LETTRES DE FAMILLE
On lira avec plaisir une lettre ine'dite de la reine Louise à Louis-Philippe. Elle nous fait péne'trer dans l'intérieur des deux familles royales; elle contient des particularite's vraiment intéressantes ; elle fait en quelque sorte revivre la noble princesse qui fut enleve'e trop tôt à l'amour des Belges.
La reine Louise au roi Louis- Philippe.
« Laeken, ô octobre 183i.
« Bien cher Père,
« Lorsque la reine vous remettra cette lettre, je serai, quoique éloignée, bien de cœur avec elle, avec vous, avec toute la famille. Le C octobre est un jour qui nous est bien cher à tous, et qui sera célébré aussi joyeusement et aussi sincèrement à Laeken qu'à Fontainebleau, quoique d'une manière beaucoup moins brillante. Je ne vous parle point de tous mes vœux, vous les connaissez : vous savez aussi combien je regrette de ne pouvoir vous les offrir moi-même. Espérons que
l'année prochaine j'auraice bonheur.Le roi veut bien mêle laisser croire, et vous jugezsi j'accepte celte espérance. Si diverses circonstances n'étaient venues couper courte ses beaux projets, je crois vraiment que nous vous aurions fait présentement une petite visite à Fontainebleau. Le roi en était réellement un peu tenté. Il aime beaucoup Fontainebleau et s'y trouvait précisément à celte époque de l'année 1807, au milieu de toutes les splendeurs de la cour impériale. Je n'ai d'ici, bien cher Père, rien à vous mander. Le roi est parti hier'pour visiter le camp. Il ne sera de retour que le 6 pour dîner, et je crains que le voyage ne mette un peu en retard sa lettre de bonne fête. Mais que vous la receviez un peu plus tôt, ou un peu plus tard, vous savez combien il vous est sincèrement attaché, et combien ses sentiments pour vous sont ceux d'un fils et d'un fils tendrement dévoué. Je suis restée à Laeken, pendant son absence, préférant de beaucoup ce séjour à celui de Bruxelles ('), et du fond de mu solitude, je me réjouis, et pour vous et pour lui, du beau temps qu'il fait. D'après les lettres que je reçois, je vois que Fontainebleau a bien gagné depuis que je n'y ai été, et qu'il est dans ce moment bien brillant. J'espère, bien cher Père, que vous
(') Le château de Laeken est une création de l'archiduchesse Marie- Chnst,ne, sœur de l'empereur Joseph II. - « ... La situation du coteau de Laeken lui plut {à Christine) ; lair pur qu'on y respire, la proximité du canal, tout l'enchanta. Cette princesse prit la résolution d'y faire élever un palais... M. Monloyer, architecte de la cour, donna un plan qut fut adopté; il en dirigea l'exécution. Les travaux commencèrent en 1784... Des jardins d'un goût exquis semblaient être créés par les mains des fées; ce qui en augmentait encore le charme, c'est qu'ils étaient ouverts à tout le monde... » Bruxelles, le palais de Laeken et Tervueren, par un vieux Belge, p. 106.
profiterez du voisinage de la forêt pour bien vous promener, et que tout ce mouvement vous fera du bien et vous distraira.
« Je voulais, suivant l'usage antique et solennel, vous envoyer aujourd'hui un dessin de ma façon, un des seuls que j'aie faits depuis que je suis en Belgique, mais il n'a pu être terminé. Je suis donc obligée, de me présenter les mains vides. Mais vous savez en revanche si mon cœur est plein.
« Je vous embrasse, bien cher Père, d'un cœur tout à
vous.
« Louise *
(L'original appartient à la riche collection d'autographes deM.Y'eydt, ancien ministre des finances.)
M. F. -A. Perthes, éditeur de la traduction allemande de notre ouvrage sur le roi Le'opold I er , l'a enrichie de deux lettres fort importantes. On nous saura gré d'en donner ici une version française. Adressées aux princes Ernest et Albert de Saxe-Cobourg à l'occasion de leur confirmation, ces lettres nous montrent le roi Léopold sous un jour nouveau : elles attestent l'élévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments religieux et philosophiques.
« Oslende, le 11 aoûU835.
« Mon cher Ernest, « Il ne m'a pas été possible de répondre plus tôt à ton aimable lettre, mais, comme vous autres jeunes gens n'avez guère été plus prompts à m'écrire après votre confirmation, je juge à propos de ne point me faire des scrupules de conscience.
« J'ai appris avec autant d'intérêt que de joie que l'acte important, qui a mis fin à votre enfance, s'est si bien passé et que vous vous êtes bravement comportés dans une circonstance bien faite pour remuer profondément le cœur d'un bon jeune homme. Quoique je vous aie peu vu dans ces dernières années, je vous ai cependant gardé une affection paternelle, et je désire contribuer pour autant qu'il est en moi et de toute manière à votre bonheur.
« Il m'est agréable de savoir que tu as reçu l'éducation du foyer domestique. Peut-être pourrait-on reprocher à cette éducation-là de rendre moins familier avec les choses de la vie, mais, par contre, on doit avouer qu'elle entrelient dans l'esprit et dans le cœur la bonté et la sensibilité, ce que je tiens pour être une grande bénédiction.
« Tu es assez grand à cette heure pour te former au train de ce monde tout en poursuivant les études. La sphère d'action que l'avenir le réserve est belle. Elle a sur bien d'autres l'avantage de renfermer moins d'épines et moins de soucis, et d'être toujours assez vaste pour pouvoir faire beaucoup de bien.
« La vie qui doit le paraître interminablement longue, à toi qui es pour ainsi dire encore arrêté sur son seuil, ne l'est point en réalité. Le temps s'enfuit avec rapidité, et il est souvent malaisé de regagner ce qu'on a négligé de faire. Le but le plus relevé de la vie consiste à répandre le bien le plus qu'on peut et à l'asseoir le plus solidement possible.
• Le christianisme bien compris exige que, à toute heure et à toute minute de la vie, on agisse sur la destinée des autres, sans ostentation, avec bonté et humilité envers Dieu et les hommes. En un mot, un chrétien est celui-là seulement qui met en pratique constante les préceptes de la belle et
douce religion. Savoir remplir ce devoir clins toute son étendue est chose très-difficile quand on considère la faiblesse de la nature humaine. Toutefois beaucoup se peut faire et doit être fait.
« Que ceci, ô mon fils, te demeure devant les yeux. Avant toute chose, sois rigoureusement juste envers chacun, quel qu'il soit. Le chrétien doit même faire plus : être porté à la clémence et, avant que d'agir contre son prochain ou de le juger, examiner avec soin si un reste d'indulgence ne serait point de saison.
>■ Deux choses sont d'une importance majeure pour l'homme appelé à jouer un rôle public. Il faut qu'il soit sincère et très-loyal. En ayant ceci constamment présent à la mémoire, on s'épargne bien des chagrins et des soucis, et, chose importante, l'on s'assure du respect des autres.
« L'instruction est assez répandue de nos jours, et, dans ces conditions-là, il faudrait de grands efforts pour se distinguer des autres hommes par la profondeur ou la diversité de ses connaissances; cependant les caractères vraiment droits et vrais qui, dans toutes les circonstances, restent semblables à eux-mêmes , et sur lesquels il y a quelque fondement à faire, sont, par malheur, encore très-rares, à les voir de près. Il s'en suit que l'homme qui est bon, droit et vrai arrive par ces qualités à une position dont la fermeté lui donne un grand relief parmi ses concitoyens, et, en même temps, dans les combats incessants de la vie, à celte paix de l'âme qu'il aurait peine à trouver ailleurs et sans laquelle, même au milieu des plus grands succès, il ne pourrait que se sentir misérable.
« En ta qualité d'aîné, garde-toi de l'égoïsme. Il est d" l'intérêt de beaucoup de gens de développer chez un jeune
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114 NOTES HISTORIQUES ET BIOGIÏAI'HIQU. S.
prince ce vice des plus fâcheux, afin d'en tirer plus tnrd un ample profit.
« Le . moi » est dans l'homme assez disposé à se donner libre carrière. Ne permets point que chez toi il prenne le dessus.
« Personne ne sert un égoïste avec abnégation. L'égoïste se prépare en outre bien des chagrins ; les douloureux froissements ne lui sont pas épargnés, car le « moi, » quand, de prime abord il a été mal dirigé, est d'une sensibilité extrême.
« Je ne veux point exagérer pour cette fois la dose de mes préceptes. Je le prie toutefois de me faire tes observations sur ce que je viens de te dire. Je tiens beaucoup à les connaître.
» J'espère te voir poursuivre encore maintenant de fortes études. A ton âge on apprend avec le plus de profit, par la raison qu'alors on saisit plus facilement. L'étude des langues devrait être convenablement poursuivie. Leur connaissance est utile par elle-même, elle a ensuite ce bon côté d'élargir le cercle des idées. Écris-moi de temps à autre, cela te sera profitable, et m'offrira l'occasion de te donner bien des enseignements.
« Peu d'hommes ont passé par tant et d'aussi douloureuses épreuves que moi, et bien volontiers je veux te faire part de mon expérience.
« Ma lettre est si longue qu'il est grand temps de te dire adieu. Salue de ma part le conseiller Florschûtz, et croismoi toujours, mon cher Ernest,
« Ton oncle dévoué et ton ami, « Léopold. »
Ile
«Ostende, le 11 août 1835.
« Mon cher Albert,
« J'ai lu avec grand plaisir ta gentille et cordiale lettre. J'ai appris de différents côtés que vous vous étiez parfaitement comportés à l'occasion de votre confirmation, et je désire et espère que cet acte d'une sérieuse importance laisse dans vos cœurs une impression durable et vous demeure un souvenir utile et bienfaisant.
« Comme j'ai écrit à ton frère, en sa qualité d'aîné, une quantité de réflexions qui m'ont paru convenir aux circonstances présentes, je te renvoie à lui afin de n'avoir point à me répéter. Une part de ce que j'ai dit, disons tout, s'applique aussi bien à toi, mon cher Albert, qu'à ton frère.
« Votre voyage a dû être des plus agréables. On peut même aller jusqu'à dire qu'il a été excessivement intéressant, car il convient qu'à votre âge on juge les choses avec cette fraîcheur de sentiment et cette bienveillance. L'expérience vient toujours assez tôt pour effacer les teintes couleur de rose.
« Il vous serait utile d'être enlevés pendant quelque temps à vos relations habituelles ; on en arrive sans cela à s'exagérer la valeur de certaines choses ou à ne point les apprécier suffisamment. C'est l'effet naturel d'un horizon borné et toujours le même. Le plus sage serait de vous envoyer pour un certain temps auprès de moi. On pourrait pousser alors la pratique du français et de l'anglais.
« Jeté dis maintenant adieu.
« Tu m'as toujours témoigné — et déjà comme tout petit enfant — beaucoup d'affection. Conserve-moi ces senti-
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ments et sois convaincu que j'y réponds de tout cœur et qu'en toute circonstance je t'en donnerai des preuves.
« Ton once dévoué, » Léopold.
« Mon cher Albert, ne néglige point de m'écrire de temps en temps. »