Chef du Pouvoir exécutif demeura inébranlable. Il répondit aux délégués qu'il exigeait une soumission . absolue et sans réserve ; que, néanmoins, il
accordait une trêve jusqu'à dix heures du matin; mais que, si à dix heures l'émeute n'avait pas capitulé, les troupes pénétreraient de vive force dans le faubourg Saint- Antoine et qu'alors il n'y aurait plus de merci. Les délégués se retirèrent sans mot dire.
M. Sénard avait convoqué l'Assemblée pour huit heures, espérant apprendre dans l'intervalle que l'insurrection avait déposé les armes. A huit heures, il n'avait reçu aucun message. L'Assemblée dut suspendre sa séance en attendant les événements.
Deux heures s'écoulèrent encore sans que la soumission espérée se produisît Les troupes massées aux abords de la Bastille n'attendaient plus que l'ordre de rouvrir le feu. Dix heures sonnèrent! Tous les cœurs battaient, tous les yeux étaient tournés vers les barricades. On guettait un signe de paix, une tentative dernière d'accommodement. Rien ne bougea.
Le général Perrot, voulant épuiser toutes les chances d'apaisement, fît savoir qu'il retarderait l'attaque jusqu'à dix heures un quart. A ce moment, on apprit que les insurgés délibéraient et qu'ils étaient divisés sur le parti à prendre. Mais le temps fixé approche, et sur les barricades pas le moindre signal n'apparaît.
Le moment est solennel. Toutes les poitrines sont oppressées. Il faut en finir. Le général Perrot fait un geste et aussitôt le canon tonne.
Au coin de la rue de la Roquette, une maison s'écroule, criblée par les boulets. En avant! la brèche est faite. Trois bataillons s'élancent au pas de course et traversent la place. En un clin d'œil,les barricades sont escaladées ; les assaillants sont dans le faubourg. Là, ils s'arrêtent stupéfaits. Il n'y a plus personne devant eux . la position est abandonnée.
Après un instant d'hésitation, car il craignait un piège, le général Perrot porte tout son monde en avant et remonte le faubourg jusqu'à la barrière du Trône. Aucune résistance. Il fait détruire successivement plus de soixante barricades. Sur ces entrefaites, Lamoricière arrive et lui donne la main. La lutte est iermînée.
A onze heures vingt minutes, l'Assemblée rentre en séance. M. Sénard fait appeler tous les députés et leur annonce officiellement que l'insurrection a succombé. En proie à une émotion indicible, tous les représentants se lèvent et d'une seule voix répondent par le cri de : Vive la République I
A deux heures, Cavaignac confirme lui-même la nouvelle, et, peu après, il adresse à la garde nationale et à l'armée, la proclamation suivante .
« Citoyens, Soldats, la cause de la République a triomphé; votre dévouement, votre courage inébranlable ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs.
« Au nom de la patrie, au nom de l'huma-
nité tout entière, soyez remerciés de vos efforts, soyez bénis pour ce triomphe nécessaire.
« Ce matin, encore, l'émotion de la lutte était légitime, inévitable : maintenant, soyez aussi grands dans le calme que vous venez de Tèlre dans le combat. Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus; que mon nom reste maudit si je consentais à y voir des victimes, La justice aura son cours; qu'elle agisse; c'est votre pensée, c'est la mienne.
« Prêt à rentrer au rang de simple citoyen, je reporterai au milieu de vous ce souvenir civique de n'avoir, dans ces graves épreuves, repris à la liberté que ce que le salut de la République lui demandait lui-même, et de léguer un exemple à quiconque pourra être appelé à son tour, à remplir d'aussi grands devoirs. »
A rheure où l'Assemblée se réjouissait de voir enfin la cité pacifiée, l'archevêque de Paris rentrait dans son palais pour y mourir. Le triste et pieux cortège se mit en route à travers les rues que les barricades obstruaient encore. Le blessé ne cessait de répéter de sa voix affaiblie : « Que mon sang soit le dernier versé! » On lui annonça que la guerre civile était finie, et il sembla que cette pensée adoucissait ses souffrances. « Après ma mort, disait-il, on me donnera peut-être des éloges que j'ai bien peu mérités. »
En arrivantà rarchevêché, le prélat bénit une dernière fois les soldats et la foule. Le lendemain, à quatre heures du soir, il expirait. Les insurgés et les défenseurs de Tordre se rejetèrent la responsabilité de cette mort. D'où était partie la balle qui frappa Tarchevêque? On righore encore.
: L'ordre était rétabli, mais l'aspect de la ville était navrant. Partout, des traces de destruction et de tnort. Les hôpitaux, les ambulances improvisées regorgeaient de blessés et 12.000 prisonniers attendaient que TAsssemblée statuât sur leur sort.
Telle fut cette guerre civile, la plus affreuse qu'on eût jamais vue en France. Il ne s'était pas agi de réprimer une émeute. On avait, de part et d'autre, livré une vraie bataille, bataille qui, engagée entre 100.000 hommes d'un côté et 40.000 de l'autre; tousFrançais, avait duré quatre jours et trois nuits.
Le sang coula à flots; les morts et les blessés furent innombrables. L'archevêque de Paris, des généraux illustres, des représentants du peuple, des citoyens considérables, nombre d'officiers et de soldats étaient parmi les victimes, et cette horrible hécatombe avait eu Jieu dans Paris même !
Lorsque la lutte fut enfin terminée, tous les Français rendirent grâces au ciel et se dirent
que certainement on ne reverrait jamais rien de semblable. Or,vingt-troisansaprès,nousdevions revoir une autre guerre civile, plus longue, plus horrible, plus sanglante encore et déshonorée par de bien autres forfaits. J'en parle plus loin ; si j'en évoque dès à présent le souvenir, c'est que de pareilles catastrophes ont un lien entre elles, c'est que celle de 1848 a préparé celle de 1871, c'est qu'elles nous enseignent l'une et l'autre quels dangers peut courir un pays, quand ceux qui le dirigent oublient les conditions hors desquelles il n'y a pas de gouverrcment possible.