INAUGURATION DE LA STATUE D'ALEXANDRE GENDEB1EN
Le 26 septembre 1874 a été inaugurée, en présence d'une nombreuse assistance, la statue élevée à la mémoire d'un ancien membre du gouvernement provisoire. Cette statue a été érigée sur la place du Palais de Justice à Bruxelles, à l'aide du produit d'une souscription publique. La cérémonie a eu lieu en présence du bourgmestre, des échevins, de plusieurs membres du conseil communal, des membres du comité qui a organisé la souscription, des fils d'Alex. Gendebien et de plusieurs autres
personnages parmi lesquels M. Ch. Rogier, ministre d'État, lui aussi, ancien membre du gouvernement provisoire.
M. François-Julien De Bonne s'est d'abord exprimé en ces termes :
« Au nom des amis d'Alex. Gendebien, et de toute sa famille qui nous entoure, nous exprimons aux honorables magistrats de la commune notre vive reconnaissance pour leur bienveillant concours et l'honneur qu'ils nous font d'assister à l'inauguration de l'image d'un de nos grands citoyens.
« Un pays s'honore en honorant la mémoire des citoyens qui l'ont servi avec courage , dévouement et loyauté.
« Alexandre Gendebien a puissamment contribué à fonder notre nationalité méconnue depuis des siècles.
« H a mis au service de la patrie ce que l'homme a de plus cher; père d'une nombreuse famdle, il a combattu avec deux de ses fils.
« En élevant ce monument nous rappelons à la génération nouvelle les exemples qu'elle doit suivre.
« C'est aussi un témoignage de la reconnaissance nationale, et je suis heureux, moi le plus
vieux des amis de Gendebien et son ami le plus vieux, de pouvoir encore assister à la consécration de ce souvenir.
« Une bouche plus capable justifiera mieux que je ne puis le faire les titres de Gendebien aux hommages que nous lui rendons. »
M. le baron Ch. Coppens, président du comité de souscription, rappela ensuite les titres d'Alex. Gendebien à la manifestation solennelle dont sa mémoire était l'objet; puis M. Anspach, bourgmestre de la capitale, prit la parole et dit :
« Messieurs,
« L'administration communale, en venant prendre part à la cérémonie de ce jour, aime à se souvenir que le grand citoyen dont nous glorifions la mémoire a consacré , après avoir quitté les luttes parlementaires, sa féconde et intelligente activité au service de la capitale.
« Il a, pendant plusieurs années, siégé dans les conseils de la commune et il a collaboré aux mesures qui préparaient la splendeur et la prospérité de la ville de Bruxelles.
« Et en fait, cette prospérité et cette splendeur ne sont-elles pas son œuvre conjointement avec les hommes de 1830? Ces révolutionnaires
ont fait la patrie libre et heureuse et la capitale en est devenue l'image et le reflet.
« Ce sera leur étemel honneur d'avoir prévu les brillantes et durables conséquences des idées auxquelles ils se dévouaient; sans doute il est beau de compromettre, pour le triomphe d aspirations patriotiques, fortune, liberté existence même ! Mais les palmes deviennent immortelles quand le temps a montré l'utilité et la grandeur de l'œuvre accomplie.
« Après bientôt un demi-siècle de paix ■d'ordre et de liberté, on éprouve un pur respect pour ceux qui ont été la cause première d'aussi grands bienfaits, et quand un des membres de cette glorieuse phalange tombe, emporté par Ja mort, c'est pour renaître vivant dans le souvenir et dans la reconnaissance de tous.
« Ainsi en est-il pour Gendebien « Que dire encore de lui après les éloges légitimes que vous avez entendus dans la bouche des orateurs qui m'ont précédé? Nous sera-t-il permis d'ajouter un mot qui met en relief ce qui fut un des traits distinctifs de son caractère : 1 abnégation personnelle.
« <ta ne saurait se rappeler sans émotion que dans cette mémorable séance du Congrès relative à la forme du gouvernement, Gendebien
sacrifia ses désirs les plus chers aux intérêts de la révolution et à la stabilité de la patrie naissante en votant, lui républicain, pour la monarchie constitutionnelle.
<c De sorte que, si l'association des mots n'était pas étrange, on pourrait l'appeler le révolutionnaire conservateur.
« Messieurs , acceptons comme un dépôt sacré ce monument des mains des citoyens dévoués dont l'intelligente initiative a permis à la reconnaissance publique de prendre une forme sensible.
« Cette œuvre d'art, due au ciseau d'un de nos artistes les plus distingués ('), est désormais un des ornements de notre cité et perpétuera le souvenir d'une des gloires les plus pures de notre pays. »
Après ce discours, acclamé par l'assistance tout entière, le voile qui couvrait la statue fut enlevé, et l'image de l'ancien membre du Gouvernement provisoire apparut aux regards du public. M. Gendebien est représenté dans l'attitude qu'il eut à la Chambre des Représentants, en 1839, au moment solennel du vote du traité
(') M. Vander Stappen.
de paix dit des vingt-quatre articles. De la main gauche il tient un écrit; c'est son vote négatif exprimé en ces termes : Non ! « trois cent quatre-vingt mille fois non! pour autant de Belges que vous sacrifiez à la peur! »
LEOPOLD l (r ET LE PRINCE DE LIGNE.
Le chef d'une antique et illustre maison a tenu une place éminente sous le règne de Léopold 1 er . Après avoir décliné en 1831 l'offre de la lieutenance générale du nouvel État (') , le prince de Ligne estima cependant que son nom ne lui permettait ni l'abstention, ni l'isolement. Représentant du roi des Belges au couronnement de la reine Victoria, ambassadeur en France pendant plus de six années, puis en Italie dans les circonstances les plus dramatiques, président du Sénat de Belgique, de nouveau représentant du
(<) Voir notre Histoire du Congrès national, liv. 1", chap. XIII.
roi des Belges au couronnement du czar Alexan dre II, le prince de Ligne s'est signalé par de grands services et a bien mérité du pays S'il nous était permis de faire ici l'éloge de ce personnage éminent, nous dirions qu'il a hérité de son grand-père, le célèbre feld-maréchal, une grande finesse d'esprit et une rare perspicacité (■). Il possède incontestablement les principales qualités du diplomate.
Dans sa longue carrière, le prince de Ligne a entretenu les rapports les plus affectueux avec
J^Wopoidl-^apuétudieràloiaircrt i lustre souverain et le juger dans des circonstances diverses. Il est un de ceux qui certes ont le m.eux connu le fondateur de notre dynastie nationale. J
Aussi lira-ton avec un grand intérêt quelques
V) Voici ce qu'un publiciste célèbre disait en 1809 du héros d'Oczakow et. de Belgrade : «... U octobre 1809 J'ai renoué mes anciens liens avec le prince de L lg ne. Ce vieillir , ou, «ce viens radoteur, ,. comme nos grands diplomates se P la.sent à l'appeler, a mieux vu et mieux jugé les choses que nous autres. J'ai honte d'avoir pu le sacrifier au vain caquet des coteries. Il m'a cependant reçu, comme si Ja maiS il ny avait eu d'éloignement entre nous, et nous nous sommes mieux entendus que jamais... ,. Tagebucker von Friedrich von Gentz, t. I», p. 193.
souvenirs, quelques entretiens, que nous devons à la bienveillance du prince. Us jettent de nouvelles lueurs sur l'histoire contemporaine et complètent nos précédentes appréciations.
« Le roi Léopold sera compté parmi les plus illustres de ses contemporains. Le rôle qu'il a joué dans l'histoire, non-seulement pendant le cours de son règne en Belgique, mais , on peut le dire en Europe, fut considérable. Son intervention officieuse dans les affaires où il était consulté et son arbitrage faisaient , pour ainsi dire, force de loi parmi les souverains et auprès des cabinets qui avaient recours à ses lumières, et cela sans jamais compromettre en rien la neutralité de la Belgique.
« Son influence sur lord Palmerston et d'autres hommes politiques de l'Angleterre a contribué puissamment à aplanir, tant pour notre pays que pour d'autres, les difficultés les plus épineuses.
" S'il sut, par sa sagesse, son habileté, sa loyauté dans la pratique des institutions d'une monarchie constitutionnelle, fonder une dynastie nationale dans le pays qu'il avait adopté ; si, par son union avec la princesse, fille du roi Louis-Philippe, il sut donner des garanties de stabilité à son trône ; si, par le mariage du prince
Albert, son neveu, avec la reine Victoria d'Angleterre, il nous assura une alliance qui, jusqu'ici, eut les plus heureux résultats pour raffermir notre indépendance et notre nationalité; si, par l'union d'un autre prince de la maison de Saxe-Cobourg avec la reine Dona Maria de Portugal, il sut établir sa dynastie sur un troisième trône, ce fut sans aucune secousse et avec la" sanction et l'assentiment des peuples.
« Ce prince, à la destinée duquel une étoile heureuse semble s'être attachée, usa de la fortune, mais n'en abusa jamais. Il la guida au lieu de se laisser entraîner par elle. En voici un exemple.
« Lorsqu'il fut question du mariage de la reine Isabelle d'Espagne avec un infant, j'étais ambassadeur à Paris. Un parti considérable à Madrid voulait porter au trône un autre prince, neveu du roi Léopold. Plusieurs personnages politiques, très-influents sur l'esprit du pays, regardaient cette dernière alliance comme devant raffermir les relations de la Péninsule avec l'Angleterre et le Portugal. La première de ces deux puissances était très-favorable à cette combinaison. J'eus, à ce sujet, plusieurs entretiens avec M. le marquis de Miraflores, mon collègue au couronnement de S. M. la
reine d'Angleterre et qui était à Paris en ce moment.
« Je crus devoir en informer le roi Léopold.
Sa Majesté repoussa bien loin cette idée, malgré la perspective très-tentante d'un quatrième trône pour sa race. En effet, ces mariages espagnols furent considérés comme une grande faute commise par le roi Louis-Philippe et son ministre, M. Guizot.
« Le roi Léopold avait prévu , avec sa prudence et sa perspicacité ordinaires , que , pour peu qu'il eût prêté la main à cette combinaison, c'eût été se brouiller à tout jamais avec le roi Louis-Philippe et son gouvernement et risquer de porter un coup funeste aux bonnes relations de la France avec la Belgique.
« Lord Normanby eut l'obligeance alors de me donner lecture , à différentes reprises , des dépêches très-remarquables de lord Palmerston, qui ne pardonna pas à M. Guizot et au roi des Français lui-même leur persistance à poursuivre une politique qu'il considérait comme la suite de celle de Louis XIV, lorsque , par l'élévation de son petit-fils, le duc d'Anjou, au trône des successeurs de Philippe II, il faisait dire « qu'il n'y aurait plus de Pyrénées. »
« Le roi Léopold, fort de son abstention dans
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ces intrigues matrimoniales, s'attacha à calmer l'irritation de la reine Victoria et du chef du Foreign-Oflîce, et usa de son influence à l'effet de prévenir les très-sérieuses conséquences d'une rupture entre les deux puissances.
« En I84S, je fus chargé de conclure un traité de commerce avec la France. Le Roi avait , à cette occasion, étudié la question des toiles, dans l'intérêt des Flandres, avec le même dévouement et les mêmes connaissances en cette matière que s'il fût né Belge. Il tenait beaucoup à ménager, dans de meilleures conditions sur le marché français, l'entrée de cet important fabricat, l'une des gloires industrielles de la Belgique. Sa Majesté seconda mes efforts afin d'obtenir les résultats les plus favorables à ces négociations qui avaient pour but la prospérité de l'industrie nationale. Rien, du reste, de ce qui concernait l'ensemble des intérêts du pays ne lui était étranger.
Il fut alors question de la révolution de 1848, et le Prince poursuivit :
« Lors des trop fatals événements de 1848.
le Roi donna de nouvelles preuves de sa sagesse et de sa prudence, en faisant disparaître toutes les méfiances que le gouvernement provisoire du
24 février aurait pu concevoir , à l'égard d'un souverain voisin, gendre de celui qui venait d'être renversé.
« J'avais pris l'initiative de faire, le surlendemain de cet événement, une visite toute personnelle (n'ayant plus de caractère officiel) à M. de Lamartine que je connaissais, et, sous le prétexte de le féliciter de ce qu'aucun excès populaire n'avait jusque-là signalé cette révolution si peu attendue, je lui dis que j'étais persuadé, connaissant le caractère de mon auguste souverain, que, bien que cet événement dût lui être sensible par suite de ses rapports de famille avec le monarque tombé, le roi Léopold serait belge avant tout et chercherait à ce que les mêmes bonnes relations qu'il avait eues avec le gouvernement ancien continuassent avec le nouveau.
« Je reçus bientôt, de la part de M. d'Hofschmidt, ministre des affaires étrangères, qui avait approuvé ma conduite du premier moment, des instructions m'accréditant auprès du gouvernement provisoire et m'autorisant à ouvrir avec lui des relations officieuses jusqu'à ce qu'elles devinssent officielles, lorsque la nouvelle forme du gouvernement français aurait
été adoptée par l'Assemblée constituante dont
les élections allaient avoir lieu .
<( Je dois àJa mémoire de l'honorable M. d'Hofschmidt de dire ici qu'il était impossible de donner, dans les circonstances aussi difficiles, des instructions empreintes d'une plus parfaite intelligence et mieux appropriées aux événements.
« Le roi Léopold se montra à la hauteur de la situation. Je pourrais, si la discrétion n'était pas un des premiers devoirs du diplomate, le prouver par plusieurs lettres que Sa Majesté voulut bien m'écrire et que je conserve précieusement. ; je pourrais montrer par ces écrits que Léopold 1" était un des hommes politiques les plus éminents de son temps.
«M. de Lamartine avait personnellement connu le roi des Belges en Italie et professait une véritable admiration pour la manière dont Sa Majesté gouvernait notre pays.
« Très -satisfait d'abord de mes relations avec lui, je le fus moins par la suite, car cet évolutionnaire, plutôt que révolutionnaire politique, se laissa entraîner, contre son gré peut-être, par quelques-uns de ses collègues qui formaient le mauvais côté de ce gouvernement improvisé.
« Le Roi avait une éminente qualité pour un souverain et un homme d'État : la prévoyance.
« En automne 4847, un de ces signes précurseurs des révolutions, sans gravité apparente,
s'était manifesté en France : je veux parler des banquets qui s'organisaient sous les auspices des chefs de l'opposition. Cela inquiétait notre roi, qui savait eombien il fallait peu de chose en Francepour exciter les passions.
« La présence, au milieu de cette agitation provoquée par les banquets , de deux membres de la famille Bonaparte, les princes Jérôme et Napoléon, le préoccupait aussi très-vivement. Lorsqu'à la fin d'un congé que j'avais obtenu, j'allai prendre les ordres de Sa Majesté, elle me chargea d'exprimer au roi Louis-Philippe les craintes que lui inspirait ce nom légendaire de Napoléon, par suite de laprésence de deux de ses représentants en France. Ce nom, ajouta-t-il, pourrait faire profiter des circonstances un des membres de cette famille, le prinee Louis-Napoléon, et susciter des embarras au gouvernement si le séjour en France des Bonaparte, momentanément autorisé, devenait définitif (').
(') On se rappellera peut-être qu'il était même question d'accorder une dotation à l'ancien roi de Westphalie.
■i Le lendemain de la révolution de février, on trouva parmi les papiers qui attendaient la signature royale, deux ordonnances, l'une portant allocation d'une pension de cent mille francs, accordée au prince Jérôme, et réversible par moitié sur la tête de son fils, l'autre élevant le dernier f rèr
« Je ne veux pas écrire au Roi, me dit Sa « Majesté, mais attirez la conversation sur ce « sujet, et cela dès votre retour à Paris, et faites- « lui part de mes appréhensions. »
« Je suivis exactement les instructions verbales dont j 'étais chargé, et, lorsque je communiquai à S. M. le roi des Français mon entretien avec le roi Léopold, mon auguste interlocuteur traita la chose en plaisantant , et me frappant sur le bras, selon son habitude familière dans les discussions un peu animées, il me dit : « Rassurez « le roi Léopold , mon gendre ; il s'inquiète à « tort; ce ne sont ni les banquets de veau froid, « ni les Bonaparte qui me désarçonneront. Je « suis trop ferme sur mon cheval. »
« Hélas ! les craintes du Roi, si bon prophète, se réalisèrent : trois mois après , le Roi, si ferme écuyer, était renversé, et quelques mois plus tard, le prince Louis-Napoléon arrivait au pouvoir.
« Si, après la chute de Louis-Philippe, la fusion entre les deux branches de la maison royale de France ne put s'opérer, cela ne dépendit pas du roi Léopold.
« Accrédité près de la Commission du pou-
de l'empereur à la dignité de pair de France. » Histoire du second empire, par Taxile Delord, t. I", p. 15.
voir exécutif, je reçus un jour la visite de plusieurs personnages légitimistes dont je dois taire les noms, qui me demandèrent d'intervenir officieusement auprès du roi Léopold à l'effet de l'intéresser à cette question comme suite naturelle et légitime de ses rapports de famille avec les princes d'Orléans. Je transmis cette communication à Sa Majesté.
« Le Roi avait prévu, dès que le nom de Louis- Napoléon serait prononcé , que ce prince passerait , en qualité de prétendant , entre les deux partis monarchiques trop faibles, étant séparés, mais qui, unis, eussent été très-forts pour résister aux bonapartistes et aux républicains de l'Assemblée. La fusion ne se fit pas.
« Nommé ambassadeur près le Saint-Siège, je rejoignis S. S. le pape Pie IX, à Gaëte, le lendemain de son arrivée dans cette ville. C'est alors que la prudente action du Roi s'exerça sur lord Palmerston afin que le Foreign-Office ne s'opposât pas à la réunion de la conférence projetée entre les quatre puissances catholiques, et dont le but était de s'entendre sur la question du retour du Saint-Père dans ses États.
Cette conférence se réunit à Gaëte.
« II en fut de même pour le roi de Naples.
que la flotte de l'amiral Parker tenait en échec
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afin d'empêcher l'armée napolitaine, placée sous les ordres du général Filangieri, de faire rentrer la Sicile révoltée sous l'autorité royale.
« L'Angleterre fut accusée, à cette époque, d'avoir eu quelques velléités de profiter des troubles d'Italie pour s'emparer de ce triangle maritime et en faire un lac anglais. Cette puissance semblait même être secondée par le gouvernement provisoire de la République française, qui avait envoyé des vaisseaux dans les eaux de Naples, vaisseaux à la tête desquels était l'amiral Baudin.
« Lorsque le comte de Ludolph fut chargé par le roi des Deux-Siciles de demander des explications sur l'attitude de la France vis-à-vis de son souverain, M. Bastide, alors ministre des affaires étrangères, lui répondit : « Comment « voulez-vous que nous prenions fait et cause « pour un roi dans sa querelle avec son peuce pie (') ! »
(') Le représentant de Ferdinand II ayant aussi invoqué les traités de 1815 sur lesquels étaient fondés les droits du Roi, M. Bastide ajouta : « Monsieur, vous me parlez toujours des droits de la couronne de Naples et des traités de 1815, mais rappelez-vous donc bien une chose, c'est que la France entière déteste jusqu'au nom de ces traités, c'est que l'on m'a reproché et l'on me reproche encore d'avoir négligé
« Ainsi , la règle de conduite de ces républicains était donc : périsse l'influence de notre pays et que bon marché soit l'ait d'une saine politique extérieure, plutôt que de sacrifier un principe !
« J'étais accrédité à cette époque auprès du roi Ferdinand, et j'ai donc pu, par moi-même, juger de ces événements.
« Les relations du roi Léopold avec ses ministres et ses chefs de missions envoyés près des cours étrangères étaient toujours marquées par
l'occasion offerte par les événements du 13 mai défaire canonner le palais même du roi de Naples, que le peuple de France regarde comme le pire de tous les Bourbons. Ce sentiment n'est pas, comme vous le pourriez croire, exclusivement celui de ce qu'on appelle ici la république rouge ; il est partagé par la presque unanimité de la nation et de l'Assemblée. N'oubliez pas que la révolution de 1 830 et celle de 1848 ont été, en très-grande partie, faites en haine des traités de 181 5. Une opinion très-puissante existe, qui veut que ces traités soient déchirés, même par la guerre, et le désir d'avoir recours aux armes est tellement répandu, qu'il a donné lieu, en ces derniers temps, à une bien triste méprise, lorsque nous avons vu plusieurs départements donner leurs voix à un Bonaparte, uniquement parce qu'il portait le nom d'un grand général... » La République française et l'Italie en 1848 par Jules Bastide, ancien ministre des affaires étrangères de France (édit. de Bruxelles), p. 186.
la plus parfaite bienveillance. Son âge, son expérience, son attitude calme au milieu des difficultés intérieures et extérieures lui donnaient une incontestable autorité dans la pratique des affaires. Éminemment pondérateur et conciliant entre les partis qui se disputent le pouvoir en Belgique, on ne put jamais l'accuser d'avoir eu des agents électoraux à ses ordres, dans son entourage.
« Le roi Louis-Philippe, à qui l'on a fait le reproche d'employer souvent quelques-uns de ses aides de camp pour exercer une certaine influence dans le choix des députés, me disait un jour, lors de l'avènement du parti libéral (ce qui lui déplaisait) :
« Je ne comprends pas que votre roi n'ait pas près de lui des personnes sur lesquelles il puisse compter pour agir sur les électeurs.
— « Sire, lui répondis-je, nous n'avons pas de camarilla en Belgique.
— « Eh bien , ajouta-t-il , je crains qu'il ne se trouve mal de son inaction dans ces circonstances.
— « Ce qui peut se pratiquer en France, objectai-je , aurait de très-fâcheuses conséquences dans notre pays. »
« La morale de ceci , c'est que le roi Léopold
est mort dans son palais, entouré des regrets et de la vénération de toute la nation, et que Louis- Philippe, malgré ses éminentes qualités, s'est éteint exilé sur la terre étrangère.
« Léopold I er se distinguait par une trèsgrande finesse d'esprit dans la conversation intime. Il avait acquis une parfaite connaissance des hommes qu'il avait, du reste, étudiés avec fruit. Sa raison aidant, il connaissait leur côté faible. Il m'en donna une preuve à mon retour de la mission que j'avais remplie en
France.
« Il m'adressa, à cette époque, quelques questions sur certains personnages politiques et militaires qui, à peine quelques jours avant le %k Février, protestaient, auprès du roi Louis- Philippe, de leur dévouement à toute épreuve. Je lui citais les noms de quelques-uns d'entre eux qui, le soir même de la révolution, étaient allés offrir les uns leur adhésion, les autres leur épée à la République, et j'ajoutais qu'à n'importe qui les Tuileries seraient ouvertes , président de la République, empereur ou roi. on les y verrait aussi assidus que dans les salons de M. de Lamartine. Le roi me fit cette réflexion profonde, malgré son côté plaisant : « Ces gens-là « sont comme les chats : ils sont habitués aux
« toits, Le changement des maîtres du logis leur « est indifférent. »
« Je dois cependant ajouter, et j'en suis heureux , que de nobles exemples de fidélité furent donnés dans ces circonstances malheureuses.
« Léopold I er connaissait sa valeur personnelle sans toutefois y mettre de l'orgueil ou de la vanité. Aussi fallait-il se garder, de crainte de compromettre ses rapports avec lui , de lui donner trop directement des conseils. Celui qui lui aurait dit : « Sire , il faudrait faire ceci ou cela, » se serait évidemment fourvoyé. Cependant, lorsqu'il consultait un personnage politique, il tenait à ce que l'avis qu'il demandait fût donné avec franchise ; il admettait le débat contradictoire, réfléchissait et se prêtait aux raisons alléguées par son interlocuteur, quand il les trouvait justes et utiles à la conduite des affaires. J'ai eu moi-même différentes occasions d'apprécier son caractère à ce point de vue, lorsqu'il me fit l'honneur de me demander mon opinion.
« Je crois que les quelques faits qui précèdent et qui, pour la plupart, sont inédits, contribueront à compléter l'histoire d'un roi que les Belges sont fiers d'avoir choisi et dont le nom ne sera prononcé par nos descendants qu'avec une respectueuse vénération. »