‹ Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba, ainsi que sur les peuplades apparentées, les BushongoChapitre 39 sur 125 · RELIGION ET MAGIE · texte numérisé non relu

RELIGION ET MAGIE

Les Bushongo croient en un créateur tout-puissant qu’ils appellent Chembe (Jambi dans l’est), au sujet duquel on trouvera des légendes aux chapitres de l’histoire et des légendes. Depuis son départ de cette terre il semble s’être très peu occupé de la race humaine, si ce n’est qu’il a communiqué occasionnellement en rêve avec des individus, et on ne lui rend aucun culte réel. Parmi les tribus de l’ouest il est regardé comme un être tout à fait immatériel et on nie qu’il ait jamais été homme, quoique les hommes soient ses enfants. Parmi les Bangongo, Jambi s’identifie avec l’intelligence et on dit d’un sculpteur habile que « son Jambi » lui montra à sculpter, et d’un idiot qu’il n’a pas de « Jambi » en lui.

Il y a plusieurs classes de magiciens, et chacune semble avoir des fonctions plus ou moins définies. Quoique certains magiciens s’occupent de l’art de guérir, en ce sens qu’on recherche leur aide pour découvrir des méthodes convenables de traitement par la divination, aucun n’est véritablement médecin; et l’indigène qui pratique la médecine et qui hérite de cette profession n’est pas regardé comme un magicien.

Le terme générique de magicien, parmi les Bangongo, est Gombo. 11 apprend son métier d’un autre magicien, auquel il paie son instruction. Parmi les Bambala, les principaux magiciens s’appellent respectivement Elombi, Iluka, Itomba, Phomba Imbamba et Geshi ; ils peuvent détruire l’effet d’un mauvais sort. L’Elombi fait

de la magie pour la guerre; il donne la force aux guerriers de son parti et rend inofïensives les armes de l’ennemi. Les Bangongo appellent ce magicien Bilumbi; dans la dernière révolte Bakuba, le Bilumbi Bangongo, appellé Tongo-Tongo, prétendait avoir transformé les balles des troupes de l’État en eau (notre informateur assure que c’était un charlatan) .

L’Iluka, appelé par les Bangongo Gombo Sumbu, a charge du fétiche de la chasse. La description suivante des cérémonies qui ont rapport à ce dernier est le résultat d’observations faites parmi les Bangongo et une enquête a montré que les mêmes procédés étaient observés aussi par les Bushongo de l’ouest.

Le fétiche de la chasse, appelé Kabongo, Gisi ou Tembo, est d’une grande importance ; il consiste en une figure d’homme sculptée en bois avec deux cornes de chèvre et une d’antilope sur la tête ; la face et les yeux sont décorés avec des filets de cuivre (fig. 9G).

Le fétiche est conservé dans une petite hutte, au milieu de Tune dçs rues (fig. 97) ; devant et derrière cette hutte et à une petite distance est tendue une liane et à chaque extrémité de la rue est une barrière de branches entrelacées dans laquelle est pratiquée une ouverture par laquelle on entre dans la rue (fig. 98). Pour assurer le succès d’une chasse, il faut avoir volé une poule ou une chèvre d’un village voisin ; celle-ci est tuée à coups de bâton en présence du fétiche qu’on asperge ensuite de son sang ; la chair est mangée par les chasseurs. Une chèvre ou une poule procurée par d’honnêtes moyens serait tout à fait inutile. Avant de quitter le village, il y a une procession de la troupe des chasseurs, à la tête de laquelle est l’homme au fétiche de la chasse chantant une chanson dont nous n’avons pu comprendre exactement le sens, mais dans laquelle le mot Nyama (animal) revenait très souvent ; des tambours, un gong et une corne d’ivoire accompagnaient le chant. M. Hilton-Simpson a pu observer à Misumba une cérémonie préparatoire à une chasse. Le fétiche de la chasse fut apporté avec force sonneries de cornes à un grand arbre situé à l’endroit où nous nous trouvions et fut mis à terre au pied de l’arbre, faisant face à la foule. Une poule noire fut placée à côté ; on la couvrit de lambeaux d’écorce et l’homme au fétiche parla respectueusement à l’arbre faisant sonner ensuite en face du fétiche une sonnette de fer. Il répéta un grand nombre de phrases auxquelles répondit la foule. On mit alors des lambeaux d’écorce sur la tête d’un certain nombre d’individus ainsi que dans un panier, puis celui-ci fut répandu sur la tête de quelques personnes dans la foule. Un jeune garçon sonna alors d’une corne d’antilope et une cérémonie très semblable à l’épreuve du découpage de l’écorce pour les voleurs eut lieu (p. 122) ; la poule fut ensuite reprise sans avoir été tuée et la procession retourna au village.

Après une chasse qui a réussi on célèbre une cérémonie qui peut durer plusieurs jours, suivant le nombre et la grandeur de l’animal ou des animaux qui ont été tués. Une cérémonie de cette espèce fut observée à Misumba et les rites furent les suivants :

Le fétiche était placé sur un piédestal de bois supporté par deux ficelles dont chacune était tenue par un jeune garçon ; ces jeunes garçons furent changés à de fréquents intervalles pendant la cérémonie. Le fétiche et son piédestal étaient décorés de feuilles fraîches ; une calebasse contenant un « philtre * était placée près de lui, et de chaque côté était fixée une baguette fourchue qui supportait un troisième bâton couché transversalement dans les branches de la fourche (fig. 99). Au centre de ce dernier bâton était suspendue une branche de palmier. Un jeune arbre croissait tout près de l’appareil et derrière celui-ci. Au bruit du tambour et des chants l’homme au fétiche exécuta une danse devant l’image et versa dans ses oreilles, à travers une feuille roulée en forme de cheminée, de l’eau d’une coupe en poterie, tandis qu’un autre homme envoyait des boudées de fumée de sa pipe dans la

figure du fétiche ; d’autres indigènes avaient une feuille placée dans la paume d’une de leurs mains, légèrement recourbée, qu’ils frappaient avec force de l’autre main de manière A produire une détonation. On apporta ensuite une poule derrière l’image,

ses pattes furent coupées et on aspergea de son sang le fétiche; l’oiseau fut ensuite couché sur la terre devant le fétiche. Lentement on traîna la poule vers un petit feu qui avait été allumé à quelques mètres de là et le fétiche fut aussi tiré en avant sur la trace de la poule par les deux jeunes garçons qui tenaient les ficelles de telle façon qu’il se courbait et s’inclinait en avant. L’homme tenant la poule et la balançant dans tous les sens reculait devant lui jusqu’à ce que l’oiseau fût mort.

L’homme au fétiche reçoit pour lui le coeur de tous les gros animaux tués et on asperge l’image de leur sang. On conserve d’autres fétiches dans de petites huttes élevées dans la rue du village.

L’Itomba est un devin ; son attirail consiste en une petite image (crocodile, cochon ou chien) en bois, au dos plat. On frotte sur ce dos un disque de bois qui a été préalablement mouillé d’eau. Un spécimen remarquablement beau de cet appareil consiste en la mâchoire naturelle d’un crocodile sur laquelle a été pratiquée une entaille plate (fig. 100). Parmi les Bangongo il y a deux magiciens appelés respectivement Mikanda et Moashi, qui président à cet appareil. Le premier fait payer les prix les plus élevés et on le regarde comme étant celui dans lequel on peut avoir le plus de confiance. On donne le nom générique de Ganga à ces deux hommes et on appelle dans ces tribus l’appareil lui-même Itombwa (fig. 101). L’usage de l’appareil est le même dans l’est et dans l’ouest. Un malade s’approchera de l’homme fétiche dans le but de savoir quelle espèce de traitement il devra subir; le Ganga prend l’appareil, humecte le disque d’eau et se met à frotter de haut en bas le dos de la figure du crocodile, en répétant pendant ce temps plusieurs formules médicales, telles que « Ne mange pas de manioc ; ne fume pas de tabac » et ainsi de suite. Aussitôt qu’il mentionne le traitement convenable, le disque colle de façon que l’appareil peut être tourné de haut en bas sans que le disque tombe. Cette méthode de divination est considérée comme infaillible. Le même appareil est employé pour découvrir l’identité d’un voleur ; dans ce cas le magicien répète les noms des différents habitants du village pendant qu’il frotte l’Itomba et lorsque le disque colle il révèle le coupable ; le possesseur de l’objet volé va alors chez l’individu indiqué et l’accuse ; s’il nie sa culpabilité, ils vont tous les deux à un arbre et y découpent un carré d’écorce sans cependant le détacher. Us battent ensuite l’arbre avec un bâton jusqu’à ce que le carré tombe du tronc ; s’il tombe la surface extérieure vers la terre, l’accusé est innocent ; s’il tombe la surface extérieure en l’air, il est coupable. Un spécimen d’Itombwa recueilli parmi les Bangongo avait la forme d’iin poignard dont la poignée sculptée représentait une tête humaine (fig. 101 a); on frottait le disque le long de la lame. On trouve le même instrument chez les Bakongo mais ici il a. ordinairement la forme d’un homme ou d’un cochon.

Divinateur Bambala.

S’il s’agit d’un cochon, le disque est fait le plus souvent d’un tissu serré de fibre; la méthode de s’en servir est la même ; le frottement du disque de fibre produit un bruit criard qui ressemble à un cri de cochon.

Le Pbomba, parmi les Bambala, s’occupe des cas de vol ; guidé par son sac magique, par son amulette ou par sa figure, il découvrira les objets manquants.

L’aide de l’Imbamba est recherché dans les cas où un homme croit qu’il est victime de la magie noire L’Imbamba donne à son client son sac magique et

Fig. 101. — Fétiches divinatoires Itombwa. — a et b, Bangongo; c et d, Bangendi; e k h, Bakongo.

lui ordonne d’errer çà et là pendant qu’il le conduit. Le lieu où il s’arrête est soigneusement fouillé et on est sûr de trouver un morceau de bois ou quelque plante dans le sol, qu’on dit être le mal ; on les brûle et les cendres sont aspergées par l’Imbamba d’un philtre qui rend sans effet l’incantation.

Parmi les Bangongo le magicien appelé Phengu semble plus ou moins correspondre à l’Imbamba. Le Phengu donne à l’homme la préparation magique qui fait du mal à un ennemi et qui doit être enterrée dans un chemin. 11 détruit les effets de tous enchantements qui ont été pratiqués contre un de ses clients, l’accompagnant à l’endroit où la préparation a été enterrée et la déterrant. La préparation consiste en une espèce d’écorce et la personne qui l’enterre doit répéter pendant ce temps « Je veux tuer un tel » ; la victime tombe malade, et, à moins qu’il n’ait eu recours à un Ganga pour découvrir et déterrer l’écorce, il meurt sûrement. Heureusement il y a un antidote appelé Mokumbi, qui, dans les villages gouvernés par des chefs sages, est administré périodiquement à tous les habitants, enfants aussi bien que grandes personnes. Cet antidote consiste aussi en un morceau d’écorce pulvérisé et

mêlé de sel et de poivre rouge du pays. Chaque habitant passe à son tour devant le chef et en avale une partie. Si un homme a enterré un charme contre un autre ou qu'il n’ait eu que l’intention de le faire, il deviendra bientôt paralysé de tout son corps et ses veines se gonfleront ; alors les anciens le conduisent dans la

broussaille et disent : « Dites-nous qui vous avez voulu tuer ? » . Il le fait et on lui dit de déterrer le philtre ; s’il consent il guérit, sinon il meurt au bout de deux ou trois jours.

Le Geshi s’occupe de la fécondité des femmes et rend l’accouchement facile. Les Bushongo partagent la croyance qui règne à un si haut degré en Afrique, que les individus peuvent devenir possédés, même sans le savoir, par un esprit malin et causer ainsi la mort d’autres personnes. Les gens qui meurent sans cause apparente ont succombé, croit-on, à cette maligne influence qui semble sous beaucoup de rapports correspondre “ au mauvais œil ». Les personnes accusées de possession sont soumises à une épreuve de poison qui a été décrite plus haut (voir p. 78). Le poison est administré parmi les Bambala par un fonctionnaire spécial nommé Nyimi Shake (voir p. 54) qui ne semble pas, cependant, être regardé comme un magicien. Parmi les Bangongo ce fonctionnaire s’appelle Miseke, évidemment le même mot corrompu ; mais dans cette tribu il semble avoir été classé parmi les Gornbo. Chez les tribus de l’Est, des charmes consistant en petits crânes d’antilopes ou en fragments de calebasses sont employés pour empêcher la pluie de tomber pendant un voyage. On pend des charmes dans les plantations pour protéger les récoltes contre les voleurs, mais cet usage tombe en désuétude.

Chez les tribus de l’Ouest, on trouve des charmes portés sur les personnes ou gardés dans les maisons.

Fig. 102

Charme à l’entrée de l’enclos du Nyimi.

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