LA DÉMISSION D'UN MINISTRE
M. Antoine Ernst, professeur de droit à l'université' de Liège et membre de la Chambre des représentants, avait été nomme' ministre de la justice le 4 août 1834, dans le cabinet où M. de Muelenaere tenait le portefeuille des affaires étrangères, et M. de Theux celui de l'intérieur. Lorsque, par l'entremise de M. de Muelenaere, le roi voulut conférer le titre de ministre d'État à MM. Meeus et Coghen, l'un gouverneur de la Société Générale, et l'autre, directeur au même établissement ('), M. Ernst se joignit à M. de Theux et à M. d'Huart, ministre des finances, pour
(') Voir noire ouvrage : le Comte de Muelenaere, pp. 55 et suiv.
s'opposer à cette mesure. Telle fut l'occasion de la correspondance qu'on va lire : elle fait honneur à M. Ernst, dont elle rehausse singulièrement le caractère ; mais elle prouve aussi que le roi Léopold, qui n'e'tait pas toujours maître de sa première impression et de son premier mouvement, savait reconnaître ses torts.
« Bruxelles, le 1G novembre 1836, au soir.
« Sire,
«La résolution prise par Votre Majesté de conférer le titre de ministre d'État à MM. Meeus et Coglicn m'impose le devoir de vous prier d'agréer ma démission des fonctions de ministre de la justice, parce que j'ai la conviction, Sire, comme mes collègues de l'intérieur et des finances, que cette mesure est contraire aux intérêts du pays.
« Je suis avec le plus profond respect,
« Sire, etc.
« A.-W.-J. Ernst. »
« Laeken, le 18 novembre 1836.
» Vous avez cru devoir prendre l'initiative dans une affaire qui concernait des nominations qui n'étaient pas de votre département. Comme vous m'avez offert votre démission, il devient nécessaire que je sache si, comme les nominations auxquelles vous êtes opposé n'ont pas eu lieu, vous persistez dans votre désir de résigner les fonctions que je vous ai confiées.
« Comme celte démarche a été presque immédiatement connue du public et que le peu de temps que vous avez occupé la position de ministre peut vous faire comprendre la haute inconvenance d'une pareille conduite, je vous invite à me faire une explication claire et nette, pour que je puisse juger de la confiance que je pourrais, après de pareilles circonstances, vous accorder.
« Léopold. •
Sire,
« Bruxelles, 19 novembre 1836.
« Votre Majesté se trompe sur les faits et méconnaît mon caractère.
« Je n'ai pas pris l'initiative sur la ligne de conduite que la majorité du ministère a suivie à cause de la résolution arrêtée par Votre Majesté de nommer MM. Co^hen et Meeus ministres d'État.
« M. le ministre de l'intérieur, ayant convoqué tous les ministres en conseil pour délibérer sur cet objet, ce collègue a annoncé que le Roi était décidé à faire celte nomination et a exposé, ainsi que M. le ministre des finances, les motifs graves qui paraissaient s'opposer à cette mesure; j'ai partagé leur opinion et j'ai pensé comme eux, qu'il était de mon devoir de prier Votre Majesté d'agréer ma démission.
« Je n'ai fait connaître nia démarche à personne, je le déclare sur l'honneur; je n'en ai parlé que lorsque la chose était déjà ébruitée par les journaux.
• Sire, en cette circonstance comme en toute autre, j'ai
rempli mon devoir et respecté toutes les convenances; je n'ai donné à personne, pas même au Roi, le droit de me faire des reproches.
« Il n'y a pas longtemps, il est vrai, Sire, que j'ai l'honneur d'être ministre du Roi : je n'ai jamais recherché ce poste, je le quitterai sans regret, avec la confiance d'avoir toujours été fidèle à mes obligations envers le Roi et la patrie ; mais je n'avais pas attendu d'être élevé aux premières fonctions du Gouvernement, pour savoir ce que je me devais à moi-même : je le répète encore, Sire, Votre Majesté ne me connaît pas, un jour viendra qu'elle me rendra justice.
« Comme je n'ai reçu la lettre de Votre Majesté que ce malin, je n'ai pas pu répondre plus tôt; je suis avec le plus profond respect,
« Sire, etc. »
M. Ernst resta ministre de la justice jusqu'au 5 février 1839, date à laquelle il se retira volontairement par suite de son opposition à l'adoption du traité des vingt-quatre articles. Il occupa une chaire de droit à l'université' de Louvain jusqu'à sa mort (1844).
Au mois de février 1808, on discutait à la Chambre des représentants un projet de loi sur l'organisation
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militaire. Il fut question incidemment de l'attitude du gouvernement français à l'égard de la Belgique en 1840, quand les complications de la question d'Orient menaçaient l'Europe d'une guerre générale. Des orateurs prétendaient que le cabinet du I er mars, présidé par M. Thiers, fit avertir le roi Léopold que, si la Belgique n'était pas en état de défendre sérieusement sa neutralité, la France se verrait obligée de faire occuper notre territoire. D'autres contestèrent cette assertion. On nous fit alors l'honneur d'invoquer au Parlement les renseignements contenus dans les ouvrages que nous avons • consacrés à la mémoire de Joseph Lebeau et à celle du comte Le Mon. M. Kervyn de Lettenhove, qui prit une grande part à ce débat historique, s'appuyait sur une formelle dénégation qui lui avait été adressée par M. Thiers. On lira avec intérêt le texte même de la lettre de M. Thiers, ainsi que les communications en quelque sorte complémentaires du duc d'Aumale et de M. Guizof. (').
« Paris, 24 janvier 1868.
« Je me hâte de répondre à la question que vous m'avez adressée, ce qui vous prouvera que je ne la trouve pas indiscrète et encore moins embarrassante. II est ahsohtmenl faux qu'en 1840 le cabinet français ait insinué à la Belgique qu'elle devait compléler ses armements si elle ne voulait pas que ses provinces fussent immédiatement occupées. Il a
(') M. Kervyn de Lettenhove nous a autorisé à publier ces documents.
toujours été entendu que. la Belgique devait garantir sa neutralité, et que, si elle la laissait violer par les uns, elle s'exposerait à la voir violer par les autres. Mais jamais en 1840 la France n'eut l'occasion de rappeler à la Belgique ce principe du droit européen, les événements n'ayant point acquis la gravité qui aurait pu motiver une semblable explication. Aucune parole de ce genre ne fui dite, ni surtout aucune parole menaçante.
« Voilà, Monsieur, l'exacte vérité que j'affirme avec certitude, car ma mémoire ne me trompe point.
« Agréez, etc.
» A. Thiers. »
« Oileans-House-Twickenliam, 14 février 1808.
« ... Je crois que le caractère connu de mon père et 1 histoire de tout son règne répondent suffisamment a l'allégation dont on s'est, dites-vous, ému en Belgique. Je ne vois d'ailleurs rien à ajouter au démenti formel par lequel M. Thiers a repoussé des assertions dénuées de tout
fondement »
« II. d'Orléans, duc d'Aumale. »
« Paris, 16 février 1868.
(Extrait.)
< En m'appclant à la direction des affaires étrangères, le Roi m'informa avec détail de tout ce qui s'était
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passé, à cet égard, entre lui et le cabinet précédent. La Belgique eut naturellement sa place dans cette espèce de compte rendu de la politique récente. Il n'y fut question que de l'importance attachée au maintien de l'indépendance et de la neutralité de la Belgique, et de la ferme résolution du gouvernement français de lui venir en aide, dans cet intérêt, quand elle en aurait besoin et en manifesterait le désir. Le cabinet du 29 octobre 1840 n'a jamais eu, pour son compte, aucune autre pensée, et j'ai tout lieu de croire que la pensée des cabinets précédenls n'a jamais été autre.
« Guizot. «
Aux documents qui précèdent nous croyons pouvoir ajouter les pièces suivantes qui jettent une lueur trèsvive et même sinistre sur les dangers dont la paix européenne était menacée en 1840.
Lettre de lord Houden à M. Thiers.
« Paris, 16 novembre 1868.
« Mon cher Monsieur Thiers,
« Dans un discours prononcé tout récemment par sir Henry Bulwer il est dit :
« Dans l'année -1840, j'étais accrédité comme ministre « auprès du roi Louis-Philippe. Les affaires touchaient à une « crise, à la suite de certaines graves complications en Orient. « 11 avait été même question dans le conseil des ministres de « nous attaquer dans la Manche, sans déclaration de guerre. »
« Oserais-je vous demander si cela est vrai? Occupé d'un ouvrage où je parle incidemment de cette époque, d'après
mes propres souvenirs, vous comprendrez mon désir de ne pas me tromper, et vous me le pardonnerez.
« Veuillez agréer, mon cher monsieur Thiers, l'expression de tous mes sentiments aussi vrais que distingués.
« Howden. »
Lettre de M. A. Thiers au lieutenant général Howden.
a Paris, 17 novembre 1808.
« Mon cher lord Howden ,
« 11 est absolument inexact qu'à l'époque rappelée dans votre lettre nous ayons songé à brusquement attaquer l'Angleterre, sans déclaration de guerre. Lord Granville, qui était aussi véridique que bien informé, se serait bien gardé d'écrire de semblables choses à son gouvernement, parce qu'elles sont radicalement fausses. Le ministère du 1" mars, déplorant un conflit, dont, au surplus, il n'était pas l'auteur, s'efforçait de le terminer par des négociations, el c'est pour les appuyer qu'il avait fait des armements qui, bien qu'insuffisants pour une grande guerre, ne furent cependant pas inutiles, car la conférence de Londres, après avoir d'abord déposé le vice-roi, lui rendit ensuite, par considéralion pour la France, l'Egypte héréditairement constituée. Telle est la rigoureuse vérité, que vous confirmeront tous les membres encore vivants du cabinet du I er mars.
« Recevez, mon cher lord Howden, l'assurance renouvelée de mon ancien attachement et de ma haute estime.
« A. Thiers. »
Le Times publia la lettre suivante de sir Henri Bulwer en réponse à celles de M. Thiers et de lord Howden :
Lettre de M. Henri Lytton Bulwer à l'éditeur du Times.
« Londres, 23 novembre 1868.
« Je viens de lire dans vos colonnes une lettre écrite par lord Howden à M. Thiers, relativement à une phrase que j'ai prononcée dans mon discours à Tamworlh. J'ai lu également la réponse qu'y a faite M. Thiers.
« Certes, il me paraît singulier que lord Howden ail pu, au lieu de s'adresser à moi tout d'abord , demander des explications à un homme d'État étranger qui, à l'époque signalée, dirigeait la politique opposée à celle du gouvernement de la Reine, et qu'on ne devait pas s'attendre à voir mettre au jour les secrets du cabinet dont il était président, s'ils devaient être interprétés autrement qu'en sa faveur.
« Qu'il me soit toutefois permis de remarquer que je n'ai jamais accusé M. Thiers de vouloir attaquer l'Angleterre sans une déclaration de guerre, comme pourrait le supposer quiconque a lu sa réponse à lord Howden. Ce que j'ai dit, et ce que j'ai lieu de croire exact, c'est que la question de nous attaquer de la sorte a été posée ou agitée dans le cabinet de M. Thiers par un ou plusieurs de ses membres, ceux-là prétendant que le traité que nous avions fait à l'insu de la France, pour restreindre la puissance de Méhémet-Ali, justifiait toute espèce de représailles de la part de celle-ci.
« Mais, que mes renseignements sur ce point fussent exacts, comme je le pense, ou qu'ils ne le fussent pas, toujours est-il que, ni alors, ni maintenant, je n'ai pas attaché à cette affaire une grande importance, pas plus que je n'ai
basé sur ce fait une accusation contre M. Thiers. Je n'ai fait autre chose que de le mentionner dans une récente occasion, comme ayant une connexitéavccle fait principal dont je m'occupais, à savoir l'état menaçant des relations entre la France et l'Angleterre en 1840.
>• Ceci est la chose à laquelle j'attache de l'importance et qui se trouve pleinement confirmée dans la lettre de M. Thiers.
« Quant à ce que dit M. Thiers de mes communications au ministre des affaires étrangères de la Reine, à cette époque, elles n'étaient pas, je l'avoue, écrites en vue d'être agréable à M. Thiers, qui était alors sur le point de perdre sa haute position, en excitant, injustement et imprudemment, selon moi, l'hostilité du peuple français contre mon pays, et en essayant, de son propre aveu, de nous intimider par des armements formidables.
« Il parait, en effet, que mes rapports sur tout cela ne lui étaient pas agréables. Cela peut être naturel et m'est parfaitement indifférent. Je dois pourtant ajouter que, autant que je puisse le croire, je n'ai jamais manqué de rendre justice à ses talents et à son patriotisme.
« Mais, en tout cas, les dépêches que j'ai écrites en .ce temps-là ont été communiquées au Parlement, et le public a pu former son opinion à leur sujet. Si elles n'ont pas été approuvées par le gouvernement de M. Thiers, elles l'ont été par mon gouvernement, et cette approbation me suffit.
« Henry Lytton Bulwer. »