CHAPITRE TROISIEME
Art. 1 — Description et topographie.
C'est dans la Seigneurie du Lac Matapédia qu'a origine la colonisation dans l'intérieur de la Vallée. Nous avons vu en effet Pierre Brochu y faire du défrichement et de la culture, dès l'année 1833. Pendant de longues années, il fut même le seul colon, de Métis à Matapédia. Il est donc juste que nous connaissions davantage ce joli coin de terre. Aussi, après avoir fait l'histoire des origines de notre Vallée, consacrons quelques pages à celle de la seigneurie du lac qui lui a valu le nom qu'elle porte aujourd'hui.
La seigneurie du Lac Matapédia est ce territoire de trois milles de profondeur tout autour du lac du même nom. Ycompris le lac, elle peut avoir une longueur de vingt milles, sur une largeur de huit à dix milles. Défalcation faite de cette vaste nappe d'eau, elle comprend quatre-vingt-dix mille» acres de terre en superficie. Elle est enclavée dans les cantons McNider, Awantjish, Nemtayé, Amqui, Matane, Lepage et Langis.
Trois belles paroisses se partagent la portion de son territoire concédé par les seigneurs: la paroisse de Val-Brillant tout entière et une partie assez considérable de celles de Sayabec et d'Amqui, situées l'une à la tête du lac, l'autre à sa
décharge, pendant que celle de Val-Brillant en occupe presque toute la rive sud-ouest. Plus d'un tiers de ce domaine est encore en forêts et le sera encore longtemps peut-être. Ce sont les réserves de la John Fenderson Lumber Co. qui y exploite le bois de construction. Et comme elle en fait une coupe assez méthodique, il est possible que ces réserves ne soient pas prêtes d'être épuisées.
Cependant, il y aurait place là pour une autre belle paroisse, peut-être même pour deux. Ce beau territoire sera-t-il jamais abandonné aux colons? Verrons-nous un jour une belle église, en face de celle de Val-Brillant, mirer comme elle ses flèches dans les eaux du grand lac? Pourquoi non? La génération qui pousse en verra bien d'autres dans cette Vallée de la Matapédia qui, depuis quelques années, se couvre d'églises et de villages avec une rapidité telle que les étrangers en sont dans l'admiration. Bienheureux ceux qui seront témoins de ces choses ! Bienheureux ceux qui verront un jour les quatre ou cinq paroisses situées sur les bords du lac Matapédia, reliées par un chemin de ceinture et par une ligne de bateau qui les mettra en communication, les unes avec les autres! C'est un rêve, dites- vous? Mais que d'autres rêves plus hardis sont devenus réalité ici ! Mais n'en parlons plus : nous pourrions être tentés de nous dégoûter du présent. Essayons plutôt de faire, en quelques lignes, l'historique de ce beau coin de notre pays.
Art. 2 — Les Origines de la Seigneurie. — Concession au Sieur D amours de Louviers.
Comme la plupart des seigneuries du bas St-Laurent, c'est à la fin du dix-septième siècle, que la seigneurie du lac Matapédia fut concédée, par Louis de Buade, Comte de Frontenac, gouverneur du Canada, à Charles-Nicolas-Joseph Damours de Louviers.
Il est intéressant de noter le grand nombre de concessions de nefs faites à cette époque. On voit que le gouverneur du temps avait à coeur de mettre tout en oeuvre pour le développement de la colonie naissante. Malheureusement il n'obtint pas tous les résultats qu'il espérait. Un siècle plus tard, la plupart de ces seigneuries du bas du fleuve comptaient peutêtre plus de seigneurs que de colons. D'après les lois en vigueur, elles auraient dû retomber dans le domaine du roi; et c'est en effet ce qui arriva pour quelques-unes. Mais, à cette époque comme aujourd'hui, il y avait aussi "des accommodements avec le ciel". Dans le plus grand nombre de ces fiefs concédés, les seigneurs succédaient aux seigneurs et restaient toute leur vie sans censitaires. . . .
Il ne faudrait pas trop nous hâter de jeter la pierre aux seigneurs de ce temps. Il est certain qu'ils durent mettre tout en oeuvre pour augmenter la valeur de leurs domaines. Mais on sait que la plupart d'entre eux étaient des nobles, qui ne s'y entendaient pas le moins du monde aux choses de la culture ou de la colonisation, et qu'ils devaient par conséquent piétiner sur place. D'autre part, ce n'était pas chose facile que de diriger des colons dans les forêts du bas du fleuve, à des centaines de milles du fort de Québec, où ils pouvaient encore trouver protection contre les hordes iroquoises, qui semaient le carnage et la mort dans les premiers établissements français. Ce n'est qu'au commencement du dix-huitième siècle, après le traité de Montréal, signé en 1701, entre Callières et les tribus sauvages, que l'on voit poindre les débuts de la colonisation dans les seigneuries du bas St-Laurent. Et encore avec quel lenteur ce mouvement commence à se déclancher !
Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de nous étonner si la seigneurie du Lac Matapédia est demeurée si longtemps une forêt vierge, après sa concession. Quand on sait que le fief du
Bic, concédé au Sieur Denis Vitré, en 1675, n'avait pas encore de colons à la fin du dix-huitième siècle, on ne s'étonne plus que celui-là, situé près de cent milles plus bas, n'ait été colonisé qu'à la fin du dix-neuvième.
Mais citons l'acte de cette concession, tel qu'on le retrouve aux "Registres de la Tenure Seigneuriale", sous le régime français.