‹ Notes & penséesChapitre 10 sur 32 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

Le goût des anecdotes me vient de Sainte-Beuve. En voici une qu'on me raconte sur Félix Pyat.

Félix Pyat connaissait un tailleur à la mode et démocrate, nommé Zanc, et qui était aussi, si je ne me trompe, celui dont Gavami enviait et dessinait même parfois la coupe d*habits. Pyat avait fait prendre à M. Zanc une action de cinq cents francs dans un journal qu'il venait de fonder, et où luimême avait mis tout son patrimoine. Le tailleur ne voulait pas tout d'abord prendre l'action que lui proposait Pyat, alléguant qu'il emploierait mieux ses cinq cents francs à acheter du drap. Il s'était à la fin laissé persuader par l'honnêteté et la conviction de Pyat qui croyait sincèrement au succès de son journal. Malheureusement le journal tomba, et son fondateur ne sauva rien de l'argent qu'il y avait mis : mais il tint à honneur de rembourser à M. Zanc les cinq cents francs, ne voulant pas s'accuser de les lui avoir fait perdre. — A quelque temps de là, on allait jouer une pièce de Pyat à l'Odéon : M. Zanc le rencontra dans une tenue médiocre aux yeux d'un tailleur, et lui en fit honte : « Ecoutez, lui dit Pyat, je vous enverrai une loge pour l'Odéon :

si ma pièce réussit, vous me ferez un beau vêtement ; si elle tombe, j*irai au Temple m*acheter une veste... »

Mot de Félix Pyat : « Le romantisme nous a été apporté dans les fourgons de l'invasion, avec les Cosaques i. »

Je tiens ce mot de Préault, qui avait été longtemps Tami de Pyat, et qui n'avait pas cessé de Faimer, même pendant la Commune.

On corrigeait chez Michel Lévy les épreuves des Lettres à une inconnue, par Mérimée. Noël Parfait me dit à un certain passage, qui avait été mal copié : « Connaissez-vous le grec? » — « Pas assez, répondis-je, pour rectifier du Mérimée qui était un maître helléniste. » — « Alors, je montrerai le pas-

I . Catholicisme et royalisme à part (et la suite, et la fm surtout, ont bien prouvé que ce n'étaient là que des décors), il faut bien reconnaître que le romantisme a remis du sang dans les veines à une langue qui s'en allait. Il a rajeuni le drame moderne, — et Félix Pyat est un des pères et des maîtres du drame; mais son tempérament bien français, l'amour exclusif du sol et du terroir national se dénotent dans ce mot d'un fils de France — et de la vieille France centrale. — Vierzon et Chinon se touchent la main et trinquent à Vouvray, et le caillou de la Loire ne doit rien au Rhin.

sage à Barthélemy-Saint-Hilaire et à M, Littré à la Chambre (La Chambre était encore à Versailles).

Le lendemain, Noël Parfait rapportait réprcuv£ non corrigée. Ces messieurs avaient bien vu qu'il y avait barbarisme et solécisme, mais ils n'avaient rien pu mettre à la place. J'allai trouver, l'épreuve en main, un brave honmie du nom de Pantasidès, avec lequel Sainte-Beuve avait lu, relu, annoté Homère, Thucydide et tous les poètes de l'Anthologie. Ilfaisait sa partie de dominos au café d' Alençon, en face la gare Montparnasse. — « Connaissez-vous cela ? lui dis-je en lui montrant l'épreuve. » — « Oui, me répondit-il, seulement on a mal copié; c'est MoXwv X«6i et non pas comme on a écrit. Cela veut dire : Viens les prendre. Mot à mot c'est : étant venu prends (il est sous-entendu /es, c'est-à-dire les armes). C'est la fameuse réponse de Léonidas à Xerxès, dans le dialecte dorien. »

On peut voir la citation rectifiée au tome I des Lettres à une inconnue, page 92, lettre XXVIII (novembre 1842).

Jamais Sainte-Beuve n'a pu obtenir pour Pantasidès la moindre petite place de répétiteur dans l'Université, soit à l'Ecole normale où il aurait été si utile, soit ailleurs.

Ceux dont le goût est de lire des romans (et il faut bien que ce soit le mien) auront été frappés sans

doute comme moi de l'identité de certaines situations raffinées et scabreuses qui se retrouvent à des époques analogues, sous des plumes diamétralement opposées et même hostiles (Achard et Malot, par exemple), auxquelles il aurait certainement répugné de paraître s'inspirer les unes des autres, si elles avaient cru se rencontrer. Mais c'est qu'il règne des courants en littérature comme en toute chose : la demi-vertu est à la mode en ce moment. C'est un moyen commode pour sauvegarder la vertu complète, et cela sert aussi à merveille pour prolonger une histoire d'amour. Les romanciers du jour le savent bien et usent immodérément de cette pratique depuis quelque temps. La morale à la fois prude et relâchée de notre époque peut tolérer à huis-clos les rapprochements les plus passionnés, à condition qu'ils resteront voilés : Vhonneur — ou ce que Gavami appelle ainsi dans ses costumes féminins de carnaval — Théophile Gautier dit la modestie dans Une larme du diable — Vhonneur^ dis-je, ainsi entendu, exige qu'on n'aille pas au delà de longs baisers, d'enlacements, de serrements de bras. Des cris d'enfant. Maman ! maman î arrivent toujours à point pour rappeler la demi-pécheresse au devoir, et le rideau, qui ne s'est presque pas soulevé, retombe avant la fin de l'acte. Le lecteur n'a fait qu'entrevoir l'appareil du sacrifice, mais il n'en reste que plus affriandé pour la suite. A la fin, quand la vertu succombe, elle a la satisfaction de se dire au moins qu'elle ne s'est pas rendue sans combat. C'est le système du hec dans Veau en feuilleton et en amour.

C'est un progrès peut-être, après tout, que de pouvoir pousser ainsi la passion à un très vif degré sans la satisfaire, et de sauver d'un même coup Thon neur, le devoir et la suite au prochain numéro.

Dans les romans d'autrefois, l'étincelle n'attendait pas si longtemps le coup de foudre, et le remords n'arrivait pas toujours ainsi à propos et à temps, avant l'acte irréparable... mais aujourd'hui nous avons changé tout cela, et le cœur aussi est probablement à droite.

Après tout, c'est une manière comme une autre de retourner à la vertu par des moyens détournés : on a tellement abusé de tout, et du poignard, et du poison, et de l'adultère à outrance, que les romanciers dans l'embarras, à l'exemple des mineurs de la Californie qui abandonnent les placers épuisés, désirent en trouver que l'exploitation n'ait pas encore fouillés. Et comme la passion est toujours nécessaire dans un roman, on en revient à l'école du bon sens : cette école d'amour et de mysticisme mitigé, avec beaucoup de prenez-y garde et un peu plus de matérialité cependant, est celle de madame Roland, le type et le modèle des Lucrèces modernes : elle aimait Buzot en tout bien tout honneur, et ne craignit pas d'en faire l'aveu à son mari. On ne sait s'il n'eût pas été moins cruel pour lui d'apprendre, avec les mêmes ménagements, qu'il était trompé tout à fait. — Mais madame Roland s'était, du moins, déchargé la conscience. — Allons ! décidément avec les inventions modernes, le vieux mot de Rabelais et de Molière n'a pas plus désormais sa raison d'être que

la farce des matassins courant après M. de Pourceaugnac. Il faut en prendre son parti, mais si nous sommes plus hypocrites, en sommes-nous plus vertueux) — Et n'y a-t-il pas quelquefois double profit ou double plaisir à faire la part du feu > (1873).

Les romanciers, dans ces derniers temps, ont découvert une nouvelle corde. Après l'adultère de la femme, l'adultère de l'homme. Claretie et Daudet viennent de le traiter, à grand orchestre, dans deux romans retentissants et d'une analogie frappante : c'est qu'il y a des idées dans l'air, comme le dit Claretie dans sa dédicace à Daudet . — Les romanciers vont se mettre maintenant à dauber sur le mari. Grand bien leur fasse ! Tout cela nous paraît aussi loin de la réalité vraie que le fameux tue-la d'Alexandre Dumas fils. Certes, M. le ministre, qu'il s'appelle Numa Roumestan ou Vaudrey, tous les deux sont bien coupables; mais l'épouse fait-elle assez la part du feu — ou du naufrage auquel la vertu d'un homme, dans cette position, est exposée? A toutes ces Lucrèces provinciales et bourgeoises, je préfère la sage Pénélope attendant patiemment qu'Ulysse en ait fini avec Calypso.

J^ai connu un véritable philosophe... et pratique (car à quoi sert la philosophie, si Ton n'en a que sur le papier)) C'était un employé, à qui ses appointements et une petite fortune, qui lui venait d'héritage, suffisaient pour vivre. A la loterie de la dernière Exposition, il prit des billets comme tout le monde, pour encourager la République. Un de ces billets gagna vingt mille francs. Mon ami ne dit rien à personne ; mais il alla trouver iin brave homme de son voisinage, qui avait deux filles charmantes : « Etesvous riche ? lui dit-il. — Non, mais pourquoi me demandez-vous cela > Je travaille ; mes deux filles travaillent ; nous travaillons tous à la maison : nous n'envions rien... — Il ne s'agit pas de cela, reprit mon ami ; mais vous me rendriez bien service d'accepter ce que je vais vous offrir. Je me suis promis, il y a longtemps, de faire le bonheur d'un honnête homme dans la mesure de mes moyens » aussitôt que l'occasion s'en présenterait. Si je vous ai demandé si vous étiez riche, c'est parce que je me doute bien que vous ne l'êtes pas, et que vous me paraissez être dans les conditions de l'honnête homme que je cherche. »

L'autre se récria :

« Pas de fausse délicatesse, continua mon ami ; vous avez deux filles que vous ne pourrez pas marier, faute de dot. Elles sont aimables et distinguées

toutes les deux ; mais il leur faudra encore au moins dix ans pour s*atnasse.r quelque chose, et alors elles seront vieilles, ou du moins elle ne seront plus jeunes... »

Le père commençait à manifester quelque inquiétude. Il écoutait attentivement, ne comprenant pas où en voulait venir mon ami, le philosophe Cabrol. Il se hasarda timidement à dire :

« Vous êtes marié, et vraiment vous me parlez de mes filles...

— Comme si je voulais vous en demander une en mariage, n*est-ce pas ? c'est cela que vous voulez dire? Je serais fort embarrassé si je n'étais pas marié, car je ne saurais laquelle choisir : toutes les deux me plaisent à la fois. Mais je voudrais... »

Et ici mon ami s'embarrassa véritablement et balbutia, comme s'il allait proposer une énormité à ce pèt-e :

« Tenez, dit-il, — tout en se sentant troublé et parlant bas, presque à l'oreille de l'homme (et un petit papier qui tremblait au bout de ses doigts dénotait toute son émotion), je viens de lire dans le Petit Journal q}it j'avais gagné vingt mille francs. Je n'en ai pas besoin, car j'ai assez pour vivre avec mes cinq ou six mille livres de revenus. Je n'ai encore parlé de cela à personne, mais j'ai pensé tout de suite à vous. Prenez ce billet, dit-il en le lui mettant subitement et comme de force dans la main; oubliez que c'est moi qui vous l'ai donné... Je l'oublierai moi-même... Personne au monde ne le saura... »

Et il s'enfuit à grandes enjambées, sans laisser à son interlocuteur le temps de répondre.

Celui-ci était délicat ; il renvoya le billet par la poste.

Mon ami évitait, depuis ce moment, de le rencontrer, comme s*il avait une mauvaise action à se reprocher à son égard.

Je n'ai su, moi-même, cette aventure que par celui qui en avait été Tunique confident.

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