‹ Notes historiques sur la vallée de la MatapédiaChapitre 22 sur 31 · EGLISE DE VAL-BRILLANT · texte numérisé non relu

EGLISE DE VAL-BRILLANT

souvenir bien vivant à la mémoire, mais dont les dates sont incertaines, pour la plupart. Nous n'aurons donc pas autre chose à faire que de les préciser, pour l'avantage des historiens de l'avenir. Aussi ce dernier chapitre de nos "Notes sur la Vallée de la Matapédia" ne sera pas la partie la moins facile ni la moins agréable de notre travail.

Comme nous l'avons fait pour la Vallée et pour la Seigneurie du Lac, commençons par donner une courte topographie et description des lieux.

Val-Brillant est situé dans la seigneurie du Lac Matapédia, sur la rive sud-ouest du lac du même nom, ayant pour bornes: Sayabec à l'ouest, Amqui à l'est, les cantons Awantjish et Nemtayé au sud et au sud-ouest. Son étendue est de neuf milles de longueur, sur une profondeur de trois milles. Deux cent quinze lots de trois acres, formant un total de dix-neuf mille à vingt mille acres de terre forment les trois rangs qui la composent. Dans sa longueur, elle est traversée par le Chemin Matapédia qui côtoie à peu près la rive du lac, et par le chemin de fer C. N. E. Trois belles routes : la route Saucier, la route Lauzier et la route du "Grade" la traversent dans sa profondeur et servent de voies de communication aux colons des cantons Nemtayé et Awantjish.

La paroisse de Val-Brillant n'est plus un centre de colonisation, car depuis des années déjà, tous ses cadres sont parfaitement remplis. Sans doute plusieurs des lots qui la composent ne sont pas encore occupés par des colons résidants, surtout dans le troisième rang, mais ils sont tous en culture depuis longtemps déjà, et seront occupés plus tard par les enfants des concessionnaires.

Le trop-plein de la population de notre paroisse se déverse, depuis l'automne dernier surtout, dans le canton Nemtayé, situé à quelques milles en arrière, où une paroisse d'avenir est

en voie de formation. Plus de quarante lots y ont été concédés dernièrement à des colons de Val-Brillant, et des centaines d'arpents de défriché seront ensemencés dès le printemps prochain. Une belle route traversant le canton entre les Rangs III et IV sera bientôt terminée, à la grande satisfaction des colons, qui n'attendent que cela pour se fixer définitivement sur leurs terres.

Art. 2 — Les divers noms qu'a portés Val- Brillant, depuis son origine.

Le territoire de la paroisse dont nous sommes à faire la monographie a été connu sous tant de noms différents, suivant les époques, qu'il sera peut-être intéressant de les rappeler et de donner les raisons qui les ont motivés. Car les découvreurs ou les fondateurs de toute colonie n'ont pas agi à l'arbitraire en donnant un nom à leur fondation ou leur découverte. Ce nom trouve toujours son explication dans une circonstance ou un événement qui ont accompagné la découverte ou la fondation; dans un accident géographique quelconque; ou enfin il trahit le culte que le découvreur ou le fondateur avait pour tel ou tel mystère de notre religion, pour tel ou tel saint du calendrier de l'Eglise. Val-Brillant ne fait pas exception à la règle générale : nous allons nous en convaincre.

Remontons tout-à-fait à l'origine. Avant 1833, il n'est nullement question de nous dans l'histoire du pa}Ts. Au cours des deux explorations faites avant la construction du Chemin Kempt, quand il est question du territoire qui devait devenir la paroisse de Val-Brillant, on le désigne tout simplement sous le nom de Lac Matapédia. Ce sont les temps préhistoriques...

En 1833, comme nous l'avons vu dans le Chapitre Premier de ce travail, Pierre Brochu, le premier colon de la Vallée, va

s'établir à la tête du Lac, à une couple de milles de l'église actuelle de Sayabec, et à peu près à la même distance de la limite ouest de la paroisse de Val-Brillant. C'était le premier habitant de la Vallée, et il devait en être aussi le seul pendant assez longtemps. Il n'en fallait pas plus pour que le lac Matapédia, sur les bords duquel il avait fixé sa résidence, fût appelé par les voyageurs le "Lac à Brochu". Le nom de Matapédia avait à peu près disparu, pour faire place à celui-là. Et le poste lui-même qu'occupait notre premier colon était connu sous le nom de "Brochu" ou "Brouché", comme nous l'avons vu plus haut, en faisant l'histoire du Chemin Kempt; tout comme certaine partie du territoire de Lac au Saumon s'appelait "Para", du nom de l'Indien qui y vivait.

Et il en fut ainsi jusqu'à l'année 1871. Cette année là, les MM. Neilson & Mc-Gowe, commencèrent les travaux de la section No. 14 de l'Intercolonial, de Tartigou à Amqui. Comme il fallait beaucoup de pierre et de chaux pour la construction des nombreux ponts de leur division, ils ouvrirent une carrière sur les bords du lac Matapédia, sur la propriété actuelle de M. Théodore Paquet, et y firent un four à chaux. Grand nombre d'ouvriers vinrent des paroisses du fleuve occuper les nombreux "camps" que les MM. Neilson & Mc-Gowe y avaient fait construire pour leurs ouvriers. A certaines époques, de 1871 à 1875, il y eut dans ce "chantier" deux à trois cents hommes. Cet établissement était connu alors sous le nom de Mc-Gowe, ainsi que tout le territoire avoisinant. Aussi, quand nos premiers colons partirent de Ste-Luce, pour venir s'établir dans les limites de notre paroisse, ils dirent qu'ils s'en allaient à Mc-Gowe. Et tel fut le nom sous lequel on connut ce territoire, jusqu'en 1876.

Cette année-là, l'Intercolonial fut ouvert au trafic général, dans la Vallée de la Matapédia. On se rappelle en effet que

le premier train régulier y passa le 1er juillet 1876. A peu près sur l'emplacement de la gare actuelle du chemin de fer, on avait construit un immense hangar en pièces de cèdre, qui avait servi de remise pour les outils, le charbon et autres matériaux employés dans la construction. Cette bâtisse, qu'on avait toujours nommée la "Cedar-Hall", était utilisé comme gare du chemin de fer, quand les premiers trains commencèrent à circuler. Il fallait lui donner un nom : à défaut d'autre, on lui conserva tout simplement celui de "Cedar-Hal", qu'elle portait déjà. Ce nom s'est étendu de la gare elle-même au territoire tout entier de la mission qui commençait à se fermer dans son voisinage. Et il en fut ainsi jusqu'en 1883 : la petite mission naissante portait le nom de Cedar-Hall.

Le 20 juin de cette année, Mgr Jean Langevin, Evêque de Rimouski, faisait sa première visite dans cette jeune colonie. En bon patriote et homme intelligent, il fut choqué de ce nom anglais, qui n'évoquait aucun souvenir, et qui ne disait rien à un coeur canadien. Aussi le changea-t-il en celui de St-Pierre du Lac Matapédia: St-Pierre en l'honneur de Messire Pierre Brillant, curé de St-Moise et desservant de cette mission; du Lac Matapédia, parce que toute cette mission se trouvait comprise dans la seigneurie de ce nom. Le nom de Cedar-Hall disparaissait au point de vue canonique, mais il devait rester attaché à la gare du chemin de fer et à la municipalité scolaire, jusqu'à ces dernières années. En réalité, le nom de St-Pierre du Lac n'était employé que dans les documents officiels de la curie épiscopale.

Enfin, en 1911, Messire Pierre Brillant, fondateur de la paroisse, disparaissait de la scène du monde, emportant l'estime et le regret de toute la population qui l'avait vu à l'oeuvre pendant de longues années. Monsieur le Notaire M. P. Laberge, de Val-Brillant, se faisant en cela l'interprète des sentiments

et des désirs de tous les paroissiens, crut avec raison faire acte de reconnaissance envers le regretté défunt, en demandant à l'Honorable L.-P. Pelletier, alors Ministre des Postes, de changer le nom du Bureau de Cedar-Hall en celui de Val-Brillant. La demande fut exaucée aussitôt. Mais le nom de Cedar-Hall restait toujours attaché à la gare du chemin de fer et à la Municipalité scolaire. En 1913, après des instances réitérées de la part du nouveau curé de la paroisse, la Commission des Chemins de fer faisait elle aussi à la gare le changement désiré, et lui substituait celui de Val-Brillant. L'année suivante, le Surintendant de l'Instruction publique acceptait à son tour le nouveau nom, pour la Municipalité scolaire. Enfin, en 1915, eut lieu la division des deux municipalités qui composent la paroisse. La nouvelle municipalité fut érigée sous le nom de Municipalité du Village de Val-Brillant, pendant que l'ancienne conservait son nom de Municipalité de St-Pierre du Lac Matapédia.

Et tout le monde est content de ce nom si bien français, qui sonne si délicieusement à l'oreille, et qui évoque d'autres souvenirs que celui d'une remise à charbon. . . Des puristes auraient préféré Val-Briant ; mais on a cru qu'il était sage de conserver à ce nom l'ortographe que feu Messire Brillant lui donnait lui-même.

Art. 3 — Première habitation construite dans les limites de la paroisse, et premier habitant. — Deuxième habitation. — Les carrières Mc-Grevy et Mc-Gowe.

La première habitation qui fut construite dans les limites de notre paroisse est disparue maintenant. Nos lecteurs aimeront peut-être à connaître à son sujet les détails qui vont suivre. Elle appartenait à M. Daniel Fraser, de Matapédia, qui

fît le service du transport des postes entre Ste-Flavie et Ristigouche, jusqu'à l'année 1876. C'est en 1867 ou 1868, paraît-il, que cette première maison fut bâtie, près du ruisseau qui coule sur la terre de Dame Timothé Lévesque, l'ancienne propriété de M. Lucien Morin. C'était un simple relai de poste. Les postillons s'y arrêtaient pour changer leurs chevaux ou pour s'y mettre à l'abri pendant la tempête. En 1867 ou 1868, M. Fraser prit à son service Marc Morisset, de Bonaventure, et lui confia la charge de tenir ce poste, fonction qu'il remplit jusqu'au 1er juillet 1876, alors que les postillons furent abolis dans la Vallée, l'Intercolonial ayant pris le transport des malles. Daniel Fraser vendit alors, ou donna sa maison à Morisset, qui était devenu cantonnier sur l'Intercolonial. Comme il lui fallait résider près de la gare du chemin de fer, il acquit un terrain, à peu près à l'endroit où se trouvent aujourd'hui les bureaux de la John Fenderson Lumber Co., et y transporta la maison de Fraser, qu'il occupa jusqu'en 1883. Il quitta la mission à cette date, et sa résidence devint, la même année, la première maison d'école de la municipalité. Délie. Anna Fortin, fille de Hilaire Fortin, en fut la première institutrice. Voilà quelle fut la première habitation construite dans les limites de Val-Brillant; et voilà, dans la personne de Marc Morisset, le premier habitant de notre paroisse. Il en fut même l'unique, pendant quelques années, avant l'ouverture des carrières Mc-Grevy et Mc-Gowe.

Mais voilà que les travaux de la construction de l'Intercolonial allaient commencer. Dès 1869, des ingénieurs et arpenteurs en faisaient le tracé, en vue des contrats qui seraient signés dans l'hiver 1870-71. La Division H., au-delà de Causapscal, qui fut entreprise par Robert Mc-Grevy & Co., eut pour ingénieur, en 1872, M. Peter Grant, qui remplaça M. W. G. Thompson. Comme M. Grant avait à surveiller les travaux

de la carrière Mc-Grevy, à Val-Brillant, il construisit, pour lui et pour les entrepreneurs Neilson et Mc-Gowe, la maison qui appartient aujourd'hui au Chemin de fer et qui est habitée par M. William Fournier. C'est la deuxième habitation de la paroisse.

Mais à ce sujet, on ne s'entend pas parfaitement. D'après quelques-uns, cette maison habitée par M. William Fournier aurait été construite, en 1871, par les entrepreneurs Neilson & Mc-Gowe eux-mêmes. Ce dernier y logea lui-même, avec sa famille, pendant quelques années. Là se trouvaient les "Headquarters" des entrepreneurs de cette division. Un peu plus tard, pendant que les carrières Mc-Grevy et Mc-Gowe étaient en exploitation, cette maison fut utilisée comme magasin et boulangerie. Enfin, en 1876, elle devint la résidence de M. Faye, le contre-maître des cantonniers. En tout cas, la différence entre les deux versions n'est pas assez grande pour qu'il faille chicaner là-dessus.

Disons plutôt un mot des premiers habitants de Cedar-Hall, après Marc Morissette, qui, comme nous l'avons vu, il y a un instant, fut le premier habitant de la paroisse, et qui y résidait avec sa famille, dès 1867 ou 1868. Une foule d'autres devaient le suivre, quelques années plus tard, mais ne devaient pas résider. C'étaient les employés des entrepreneurs Neilson & Mc-Gowe et de Robert Mc-Grevy & Co., qui vinrent y exploiter des carrières de pierre et un four à chaux.

La première, la carrière Mc-Grevy, située sur la propriété de M. Philippe Roy, celle d'où l'on a extrait la pierre pour la construction des églises de Sayabec, Capsapscal et Val-Brillant, fut ouverte en 1871. On y prit la pierre pour la construction de tous les ponts de la Division de Robert Mc-Grevy. On la transportait à Causapscal, par voie du lac et de la rivière Matapédia, sur d'immenses radeaux traînés par un petit ba-

teau à fond plat, qu'on appelait "scow". Parler de la Carrière Mc-Grevy, c'est évoquer tout un monde de souvenirs, paraît-il, chez les contemporains de cette époque. . . Le missionnaire était loin . . . , il y avait là toutes sortes de gens . . . , et le diable s'en mêlait aussi ! Il paraît même que de temps en temps on lui voyait les cornes ! . . .

La carrière Mc-Gowe fut ouverte. Tannée suivante, en 1872. Elle était sur la propriété de M. Théodore Paquet. On y avait construit un four pour la fabrication de la chaux, et on y extrayait aussi la pierre pour la maçonnerie des ponts. En 1872, on y construisit les "camps" qui devaient loger quelques centaines d'ouvriers pendant une couple d'années.

C'est à cette époque, vers 1874, croyons-nous, qu'eut lieu la première messe, dans le territoire de la paroisse. Elle fut célébrée en plein air, à la carrière Mc-Gowe, sur les bords du lac, par Messire Guillemette, alors curé de Ste-Luce, et en visite ce jour-là chez ses anciens paroissiens. On y avait élevé un autel improvisé qu'on avait décoré à profusion de verdure et de fleurs des champs. Spectacle sublime et touchant que celui de cette première messe, célébrée dans la forêt, en présence de ces hommes en habit de travail !

Les missionnaires que l'évêque avait nommés pour desservier les milliers d'ouvriers qui travaillaient à la construction de l'Intercolonial, devaient venir aussi dans la suite célébrer les saints Mystères dans les "camps" des carrières Mc-Grevy et Mc-Gowe, et cela jusqu'en 1876. A partir de cette date, c'est dans la gare du chemin de fer, la "Cedar-Hall", qu'on devait célébrer la sainte messe, comme nous le verrons plus loin.

Art. 4 — Les premiers colons de uCedar-HalV\

Cependant on était en 1872, et pas un arbre n'avait encore été abattu dans le territoire de Cedar-Hall, pour des fins de

culture et de colonisation. Mais le temps était venu où les premiers colons allaient se lancer à l'assaut de la forêt.

Il fallait avoir une bonne somme de courage et d'endurance, pour quitter les prospères paroisses agricoles qu'étaient alors Ste-Luce et Ste-Flavie, pour venir s'enfoncer dans la Vallée de la Matapédia, surtout dans la seigneurie, où il n'y avait encore que trois ou quatre familles. C'est cependant ce que firent Johnny Gendron, Joseph Morin et Germain Gendron. Leurs parents et leurs amis, qui les virent partir de Ste-Luce, pour se lancer dans cette aventure, durent hausser les épaules et rire de pitié devant leur enthousiasme; mais ils partirent quand même.

Ce n'est pas une sinécure que d'être le pionnier d'une colonie, mais il faut qu'il y en ait un. Et Dieu qui a ses vues, qui veut l'agrandissement du domaine de son Eglise et par conséquent la création de nouveaux établissements, a toujours su inspirer à des hommes qu'il savait capables de ce sacrifice, la pensée d'aller se constituer les pionniers des paroisses de l'avenir. Que de cultivateurs à l'aise et vivant parfaitement bien chez eux, on a vus quitter leurs terres qu'ils avaient complètement défrichées, au prix de tous les sacrifices, pour aller s'enfoncer de nouveau dans la forêt et recommencer la carrière de colon ! On a eu beau les ridiculiser, les décourager, leur montrer l'avenir sous le jour le plus sombre, leur faire voir les déboires qu'ils se ménageait: rien n'a pu les arrêter; ils sont partis quand même. Il en est qui ont fait ce métier toute leur vie, comme si Dieu les avait créés uniquement pour ouvrir des terres aux autres. Le délicieux roman de Louis Hémon, "Maria Chapdelaine", nous fait toucher du doigt cette vérité, que la vocation de défricheur en est bien une véritable, et que le peuple canadien-français en fournit les plus beaux exemples. Honneur à ceux-là ! Inconsciemment peut-être, sans

même s'en douter, sans prévoir les conséquences de leur acte, ils fondaient des paroisses et jetaient dans la terre la semence de l'avenir. Mais ils n'en ont pas moins droit à la reconnaissance de ceux qui jouissent aujourd'hui de leurs labeurs, et qui récoltent dans l'allégresse et l'aisance là où ils ont semé dans la peine et à la sueur de leur front. Oui, honneur aux pionniers de nos paroisses ! Ce sont des fondateurs. Ils ont fait plus pour la survivance de notre race et l'agrandissement du domaine de la patrie, que les politiciens retors ou les financiers véreux auxquels on élève des monuments. Cependant comme on semble les ignorer ces véritables bienfaiteurs de la patrie !

Johnny Gendron, Joseph Morin et Germain Gendron étaient de ces pionniers par vocation. Leur arrivée sur les bords du Lac Matapédia, dans l'état de fortune où ils se trouvaient, le prouve mieux que tout ce que nous pourrions ajouter. Faisons en quelques lignes l'historique de leurs humbles débuts dans le territoire de la paroisse actuelle de Val-Brillant.

Johnny Gendron venait de Ste-Luce. Il avait entendu parler, par les ouvriers de l'Intercolonial, de la carrière Mc-Gowe qu'on venait d'ouvrir, sur les bords du lac Matapédia, et des immenses terrains qu'il y avait là, dans ce site enchanteur, et qui n'attendaient que le colon. Il part avec sa famille de trois enfants, avec l'intention de travailler d'abord à la carrière, pour vivre en attendant la première récolte, puis de défricher un de ces lots si bien boisés et dont la terre paraissait si riche. Arrivé ici en 1872, il trouve en effet de l'emploi, pendant trois ans, à la carrière Mc-Gowe. Mais dès son arrivée, il s'était choisi un lot de terre: celui qui est cultivée aujourd'hui par M. Alfred Turgeon, à un mille du village. En 1873, il avait déjà fait un peu de défriché, et au printemps, il avait semé

deux minots d'orge. . . Ce furent les premières semailles faites dans le territoire de notre paroisse.

Johnny Gendron dut dire ses espérances à Germain Gendron, son père et à Joseph Morin, qui vivaient alors à Ste-Luce, et les engager à tenter eux aussi l'aventure. En tout cas, au printemps 1873, ces deux derniers arrivent à leur tour à Mc-Gowe. Joseph Morin avait avec lui une famille de douze enfants. La loi Mercier n'était pas encore inscrite dans nos Statuts: sans cela il aurait eu gratuitement son lot de terre I... Mais à cette époque, où ces terrains étaient censés appartenir à la couronne, malgré les prétentions de Bartholomew, on ne se mettait pas en peine pour si peu. On se choisissait une terre et on la défrichait, quitte à prendre un titre plus tard, quand on y serait forcé. Aussi les deux nouveaux colons, tout en travaillant, jusqu'en 1876, à l'extraction de la pierre et au four à chaux, s'étaient ils choisi chacun un lot de terre. Germain Gendron avait pris la terre cultivée aujourd'hui par M. Désiré Ruest, et Joseph Morin celle de M. Théodore Paquet, sur laquelle se trouvaient les "camps" de la Cie McGowe; et tous deux avaient commencé à faire eux aussi un peu de défrichement, et à semer quelques minots de grain.

En 1876, au mois de juillet, les travaux de la construction de l'Intercolonial étaient complètement terminés. Aussi, en prévision de cela, nos trois premiers colons avaient fait, ce printemps, des semailles un peu plus considérables. Elles ne furent pas fortes cependant, car le défriché n'était pas encore bien grand, et il était difficile de se procurer du grain de semence. Joseph Morin, en particulier, n'était pas riche, et il avait une grande famille. Son fils, M. Lucien Morin, de Val- Brillant, nous dit que Madame Brochu, veuve de feu Pierre Brochu, qui vivait encore à cette date, au vieux poste de la Rivière St-Pierre, lui fournit le grain par ses premières se-

mailles. La récolte fut belle à l'automne, mais il en fallait une excellente pour nourrir et entretenir une famille de douze enfants ! . . . Aussi nos trois premiers colons durentils compter encore, pendant une couple d'années, sur le travail qu'ils faisaient à l'étranger, pour vivre avec leurs familles. Madame Pierre Brochu, qui cultivait encore sa ferme de la Rivière St-Pierre, et Thomas Fréchette qui vivait à l'aise à Amqui, les employaient tous trois, au temps des semailles ou des récoltes, au prix de soixante à quatre-vingt sous par jour. C'était peu, mais avec cela on vivait. Sans doute on ne se donnait pas toutes ses aises comme on le fait aujourd'hui, mais il y avait toujours du pain sur la planche et on ne se couchait jamais sans souper. . .

Et voilà l'histoire des débuts de nos trois premiers colons. Deux d'entre eux, Joseph Morin et Germain Gendron, ont passé le reste de leur vie dans la paroisse qu'ils avaient ouverte à la colonisation, et y sont morts. Joseph Morin y a de nombreux descendants. Johnny Gendron, qui fut le premier de ces trois pionniers, vit encore, aux Etats-Unis. Nous avons eu l'avantage de le voir tout récemment et de converser longuement avec lui. Malgré ses 75 ans, il est encore droit et solide comme un jeune homme. Et il est difficile de ne pas se sentir étrangement impressionné quand on voit le développement qu'a pris notre paroisse, et qu'on est en présence de celui qui en a abattu les premiers arbres et qui y a fait les premières semailles.

Art. 5 — La colonie de Cedar-Hall, de 1876 à 1881. — Mouvement de la colonisation.

En 1876, il y avait à Cedar-Hall quatre familles seulement : celles de Marc Morisset, Germain Gendron, Johnny Gendron et Joseph Morin.

En 1877, il en arrivait une nouvelle : celle de M. Denis Faye, qui devait être le contre-maître des cantonniers de l'Intercolonial, et occuper la maison où demeure aujourd'hui M. William Fournier. Ce dernier, qui vivait alors à Amqui, nous dit être venu à Cedar-Hall, cette année là, et n'avoir vu sur tout le parcours de la route, depuis la Décharge du Lac, jusqu'à la ferme de Madame Pierre Brochu, que les cinq habitations que nous venons de nommer.

L'été suivant, 1878, Sifroy Canuel quitte Sandy-Bay et tente l'aventure de colon, dans la Vallée de la Matapédia. Après un repos de quelques jours à la demeure de Johnny Gendron, il se dirige vers " La Pointe-aux- Bouleaux" et s'y choisit la terre que son fils, Sévérin Canuel, cultive encore aujourd'hui. Quelques jours plus tard, il avait déjà fait quelques perches de défriché. Alphonse Lauzier, qui avait déjà travaillé ici, quelques années plus tôt, à la construction de l'Intercolonial, revient alors à Cedar-Hall, pour s'y établir. Pendant qu'il se cherche un lot à son goût, voilà qu'il rencontre Sifroy Canuel, qui lui montre son défriché et qui lui dit ses espoirs pour l'avenir. Alphonse Lauzier admire cette terre, la convoite, et en offre à son propriétaire la somme de trente dollars ($30.00) .... Ne riez pas, chers lecteurs, c'est très véridique. Songez plutôt que c'était une petite fortune, à cette époque, dans les forêts de la Matapédia. Mais Sifroy Canuel refuse; et nul doute que M. Séverin Canuel, son fils, refuserait encore aujourd'hui la même somme pour cette belle propriété où il vit à l'aise avec son gendre M. Joseph Beaulieu . . . Cependant Alphonse Lauzier ne se laisse pas décourager pour si peu. La belle aisance qu'il a acquise par la suite, et l'activité qu'il a déployée dans la construction et l'exploitation de quinze "moulins à scie" prouvent assez qu'un échec ne le rebutait pas. Il se choisit les lots voisins, cultivés

aujourd'hui par MM. J. F. Pelletier, Ferdinand Beaulieu et Isidore Canuel, et se met à l'oeuvre comme son voisin. Deux autres colons venaient d'arriver, en même temps que Alphonse Lauzier: c'étaient Damase Turgeon et Pierre Côté. Le premier venait d'Amqui, le second de Cacouna. Damase Turgeon s'établit sur la terre qu'il cultive encore aujourd'hui, comme un jeune colon, malgré ses soixante-treize ans sonnées; pendant que Pierre Côté prend les terres appartenant aujourd'hui à MM. Jean Caron et Jean Paradis. Et voilà les pionniers de Cedar-Hall, pour l'année 1878. On peut les appeler en toute vérité des pionniers, puisqu'ils ont ouvert à la colonisation tout ce territoire qui s'étend de l'église actuelle de Val-Brillant jusqu'à la Décharge du lac. Un seul de ces premiers colons a disparu, les autres vivent encore dans la paroisse qu'ils ont fondée. Et il fait bon leur entendre raconter, avec abondance d'incidents tristes ou drolatiques, la vie que l'on menait sur les bords du lac Matapédia, il y a quarante ans. . .

Mais voilà qu'un incident célèbre clans les annales de notre paroisse et de toute la seigneurie, allait apporter des renforts à la colonie naissante. On se rappelle les détails de l'affaire Bartholomew-Gagnon-D'Amours, que nous avons racontée dans le chapitre précédent. En 1875, les Héritiers D'Amours avaient fait valoir leurs droits par un avis public qu'ils avaient fait afficher en plusieurs endroits de la seigneurie. Mais les colons n'en tenaient aucun compte. Ils ne s'inquiétaient pas davantage de Bartholomew qui, par l'intermédiaire de son agent, le Notaire Louis-Pierre Gauvreau, de Rimouski, faisait lui aussi acte de propriétaire et protestait contre l'usurpation de son domaine. Il paraît cependant que l'agent de Bartholomew, tout en remplissant ce qu'il croyait être son devoir, riait sous cape de voir l'obstination des "squatters". Il semble même qu'il disait confidentiellement aux intéressés, après leur

avoir signifié son protêt: uNe bougez pas! tenez bon! Si Ton vous force à quitter, on vous paiera vos améliorations" ! Jules D'Amours, que ses co-héritiers avaient nommé leur procureur, croyait de bonne politique de faire acte de propriétaire en établissant des colons dans son prétendu domaine. Dans l'hiver 1879, il dirigeait vers la colonie de Cedar-Hall, son parent, Julien D'Amours, de Trois-Pistoles, qui s'établit sur les deux terres appartenant aujourd'hui à MM. Louis Beaulieu et Théophile Rioux. En même temps arrivait Joseph Gagnon, un autre concessionnaire de Jules D'Amours, qui devait, deux ans plus tard, être poursuivi par les King Bros., et condamné, comme tous les autres colons, à prendre un nouveau titre de propriété, ou à déguerpir. Gagnon se fixa sur la terre qui appartient aujourd'hui à M. Alexis Gendron. Au printemps de la même année, arrivent les membres de la famille de Julien D'Amours, ainsi que son fils Joseph, qui s'en va s'établir sur la terre que possède aujourd'hui M. Gaudiose Saucier. Puis, au cours de la même année, il y eut une émigration assez considérable des paroisses de Ste-Françoise et de Trois-Pistoles. La plupart de ces nouveaux colons avaient des titres de Jules D'Amours. Citons leurs noms avec la désignation des terres sur lesquelles ils se fixèrent: Ignace Lavoie, sur une partie de la terre de Damase Turgeon ; Thomas Pelletier, sur la terre de Pierre Pelletier; Patrice Samson, sur la terre de Louis Claveau, autrefois propriété de Cyprien Caron; Vénérand Pelletier, sur la terre de Ernest Paradis; Eusèbe Pelletier et Cyprien Pelletier, sur la terre de Paul Caron; Amable Bélanger et Jean-Baptiste Bélanger, sur la terre de Willie Bérubé ; Joseph Denis dit Quimper, sur la terre de Joseph Saucier ; Paul Beaulieu, sur la terre de Victor Sirois ; Joseph Rioux et Alphonse Rioux, sur la terre de Jean Caron. Au nord de l'église, dans le voisinage des établissements des trois premiers

colons, deux nouvelles familles arrivaient aussi en 1879 : celles de Joseph Aïthotte, sur la terre de William Malenfant, et de Joseph D'Auteuil, sur la terre de Dame Timothé Lévesque. En tout, seize familles durent venir cette année là. En sorte qu'en 1879, la colonie de Cedar-Hall en comptait déjà vingtcinq. Tout le premier rang était ouvert, à peu près, à l'exception du portage de Sayabec. Une grande activité régnait à Cedar-Hall, sur les bords de la belle grande route Matapédia, alors la plus belle de la province. Du lever au coucher du soleil, on n'entendait, d'un bout à l'autre de la colonie, que les gémissements des grands cèdres, des géants de la forêt, terrassés sous la hache du colon. Le soir, pour se reposer de ces combats épiques, nos colons se réunissaient dans une même maison, et y passaient de ces belles veillées de l'ancien temps. On se racontait les incidents de la journée, on ébauchait des projets pour celle du lendemain, on se disait ses espérances pour l'avenir. Alors qu'on était si éloigné des centres, on avait peu de nouvelles du dehors. Aussi on éprouvait plus le besoin de causer des événements qui se passaient dans la petite colonie. Pendant quelques mois, le sujet des conversations de nos premiers pionniers fut la fameuse "bête à Quimper". . ., ce monstre affreux à tête de cheval et à queue de poisson, que l'on vit si souvent prendre ses ébats dans les eaux du grand

lac

En 1880, quelques nouveaux colons viennent grossir la paroisse en formation. Ce sont : Fabien Caron, qui achète le lot de Patrick Samson; Michel Dechamplain, qui se construit une maison sur la terre actuelle de M. Emile Bélanger; Joseph Migneault, qui s'établit sur la terre de M. Edouard Brochu; Léon Saucier, qui prend la terre cultivée aujourd'hui par M. Joseph Sirois; et Joseph Lepage, qui commence à défricher la terre de M. Ludger Biais. En même temps, Joseph

Smith, arrivé cette même année, se construisait un magasin à l'endroit où est aujourd'hui la résidence de M. Pierre Joncas. Voilà ce qu'était la colonie de Cedar-Hall en 1880. Elle comptait une trentaine de familles, près de deux cents âmes et un magasin. Mais on n'avait pas encore de chapelle. La gare du chemin de fer, cédée généreusement par son chef, M. Trottier, servait d'église, en attendant des jours meilleurs, qui ne devaient pas tarder à venir.

Art. 6 — Premiers Missionnaires et Desservants de Cedar-Hall. — Construction de la première chapelle.

Avant d'aller plus loin, il importe peut-être que nous recherchions quels furent les premiers missionnaires ou desservants de la colonie naissante de Cedar-Hall, depuis son origine. Dans notre catholique Province de Québec, l'histoire de la paroisse civile se confond avec celle de la paroisse religieuse. Tout gravite autour du clocher de l'église qui en est le centre. Les principaux événements en sont donc les événements religieux. Aussi quand on fait l'historique de nos paroisses, recherche-t-on tout d'abord les noms des prêtres qui les ont desservies, les dates de la première messe, de l'arrivée du premier curé résidant et de la construction des édifices religieux. C'est en somme là toute l'histoire de nos paroisses.

Quels furent les premiers missionnaires de Cedar-Hall ? En quelle année y fut célébrée la première messe? Quand fut construite la première chapelle ?

Rappelons tout d'abord que ce fut en 1874, sur les bords du Lac Matapédia, sur la terre de M. Théodore Paquet, que les Saints Mystères furent célébrés pour la première fois, dans les limites du territoire qui forme aujourd'hui la paroisse de Val- Brillant. Comme nous l'avons dit plus haut, par la suite, les

missionnaires chargés de la desserte des ouvriers de l'Intercolonial devaient la célébrer souvent dans les "camps" des carrières Mc-Grevy et Mc-Gowe, et plus tard, dans la maison de Joseph-Morin.

En 1876, la première gare du chemin de fer était construite. La messe y fut célébrée plusieurs fois, de 1876 à 1880, soit par Messire Audet, curé de St-Moise, soit par son successeur, Messire Trudelle. En 1880, il y eut un jubilé accordé au monde entier. L'évêque de Rimouski permit aux habitants de Cedar- Hall, qui n'avaient pas encore de chapelle, d'en faire les exercices publics dans cette gare du chemin de fer.

Enfin, en 1880, feu Michel Dechamplain décédé récemment, arrive dans la mission, y prend un lot de terre, et se construit une maison sur l'emplacement de l'ancienne résidence de M. Cirice Jean. M. Dechamplain ayant offert généreusement au missionnaire de venir loger chez lui et d'y faire les offices du culte, celui-ci accepte, et pendant deux ans, la maison de Michel Dechamplain sert de chapelle. A cette époque c'était Messire L. Pérusse qui avait la charge de la cure de St-Moise et des missions dépendantes.

Mais la population augmentait constamment et les colons commençaient à sentir la nécessité de se construire une petite chapelle. En janvier 1881, une requête signée par tous les intéressés était adressée à Mgr Langevin, Evêque de Rimouski, pour lui demander l'autorisation de construire une maison, qui servirait de chapelle pendant quelques années, puis de logement pour le curé, quand on serait en mesure de construire une église. L'Evêque accueillit favorablement cette requête, et le 11 février de la même année, il émanait le décret suivant :

Page 1