MORT ET FUNÉRAILLES
Nous avons assisté chez les Bambala aux funérailles d’une femme de haute condition ; c’était la mère du Chikala, et elle était morte de vieillesse dans la nuit du 17 octobre 1908. Sur la route du village (Mushenge), le matin du 18, on pouvait voir un vieillard marchant lentement et se lamentant: il allait prendre part aux cérémonies de deuil. Le corps de la défunte reposait dans la hutte où elle avait vu le jour, et où elle avait été transportée aussitôt après avoir rendu le dernier soupir. L’intérieur et le voisinage immédiat de la hutte étaient encombrés d’hommes et de femmes se lamentant. Leurs plaintes semblaient plus ou moins conventionnelles, consistant en quelques mots murmurés sur un certain rythme. Bientôt arrivèrent deux jeunes gens qui, après s’être lamentés, se jetèrent contre les murs de la hutte. Ces actions se prolongèrent encore une heure environ.
Le 20 à une heure commencèrent les funérailles. Le corps avait été déposé dans un cercueil, formé d’un cadre de nervures de palmier doublé de nattes de fibre avec des
Fig. 106. — Charme à l’entrée d’un village Bakongo.
dessins tissés. Ce cadre était muni de quatre anses en lianes servant à porter le tout (fig. 107). Le couvercle n’ayant pas encore été assujetti, on pouvait apercevoir
vaguement le cadavre. Il avait été recouvert d’un épais enduit de tukula, et la tête, la taille et les jambes étaient enveloppées d’étoffes. Il était couché sur le dos, les jambes légèrement tournées à droite et les genoux un peu relevés ; sous lui, on avait disposé une natte allant des épaules jusqu’aux genoux et dont les extrémités s’enroulaient de chaque côté du corps. On n’apercevait pas d’objets dans le cercueil. Quatre hommes emportèrent ce dernier vers la tombe et, juste avant de l’y déposer, une femme s’approcha, souleva le couvercle et jeta dans l’intérieur quelque chose qui nous parut être quelques cauries. La fosse (flg. 108) était de cinq à six pieds de profondeur et le cercueil la remplissait exactement. Ainsi se termina l’enterrement; parfois des danses ont lieu à la mort d’un doyen ou bien à la fin d’une période de deuil. Les morts sont enterrés dans leurs vêtements. C’est l’habitude pour le plus proche parent du défunt, c’est-à-dire son héritier, de donner aux autres parents des objets de bois de Tukula magnifiquement modelés (fig. 111). Ce sont des blocs couverts de dessins conventionnels ou bien ayant la forme de
tortues, de lézards, de caméléons, etc. ; on les considère comme des souvenirs du défunt, à l’instar des « bagues de deuil » du siècle dernier. A la mort d’une personne du sang royal, ses filles se peignent des raies rouges et jaunes sur la figure, le corps et les membres. Jadis il était de coutume chez les Bambala qu’une femme qui venait de perdre un proche parent se retire dans sa case pendant dix mois et s’abstienne de manger du manioc et de couper ses cheveux. A la fin de cette période elle se vêtait d’une ceinture d'un modèle spécial et couvrait ses épaules d’une natte. Ainsi accoutrée elle traversait le village, les yeux baissés, suivie de toutes les femmes, ne parlant à personne et ne répondant pas aux salutations qu’on lui adressait. Trois jours après elle enlevait la ceinture, et le deuil était terminé.
A environ une heure du Mushenge, se trouvent quelques petits villages et là, dans un bois, sont les tombes de Bope Mobinji et d’autres célébrités. On n’enterre là que les personnes de qualité et les villages ont été construits pour protéger le bois qui
Fig. 108. — Tombe Bambala.
Fig. 107. — Cercueil Bambala.
contient les tombeaux. Personne ne pénètre dans ce bois. Il y avait jadis une grande hutte construite sur le tombeau du Bope Mobinji, mais elle est maintenant tombée en ruines.
Nous avons déjà parlé des idées des Bangongo sur l’origine de la mort vp. 40) ; une autre légende, également recueillie chez les Bangongo, donne l’origine de l’enterrement. Dans les temps anciens, c’était la coutume de jeter dans la brousse les corps des individus décédés. Or il advint qu’un certain chef, nommé
Fig. 110. — Cercueil du Moaridi exposé.
Fumu Bwambu, perdit un fils qu’il chérissait beaucoup; le pauvre père, en proie à un grand chagrin, allait çà et là, la tête penchée, et les yeux fixés sur le sol. Comme il marchait, son attention fut attirée par une Dodonji ou Bombex rostrata en train d’enterrer sa proie; « Comment, s’écria-t-il, c’est un pauvre petit insecte qui a découvert, sans aide, le moyen de cacher ce qui est mort, et nous, hommes, qui sommes bien plus grands et plus habiles, nous jetons dans la brousse comme autant de boue ceux que nous avons procréés! Cela ne durera plus, nous allons imiter l’intelligent Dodonji, et enterrer nos morts, et mon fils sera le premier qui recevra une sépulture, et ce sera des mains de celui qui l’a tant aimé ». Et c’est depuis ce jour-là que les Bushongo enterrent leurs morts. Outre la mort violente, les
causes de décès reconnues sont la maladie et la sorcellerie. Le moribond est assisté de ses parents et de ses amis; après la mort, on l’enduit de Tukula et d’argile rouge (fig. 109), on lorne de cauries et de vêtements fournis par les amis et les paients. Le toit de la maison du défunt est ensuite enlevé et placé à côté du logis et sert
alors d’abri au corps qui reste là six jours, veillé par les veuves. Le corps d’un homme de condition ordinaire repose sur son matelas, mais celui d’un personnage plus important est pourvu d’une chaise spécialement faite pour cette usage. Au bout de la période de six jours le corps est emporté au tombeau par les frères et les fils, assistés de tout le village. La tombe est creusée derrière la maison du défunt et son corps y est déposé avec des vêtements, offerts par les amis, attachés autour de la ceinture, et recouvert d’une espèce particulière de natte ; on dispose le corps, si c’est un homme, dans une position à demi-assise, les jambes croisées et très écartées, les mains jointes sur l’abdomen ; si c’est une femme, elle est placée à genoux, le corps reposant sur les talons. La tombe est rectangulaire et mesure cinq pieds de profondeur environ,
elle est deux fois plus longue que large ; le corps est tourné face au village. Les vêtements du mort sont enterrés avec lui, ses pots, intacts, sont placés dans la tombe; on laisse sa maison tomber en ruines (fig. 112). Une hutte est érigée sur remplacement de la tombe d’un chef. On ne procède pas à des sacrifices.
Telles sont les pratiques des Bangongo ; chez les Bangendi, on observe les différences suivantes : le corps est placé dans un cercueil oblong, fait de nervures de palmier et dont le couvercle simule un toit à pignon ; les femmes sont assises avec les jambes repliées latéralement sur elles-mêmes ; la tombe est circulaire. Le deuil est une question uniquement de sentiments personnels, et peut durer d’une semaine à dix mois. Les personnes en deuil s’abstiennent de se laver, de se raser,
de se couper les cheveux, de se peindre avec du Tukula, et vivent dans la brousse. Les amis et les parents éloignés ne mangent pas de manioc pendant plusieurs jours et les frères et les fils pendant cinq ou six mois. Chez les Isambo, on se peint avec de la chaux.
Lorsqu’un enfant meurt, sa mère revêt une robe faite de plusieurs étoffes cousues ensemble de façon à en former un carré de six pieds environ ; elle s’enveloppe dedans et va passer plusieurs mois dans la brousse. S’il arrive qu’elle perde plusieurs enfants successivement, elle portera sur les reins un vêtement d’écorce, comme signe d’un extrême chagrin. Dans les deux cas elle s’abstient de manioc pendant toute la période de deuil. Si quelqu’un meurt subitement et sans causes apparentes, son frère accuse souvent un autre habitant du village d’être Boloki, c’est-à-dire artisan de quelque pratique magique, et d’avoir ainsi causé la mort de la personne en question. L’accusé doit alors subir l’épreuve du poison déjà décrite plus haut (p. 78). Si l’esprit du mort hante ses parents, les ossements sont déterrés et brûlés.
Chez les Bakongo on laisse la maison d’un homme qui vient de mourir tomber en ruines. S’il arrive que plusieurs personnes meurent dans un même village, ce dernier est transféré un peu plus loin.