COMMERCE
Le commerce des Bushongo de l’ouest, bien qu’il n’ait pas la même prospérité qu’autrefois, est néanmoins très actif. Au temps de Shamba Bolongongo (c. 1600), alors que le prestige des Bushongo était à son apogée, les commerçants de cette tribu voyageaient sans arme parmi les plus sauvages de leurs voisins et rencontraient partout les marques d’un respect universel (voir p. 26).
Quoiqu’étant de très bons artisans, les Bushongo servaient d’intermédiaires plus souvent qu’ils n’exportaient leurs propres marchandises; ils étaient le trait d’union entre les Basongo Meno et les Bankutu d’une part, et les Bena Lulua et les Baluba de l’autre. Des premiers ils recevaient la poterie, l’ivoire, le bois de Kula, en échange de fer et de cuivre ; les seconds leur fournissaient le cuivre et le sel en échange de l’ivoire. Un proverbe populaire dit : « Le jour ne viendra jamais où le Chale (Sankuru) nous refusera du Tukula, et le Luefo (Kasai) du sel ». Le laiton était connu avant l’arrivée des Européens, et jouait un rôle identique à celui de l’or parmi les nations civilisées ; ce laiton était apporté de l’ouest aux Bushongo, sans doute par l’intermédiaire des Badjok, avec lesquels ils entretenaient certainement des relations commerciales, ou par celui des Bapindi, à qui la culture Bushongo doit beaucoup (voir p. 26). Le cuivre est fondu à la mode indigène et provient, sans doute, du Katanga. Le marché se tient régulièrement tous les trois jours, et dans le Mushenge il y a tous les jours un petit marché pour les denrées alimentaires.
Les Bushongo de l’est sont aussi de grands commerçants ; ils exportent surtout
des tissus de raphia et des armes chez les Basongo Meno, du fer et des produits agricoles chez les Batwa ; des premiers, ils reçoivent des poteries, des seconds, du gibier. Avant l’arrivée des Européens, les Isambo achetaient le sel à des prix élevés chez les Basongo Meno.
Les marchés se tiennent dans la brousse, en un endroit équidistant de deux ou de plusieurs villages. Ils ont lieu périodiquement, et de telle sorte que les différents marchés d’un même district n’ont pas lieu le même jour. Il y a de cette façon, dans un certain rayon autour de Misumba, neuf marchés ayant lieu périodiquement et dont chacun se répète, par conséquent, tous les neuf jours.
La langue commerciale, Chituba, a été introduite par les Européens ; on se servait auparavant d’interprètes qui n’étaient point rétribués. Les intermédiaires ne reçoivent qu’une faible commission. Il existe une sorte de crédit : par exemple, si un homme désire acheter une chèvre, et qu’il ne possède pas suffisamment d’argent pour cela, il peut se la faire mettre de côté en payant un certain acompte sur le prix de la vente. L’animal ne lui sera livré que contre payement du reste, et le marchand s’engage, d’autre part, à ne pas vendre la chèvre à un tiers. Cette convention se nomme seke. Si l’acheteur ne paye point le reste de la somme, le vendeur peut se saisir d’un de ses concitoyens et le retenir comme otage jusqu’à l’acquittement total de la dette.
La monnaie consistait primitivement en tissus de raphia; elle a été remplacée par les cauries appelées mebele par les Bambala, et pasi par • les Bangongo, coquillages qui ont été apportés du sud, probablement par les commerçants Badjok (Kioko).
Les petites coquilles d ’olivella sont connues chez les Bambala sous le nom de djimi et elles sont considérées comme les « enfants » des cauries. La valeur des cauries a beaucoup baissé pendant ces dernières années; ils sont en voie d’être remplacés par l’étoffe de traite. Les cauries valaient, il y a cinquante ans, cent fois ce qu’ils valent actuellement. La valeur courante s’établit, aujourd’hui, comme suit :
1 fer de houe .
1 coq .
1 poule .
8 yards d’étoffe (européennes) pour le commerce
1 couteau ikula .
1 bouc .
1 chèvre .
1 esclave homme .
1 esclave femme .
Bambala (Muslienge). Bangongo (Misumba).
Jadis, chez les Bangongo, alors que les cauries étaient rares, on payait une épouse 300 ou 400 pasi, prix qui s’est élevé aujourd’hui à 3,000.
Les indemnités et les amendes sont payables en cauries, mais l’usage tend à les remplacer par des marchandises commerciales.
Chez les Bakongo, dont l’esprit est très conservateur, les seules marchandises importées sont le fer, des machettes et le sel; ils les reçoivent des Bapende, en
échange de vivres. Cependant, les deux premiers articles sont les seuls qu’ils désirent vraiment posséder, et ils refusent absolument toute transaction relative à d’autres objets. Ils achètent leurs esclaves aux Bapende, dans l’ouest, et aux Baluba dans l’est, et paient avec de l’ivoire. Leur monnaie consiste en de petits paquets faits de feuilles et remplis de sel, en étoffe, en barres de fer et en ivoire. Chaque barre de fer pesant un kilo est équivalente à deux volailles ou à dix morceaux d’étoffe. Une défense d’éléphant de taille moyenne vaut autant que deux esclaves. Les barres de fer servent aussi de monnaie chez les Bashilele et peuvent être regardées comme dérivées d’une monnaie antérieure consistant en « couteaux de jet », analogue à celle que l’on trouve encore chez les Basongo Meno et les Bankutu. Cette monnaie (couteaux de jet), est elle-même une survivance de l’arme qui a donné son nom aux tribus Bushongo et Bakongo. Ces deux tribus appellent Fig. 73. — Bashiieie jouant du tambour. encore ces monnaies en barres « shongo ». Le fer est
tellement demandé qu’il semble improbable qu’aucun des vieux couteaux subsistent encore, utilisés comme monnaie, sauf peut être dans le village du grand chef que l’expédition n’a pu visiter.
Chez les Bushongo de l’ouest un crédit est accordé dans les transactions commerciales; dans le cas d’incapacité à s’acquitter de sa dette, le débiteur donne sa femme, son fils, ou mieux, sa fille, en gage au créancier. Les femmes données ainsi en gage sont appelées Gadyeme et peuvent devenir les concubines du créancier.
Chez les Bangongo, l’acheteur qui néglige de payer le reste d’une somme dont il a versé un acompte risque de faire prendre un homme de son village comme otage. On prête de l’argent à des taux extrêmement élevés, habituellement 200 °/0, et si au bout d’un mois ou deux le débiteur n’a pas soldé sa dette, le créancier peut le faire vendre comme esclave, mais n’a aucun droit sur sa femme ou ses enfants. Bans toute la région, les dettes d’un homme sont héritées par ses successeurs, même si ces derniers ne possèdent pas de quoi solder. Dans aucun cas, le créancier ne peut saisir le cadavre. Les maîtres sont responsables des dettes de leurs esclaves.