I. Au SanctMS je t'attends
les journaux attendaient au Sanctus le fondateur et directeur de la Revue des Deux Mondes. Aussi ne le ménagea-t-on pas. Les coups de poing plurent comme grêle sur sa mémoire. Il fallait s'y attendre à l'égard d'un homme qui avait tenu si longtemps le sceptre ou plutôt la férule de dictateur dans les Lettres.
Comme toujours, une grande part d'injustice se mêlait à ces jugements dictés par la rancune ou le dépit, et trop légèrement acceptés par la galerie. Nous aimons mieux le jugement impartial et juste porté par M. Edmond Scherer (dans le Temps du i6 janvier 1877). Il faudrait le citer tout entier; mais la vérité condensée est déjà dans ces quelques lignes que nous en extrayons et qui sont tout à fait l'expression de notre sentiment sur cette personnalité fruste mais toute puissante.
« M. Buloz .a fondé la Revue la plus célèbre et la « plus répandue que l'on ait encore vue. C'est déjà « un mérite, on l'avouera, mais c'est un mérite qui « en suppose beaucoup d'autres. L'éditeur de la « Revue des Deux Mondes réunissait de rares quali- « tés : il était fait pour l'œuvre qu'il avait entreprise ; « il y apportait l'indomptable persévérance, l'exacti- « tude minutieuse, le travail incessant, l'esprit des « affaires, une sorte d'autorité qui s'imposait aux « grands comme aux petits dans le monde des * Lettres ; enfin et surtout un tact qui n'était pas pré- « cisément du goût, qui en était même quelquefois « assez éloigné,^ mais qui distinguait à merveille ce « qui devait ou ne devait pas réussir. Le jugement
« avait fini par établir une forme d'article, avec in- « troduction et divisions, qu'il imposait comme un « moule à tous les travaux qu'on lui apportait. « Telles étaient ses préoccupations d'uniformité « qu'avec tout son tact d'industriel littéraire, il ne « voyait pas l'ennui qui se dégageait parfois de ces « manières de faire et le tort qu'une respectabilité si « empesée faisait à sa Revue. »
Voilà ce qu'on peut dire et écrire de mieux, en toute justice, sur ce rude Savoyard armé d'un bon sens énorme, qui n'avait pas deux poids et deux mesures dans sa balance, qui ne trouvait jamais aucun écrivain trop lourd, mais qui en a quelquefois trouvé de trop légers. Parmi ces derniers, il en est qui ont très bien su faire leur chemin ailleurs et sans lui. Mais alors il ne leur pardonnait pas d'avoir abandonné la Revue (comme il disait : — il n'^ en avait qu'une pour lui) et de n'avoir pas su entrer dans ses propres moules, qu'il leur tenait tout grands ouverts, et où il aurait voulu que tout le monde passât. Il n'avait pas de préjugés sur les personnes, ni de rancunes pour les anciens griefs, pourvu qu'on allât à lui les mains pleines de présents pour la Revue ; il ne fallait pas même lui être recommandé pour lui faire recevoir un bon article. Pourvu qu'il lui convînt, il le prenait. — En revanche, quand il avait à se venger de quelqu'un qui probablement l'avait dédaigné, il lui déniait tout talent : il nous a dit un jour de sang-froid que Louis Blanc n'en avait d'aucune espèce. Le secret de cette rancune était peut-être dans ce que l'illustre exilé envoyait
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alors de Londres des articles fort remarqués au Temps.
Un jour, un romancier avec qui il était brouillé fît paraître une nouvelle très fine et très amusante dans la Presse ^ ; l'œuvre fut signalée à M. Buloz dans son entourage et par sa famille même. Le pauvre secrétaire de la Revue, M. de Mars, un être devenu passif à force de s'être plié à la tyrannie de son maître, porta la peine de ce manquement à la Revue. « Pourquoi n'avez-vous pas inséré la nouvelle de M. Champfleury > — Mais, monsieur, elle n'a pas été présentée à la Revue. — Vous ne savez pas dénicher les bonnes choses ; je vous ai dit cent fois de relancer les auteurs chez eux... — Vous étiez brouillé avec celui-là. — Qu'est-ce que ça fait > la Revue n'est brouillée avec personne... »
M. Buloz avait pour collaborateurs sa propre femme, madame Buloz, fille de ce spirituel provençal Castil-Blaze qui a arrangé le Freyschutz et le Barbier de Séville à la française, et s'en est fait pas mal de mille livres de rentes. Madame Buloz a un frère, M. Henry Blaze, très versé dans la littérature allemande et amateur passionné de la musique de Rossini. Il chasse en cela de race, sans tenir de son père le titre de baron de Bury, — une faiblesse commune à notre époque.
En 1869, nous voyions souvent M. Buloz, et il nous revient de ce temps-là une anecdote dans laquelle nous l'avons trouvé vraiment bonhomme
I Les enfants du professeur Turck, par M. Chamitleury.
NOTES ET PENSÉES 8l
et tout le contraire de la réputation qu'on lui a faite.
Un jeune écrivain d'Alsace, d'une nature enthousiaste et sympathique, M. Edouard Schuré, était venu demander à Sainte-Beuve un mot de recommandation pour le patron de la Revue des Deux Mondes, afin d'y placer quelques articles, sans dire qu'il en avait un en poche. Justement M. Buloz avait demandé quelques jours avant à Sainte-Beuve s'il ne connaîtrait pas un jeune homme capable de remplacer M. de Mars, qui venait de mourir. Sainte- Beuve fit part de cette proposition à M. Schuré, qui l'accepta. Bientôt après, nouvelle visite de M. Buloz, très embarrassé cette fois, à la petite maison de la rue Mont-Parnasse. Le critique des Lundis, malade et souffrant, était allé faire une courte promenade sur le boulevard voisin, pour se donner un peu d'exercice. « Est-ce que son secrétaire n'y est pas > demanda M. Buloz. — Pardon ! il y est. — Dites-lui que je veux lui parler. » On fît monter M. Buloz dans le cabinet, et la conversation s'engagea ainsi avec M. Troubat.
— Sainte-Beuve m'a envoyé ces jours-ci un jeune homme, M. Edouard Schuré, qui m'a apporté un excellent article sur Richard Wagner ; c'est dommage, car je ne puis pas le mettre...
— Pourquoi ne pouvez-vous pas le mettre, puisque l'article est excellent }
— La Revue ne peut pas insérer un article sur Wagner ; elle est trop rossinienne pour cela : mon
beau-frère ne voudra jamais laisser passer cet article. Et c*est dommage, car il est bon...
— Mettez alors l'article avec des réserves de la Revue en tête dans une note.
— Mais pourquoi Sainte-Beuve m'a-t-il fait apporter un article sur Wagner ? Est-ce qu'il donne aussi dans ce travers > Je ne sais pas ce qu'on a en France en ce moment : il y a ce Champfleury qui a fait aussi des articles sur Wagner ; il avait commencé par Courbet : j'ai voulu l'avertir à temps, le remettre dans la bonne voie, il ne m'a pas écouté ; je lui avais ouvert les portes de la Revue toutes grandes ; il a préféré courir l'aventure, Wagner, Courbet...
— Monsieur Buloz, dis-je alors, Champfleury est mon ami, et je vous avouerai que j'ai tenu tête avec lui à l'orage qui a assailli le Tannhauser à l'Opéra. Quant à M. Sainte-Beuve, il ignorait que M. Schuré eût l'intention de vous proposer un article sur Wagner. . .
En ce moment le maître de céans rentrait un peu cahin-caha ; on le mit au courant des perplexités de M. Buloz, à qui il en coûtait, somme toute, de sacrifier un bon article.
— Mettez le donc, s'il est bon, dit Sainte-Beuve. Je ne serai pas fâché de le lire et de faire plus amplement connaissance avec Wagner, car jusqu'à présent nous n'en avons que des bribes et des morceaux...
Ces quelques paroles réconfortèrent M. Buloz.
— Vous avez raison, dit- il; je le mettrai ; mais
afin de n'avoir pas de reproches de mon beaufrère, qui m*empêcherait peut-être d'insérer la seconde partie dans le numéro suivant, je ferai passer tout le travail de M. Schuré en une fois avec une note en tête pour expliquer cette dérogation exceptionnelle aux principes de la Revue,
L'article parut, en effet, au complet, dans le numéro du 15 avril 1869.
Victor Hugo a bien choisi sa demeure dans les environs de la barrière de l'Etoile. Après l'imposante manifestation du 27 février 1881, devant sa maison, on aime à se rappeler une conversation de Sainte- Beuve avec son secrétaire, au lendemain de la reprise d'Hernani en 1869.
Le secrétaire. — Supposez que l'empereur entre par la barrière du Trône et que Victor Hugo fasse, lui aussi, sa rentrée publique, le même jour et à la même heure, par la barrière de l'Etoile.
Sainte-Beuve. — Oh ! vous verriez tout Paris à la barrière de l'Etoile...
Au Salon, devant le portrait de M. Thiers, par Bonnat, Préault s'écrie : « un avoué romain... » puis, il ajoute, en manière de correctif : « de première instance. »
La province est un microcosme où le jeu des passions humaines n'a pas le mirage troublant et sans cesse remuant, qui déplace tout, comme à Paris. On peut noter tous les jours à la même heure ce qui passe et ce qui se passe dans la petite ville : la vie y est une sorte de phénomène sous cloche, et à Tœil nu de l'observateur. Malheureusement l'art de bien voir, et d'en tirer une création, ne s'exerce bien qu'à Paris, quand on a fait et pris ses études en province. Les moralistes, ceux qui sont le mieux possédés de l'esprit de satire... et de clocher, déchiquètent leurs concitoyens à belles dents : mais tout ce qui se débite dans les bureaux de journaux ou au café ne s'écrit pas, et c'est dommage, car il s'y perd d'utiles documents humains, qui serviraient à la connaissance plus approfondie de l'espèce. Cette petite monnaie de l'esprit, qui se dépense sans compter, formerait à la fin de grosses sommes et de précieux renseignements pour chaque histoire locale.
Dans les petites villes tout s'observe, la largeur des esprits s'y mesure sur l'étroitesse des rues, et plus celles-ci sont rapprochées et resserrées, plus la curiosité s'aiguise. Elle tourne à l'espionnage. Elle
entre dans les détails les plus répugnants, les plus inférieurs, les plus bas : elle écoute par les cheminées ; il n'est pas de police mieux faite que celle qui s'exerce entre voisins. Chacun sort, à la nuit, pour savoir ce que l'autre a mangé, et il inspecte les trognons et autres résidus culinaires, déposés au coin delà borne. Les malins du pays se font un jeu de lout : comme certains mets passent encore pour indiquer des goûts dispendieux, quand on veut décréditer quelqu'un, on met à sa porte des plumes de volaille ou de gibier, voire des coquilles d'huîtres pendant les mois des r, des carapaces de homard, etc. ; et Ton y laisse une carte de visite, bien entendu celle d'un autre. Cela crée des inimitiés entre les Capulets et les Montaigus de l'endroit. De la rue des Gournaux à la rue des Goguenettes, on se jalouse, on se déteste.
Les esprits nobles ou tout simplement élevés, qui ne regardent jamais à terre, ne se doutent pas de ces vilenies. Ils ont la tête naturellement tournée en haut, ils vivent et respirent dans une atmosphère supérieure.
11 n'y a pas qu'un seul Léo Taxil : ce rôle a ses doublures. Le piquant, c'est que les plus intéressés et les plus prévenus s'y laissent toujours prendre. Ainsi, sous un prétexte quelconque, muni d'une lettre de recommandation qu'il fait des bassesses pour se procurer, se glisse dans votre intimité
le Léo Taxil de bas étage : vous êtes étranger à la ville, vous ne demandez pas mieux que d'y avoir un ami : peu à peu, vous vous gênez d'autant moins devant cet inconnu de la veille — vous qui êtes quelqu'un — que vous n'avez rien à cacher de votre façon de voir et de penser ; vous avez l'esprit de Paris, il a l'esprit inquisiteur. Vous n'y prenez pas garde, accoutumé que vous êtes à penser tout haut. Vous agissez ou plutôt vous parlez en sa présence, comme si vous deviez être amis pour l'éternité. Vous ne vous défiez même plus d'un œil en dessous et qui ne supporte pas le regard en face : par bonté d'âme, vous l'excusez, vous le défendez même contre ceux qui l'attaquent en mettant sur le compte de la timidité ce que vous reconnaissez trop tard n'être que de la sournoiserie hypocrite et méchante. Traître, lâche, espion, il en a tous les symptômes, et l'on se refuse aies voir... par amitié. Puis, un jour, il rompt subitement avec vous, sans qu'on en soupçonne le motif. Il vous quitte, et ne manque plus une occasion de vous insulter par tous les petits moyens, mis à sa portée. Il a évidemment surpris ce qu'il avait intérêt à savoir, et il en abuse... il croit du moins vous accabler par de mesquines et venimeuses insinuations. Vraiment ceux qu'il sert ne sont pas difficiles. Le plus froid dédain est encore la meilleure réponse à faire à ces espèces qui foisonnent dans les petites villes. Plus les rues sont courtes et étroites, plus la calomnie grouille, et il n'est pas étonnant que la race des Léo Taxil soit si nombreuse en province, qu'on l'y foule aux pieds.
Les récits et légendes les plus invraisemblables auront toujours plus de prise sur les masses que les lois éternelles du bon sens, de la vérité, de la science et de la justice. Ceux qui n'ont jamais attaché leur vie qu'à ces dernières, écartant tout le reste, n'ont jamais joui d'une grande popularité. En revanche, M. de Beaufort sera éternellement le roi de Paris.
C'est un grand mérite que de vieillir. On devient le camarade d'enfance... de personnages en place.
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Le philosophe n*a pas de bête noire.
Quand un homme a la gloire de donner forme et corps, le premier, à une idée, il est rare et il serait étonnant que d'autres ne l'aient pas eue en même temps que lui et même quelquefois plus tôt, sans la développer ou lui donner suite. Ainsi Colomb a eu
des précurseurs, sans que son propre mérite à lui en soit rabaissé.
Une idée ne pousse pas plus dans un seul cerveau, qu'une plante rare sur un unique coin de terre. On la découvre toujours ailleurs.
L'homme est séparé de la vérité par un abîme non moins infranchissable que celui qui sépare les animaux inférieurs de son intelligence. Le chat n'entend que le langage du chat, — l'homme n'entend que le langage de l'homme. Dans l'échelle des êtres, nous sommes à l'étage supérieur, mais nous ne sommes pas au sommet. Y a-t-il seulement un sommet, et cette échelle n'est-elle pas comme celle de Jacob, infinie > La nature ne peut-elle pas toujours y ajouter un degré?...
Dire que les romanciers et les auteurs dramatiques ne traitent que les exceptions, c'est comme si l'on disait que les médecins ne soignent que les maladies.
Nous n'avons jamais cru que la Révolution eût des origines célestes : tout ce qui se passe sur notre globe, pourtant, a sa raison sidérale, et les produits volcaniques de la politique ne se séparent pas de notre planète qui fait partie elle-même du grand tout.
Une erreur, qui est partagée par tout un siècle, est bien près d être amnistiée.
La religion, pour ne pas se tromper, remercie la Providence du bien et du pire. Si un enfant meurt, on met sur les lettres de faire part : Laudate, pueri^ Dominum.
Le peuple est ennemi du peuple, et ne manque jamais d établir des distances entre lui et son inférieur dans l'échelle sociale. — C'est ce qu'il appelle tenir son rang.
La hiérarchie est dans la nature.
Toutes ces lois, que l'on appelle de préservation sociale, ne valent pas une seule petite réforme, intelligemment appliquée (20 janvier 1883).
J'ai passé ma vie à adoucir des pointes.
Il ne faut pas que les morts nous tirent par les pieds.
La France est rongée par l'Océan germanique à sa frontière de l'Est, comme par l'Océan Atlantique à sa frontière de l'Ouest.
Il faut toujours chercher la clé des actions humaines. — La clé> n'est-ce pas plutôt la serrure?
Le suffrage universel est comme ces rudes batailleurs qui, ignorant les règles de l'escrime, donnent parfois un mauvais coup contre toute prévision.
La province a des grossièretés qui déconcertent et désarçonnent un homme poli.
C'est méconnaître la femme que de la vouloir sans fautes d'orthographe.
Il y a des gens qui empoisonnent les sources,, et puis, qui disent : « Les sources sont empoisonnées. »
Le seul moyen d'empêcher qu'on n'écoute aux portes, c'est de les tenir ouvertes.
Les amis politiques ne sont pas des amis.
La politesse fait partie de la probité, comme Torthographe, du style.
Il y a des débordements naturels de peuples comme il y a des débordements de mers, de fleuves ou de rivières. Les uns et les autres rentrent dans leur lit après avoir accompli leur évolution.
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Souvent les vues d'avenir cachent la réalité du moment. Aussi peut-on être un très grand philosophe sans être précisément un moraliste. — Sainte- Beuve est un plus fin moraliste que Diderot. Victor Hugo voit de très-haut: il observe très-peu à 'ses pieds. Cela le gênerait peut-être.
X.,., quand il rend de Targent, dit qu'il en prête ; - et quand on lui en prête, il dit qu*on lui en rend.
Le maréchal Baraguey d'Hilliers, se sentant mourir, adressa d'Algérie à ses amis de France une carte de visite avec cette mention : P. P. C. (pour prendre congé). Quelle simplicité héroïque et quelle philosophie 1
Les gouvernements à bon marché sont comme les tjiontres... à bon marché, qui finissent par coûter fort cher.
Pour Tesprit des grands hommes, la pire des calomnies est celle qui les dénature et les rapetisse aux yeux des provinciaux et des badauds.
On ne connaît bien les personnes et les choses que quand on s*est donné à chacune d'elles en particuKer et en entier;
La démocratie est un torrent — un vaste courant, si Ton veut — qui fait aller le moulin ; mais il faut au moulin une main habile pour le diriger.