LES DERNIÈRES ANNÉES DE M. VAN DE WEYER
Trois ans se sont écoulés depuis la publication de notre essai biographique sur Sylvain Van de Weyer ('). Cet ouvrage a été cordialement accueilli par la presse anglaise. La plupart des grands journaux et des recueils hebdomadaires d'outre-Manche l'ont signalé à leurs lecteurs. Le Times et la Saturday Review lui ont fait plus d'honneur encore ; ils l'ont choisi pour sujet d'intéressantes études sur la Bel-
(') Sylvain Van de Weyer, ministre d'État, ancien membre du gouvernement provisoire et ancien ministre plénipotentiaire de Belgique à Londres (Bruxelles, 1 871 , 2 vol. in-8°).
gique contemporaine et sur l'homme d'État qui a eu la gloire de prendre une si grande part à la fondation de l'indépendance de notre pays ('). Malgré les instances du roi Léopold II , M. Yan de Weyer s'était retiré du service actif au mois de juin 1867. 11 représentait la Belgique indépendante à Londres depuis le mois de juillet 1831, après avoir rempli déjà des missions importantes sous le gouvernement provisoire. 11 aurait pu prolonger cette brillante carrière ; il ne le voulut pas. « Le sage, disait-il avec la Fontaine, est toujours prêt à partir. Je veux tâcher d'être sage et tâcher d'être prêt. Or, pour cela, il faut que je puisse consacrer le peu qui me reste de temps à mes affaires particulières. »
On peut dire aujourd'hui que le soin de sa mémoire le préoccupait aussi. Il nous fit l'honneur de nous admettre dans son intimité, il nous donna accès à ses archives privées, et, grâce à cette haute bienveillance, nous pûmes
(')'M. Sylvain Yan de Weyer, A biographical sketch (reprinted, by permission, from Ihe « Times»), by A. H. December 1871 (26 pagesin-12).
The Founders of the Belgian monarchy. Reprinted, by permission, from the Saturday Review. May 11 1872 (24 pagesin-12).
lui assigner son véritable rang parmi les fondateurs de l'État belge. La confiance qu'il montrait dans l'avenir, disait le Times, a été amplement justifiée par sa biographie, et plus spécialement encore par l'époque de la publication de celle-ci. « Rarement, très-rarement, poursuivait le grand journal anglais, il est arrivé que la carrière tout entière d'un homme si éminent et si actif ait pu être exposée devant le monde, lui encore vivant, sans danger, sans crainte, en toute fidélité, sans réticence et sans dommage. »
De son côté, la célèbre Revue du Samedi, après avoir esquissé la vie politique de l'éminent diplomate, s'exprimait en ces termes :
«Le calme est la couronne de la vie, a chanté unpoëte; et le repos qui a couronné la brillante carrière de ce fondateur du royaume de Belgique, après les luttes orageuses de son âge viril et les incessants labeurs de sa maturité, lui assure ces récréations intellectuelles qui furent autrefois pour lui un refuge contre le tumulte des affaires et une consolation au milieu des agitations publiques, et qui sont maintenant les délices d'un philosophe moraliste, que son biographe compare, pour un moment, à Saint- Évremond, mais seulement afin de signaler
l'heureux contraste entre deux époques et deux destinées. »
Un jour qu'il traversait à pied Trafalgar- Square, M. Van de Weyer, frappé d'apoplexie, tomba comme foudroyé. On ne sait par quel effort suprême il put se relever et atteindre son hôtel d'Arlington-Street. Il se rétablit lentement, mais en restant sous l'impression redoutable de cette rude attaque ; si sa robuste constitution n'était pas brisée, elle avait reçu néanmoins une atteinte irréparable. M. Van de Weyer ne se fit pas illusion ; l'étincelant causeur se réserva pour ses amis; le monde, où il avait si longtemps brillé, le perdit peu à peu.
Ce n'est pas que le splendide château [New- Loclge, dans la forêt de Windsor), où il passait la plus grande partie de l'année, ressemblât à une solitude. Entouré d'une famille dont il était idolâtré, M. Van de Weyer recevait de nombreuses visites et exerçait une hospitalité princière. Bon, affable, sans morgue aucune, il possédait l'affection de ses tenanciers, et, comme le rappelait le journal du canton, les nombreuses œuvres de bienfaisance auxquelles il prenait part lui avaient valu le respect et la gratitude des pauvres voisins dont il était entouré.
M. Van de Weyer aimait les longues promenades dans la forêt et le parc de Windsor. 11 se rendait fréquemment aussi dans un cottage qu'il avait acquis sur les bords de la Tamise et s'y livrait au plaisir de la pêche. C'était non loin du pied-à-terre que le fameux duc de Marlborough s'était fait construire pour satisfaire le même goût.
Mais, par-dessus tout, M. Van de Weyer était un bibliophile ardent, insatiable. On a même prétendu que ce n'était point à cause de sa mauvaise santé ni de son âge avancé qu'il s'était retiré du service actif, mais bien pour pouvoir s'occuper plus exclusivement de ses livres. « Il était, dit un publiciste qui l'a bien connu, au premier rang des bibliophiles modernes, et l'immensité de ses collections peut être appréciée par ce fait que tandis que ses habitations de la ville et de la campagne regorgeaient de livres, il possédait encore 30,000 volumes dans le Pantechnicon lorsque cet édifice fut détruit par le feu. »
La bibliothèque de New-Lodge, remplie d'ouvrages rares et curieux , était une sorte de sanctuaire. C'était là qu'il fallait être admis pour connaître et apprécier M. Van de Weyer.
« Converser avec lui,écrivait un de ses amis, lors-
qu'il était assis dans son fauteuil, avec son arme favorite — un coupe-papier — à la main,, et parcourant le dernier ouvrage d'histoire ou de philosophie, c'était plus qu'une distraction, c'était une occasion d'élever son esprit et de le fortifier contre la trompeuse ambition et contre les vulgaires déceptions. »
Parfois, à de longs intervalles, le polémiste reparaissait. Dans l'automne de 1871, M. Van de Weyer écrivit une piquante lettre au Times à propos d'une mésaventure survenue au cuisinier de New-Lodge. Cet honnête et paisible « chef, » arrivant de France avec un colis de conserves alimentaires, fut soupçonné par la douane (aberration étrange !) d'emporter des pendules provenant du saccagement de l'hôtel de M. Thiers. Avec quelle verve le « lord » de New-Lodge sut prendre la défense de son « chef, » ahuri de ce soupçon absurde (')! Quel esprit! Et, comme dans tous les écrits de M. Van de Weyer, la moralité, la leçon ne se fait pas attendre.
«.... Avec quelle superbe indifférence, dit-il en laissant parler l'incriminé, les grandes com-
(') Les pendules de M. Thiers et le cuisinier de M. Van de Weyer. Lettre au « Times. » 15 novembre 1871 (20 pages in-12).
pagnies et les fonctionnaires publics traitent les doléances de ce qu'ils appellent les petites gens ! Croyez-moi, monsieur le Rédacteur, ce n'est pas l'inégalité de rang et de fortune qui froisse le plus souvent les hommes placés dans une humble condition : pour peu qu'ils aient réfléchi, ils l'acceptent comme une sage et profonde dispensation de la Providence, qui portera un jour de meilleurs fruits que ceux qu'un égoïsme insouciant se plaît encore à cultiver. Mais de voir qu'il y a toujours deux poids et deux mesures, que l'égalité devant la loi et les règlements, inscrits dans nos codes, est sans cesse violée de la façon la plus leste ou la plus brutale, voilà ce qui excite nos colères et notre indignation, et donne à notre sentiment inné du juste et de l'injuste une teinte d'amertume qui s'efface difficilement de nos cœurs. Dans mon cas, la douane et les managers ne s'émeuvent que lorsque, derrière le simple passager du chemin de fer, ils voient poindre la figure d'un avocat, et que, derrière l'avocat, ils aperçoivent enfin mon maître fermement résolu à me faire rendre justice. Pensez-vous, Monsieur, que si ma caisse eût porté son nom, ou celui de quelque grand seigneur, j'eusse essuyé toutes ces tribulations ? Nous ne mériterons le nom de peuple civilisé
que lorsque les compagnies et les autorités traiteront la propriété d'un cuisinier avec le même respect que celle d'un duc, et qu'elles auront pour tous les voyageurs, quelle que soit leur classe , la première , la deuxième , ou la troisième, les mêmes égards et le même soin...'»
La maladie lui laissant quelque répit, M. Van de Weyer voulut revoir la Belgique. Au mois d'avril 1872 , il visita avec sa famille Gand et Bruxelles. Le mois suivant il revint seul pour s'associer aux fêtes du jubilé centenaire de l'Académie royale de Belgique. On peut dire qu'il charma ses collègues par la vivacité de son esprit, resté toujours jeune et alerte. Quant à ses vieux amis, à ses compagnons de 1828 et de 1830, ils le retrouvèrent tel qu'il était autrefois. Tant d'honneurs et une si grande position ne lui avaient donné ni orgueil ni fierté. Il allait lui-même au-devant de ceux qui auraient pu l'oublier. M. Van de Weyer se proposait de faire un troisième voyage et de revoir Louvain, sa ville natale, et Liège, où il avait de fervents admirateurs; mais il avait trop présumé de ses forces.
L'année 1 873 fut pénible pour lui. Une nouvelle crise était à craindre, et rien ne put la conjurer.
Au mois de décembre, il nous écrivait : « J'ai eu de nouveau une vive et douloureuse attaque. J'ai constamment un nuage devant les yeux, et l'on ne me permet ni de lire ni d'écrire. » Et cependant, un jour, après avoir ouï la lecture d'un ouvrage nouveau sur la révolution belge de 1830, il fut tenté de reprendre la plume.
D'une main défaillante il traça quelques lignes d'une rare énergie. Si la maladie ne l'avait terrassé, vous eussiez retrouvé alors le terrible jouteur de 1845'.
11 avait promis au savant directeur de la Patria belgica l'article sur les relations extérieures de la Belgique depuis 1830. Mais il ne put, hélas! que dicter les premières pages.
,« C'était à lui, dit M. Van Bemmel, dans un éloquent éloge ('), que revenait naturellement la tâche d'écrire, pour la Patria belgica, l'histoire des relations extérieures de la Belgique depuis 1830, et, à la première invitation qui lui fut faite, il s'empressa d'accepter dans les termes les plus chaleureux et avec une véritable reconnaissance. »
M. Van de Weyer avait laissé inachevée, malheureusement, l'édition de ses œuvres com-
D Revue de Belgique, 15 juin 1874.