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A PROPOS DE MUSIQUE

D'Alembert a dit : « Malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour les artistes ! » En art conmie en politique, je suis pour le suffrage universel, et je crois que tout le monde a plus d'esprit que Voltaire. Il me paraît d'ailleurs qu'on fait

I. Lettre à M. Lefebvre Saint-Ogan, rédacteur en chef du Progrès de rOise.

trop les dégoûtés dans cette même patrie de Voltaite, et que les lumières, étrangères n'ont servi jusqu'à pré^ ^ent.qu'à nous égarer. Je suis là-dessus de l'avis de Paul de Saint- Victor dans Barbares et Bandits, — Quant à la musique proprement ditç, je dirai que c'^st affaire d'impression immédiate, instantanée ; absolu-, ment, comme cette dame qui reconnut un jour à la froideur subite d'un artiste de ma connaissance qu'il ne l'aimait plus. Ces choses-là ne se commandent pas. Il n'est pas besoin de tant d'initiation en art pour savoir si une chose est belle ou non. Il faut qu'elle saute aux yeux. Mais que dis-je ? les yeux I Cela tombe sous les sens ; et c'est de la musique sensuelle que j'ai l'air de faire l'apologie. Hélas I je n'en connais pas d'autre, sur tout le clavier, depuis Beethoven jusqu'à Offenbach, sur tout ce qui a conquis à la longue le grand public, Je souhaite eet avenir-là pour Berlioz et Wagner, ces deux frères ennemis, mais Auber l'a eu du premier coup ^ Il en a été des deux autres, jusqu'à présent, en

I. a ... Le compositeur français ne veut plus être de sa race comme le furent ses aînés ; il fait de la musique étrangère par chic... parce que la mode l'exige. Mais quand la pauvreté' d'imagination, dont souffre notre temps si bourré de science, aura fait place à un état plus robuste des esprits, le génie purement français se retrouvera, et de nouveau on pourra affirmer, sans se faire conspuer, qu* Auber est un des plus merveilleux compositeurs de ce siècle et que le répertoire de rOpéra-Comique contient de véritables chefs-d'œuvre d'un genre particulier, mais non inférieur ; car dans les arts rien n'est inférieur du moment où l'artiste est parvenu à la plus haute expression de son idéal. » (Albert Wolff, le Figaro, 38 mai 1887). . ^

France, comme de Gluck. Ils auraient besoin d*être galvanisés de temps en temps, conmie la tragédie l'a été par madennioiselle Rachel \ — comme Orphée par madame Viardot, la grande tragédienne lyrique de nos jours.

Ce n*est pas iine raison pour sacrifier le vieil art français aux gloires naissantes. La postérité jugera entre les unes et les autres. Il y aurait de la témérité à se prononcer à l'avance. — On ne sait jamais qui vivra ou qui mourra, comme disent les bonnes femmes, faisant leur testament. L'esprit humain est sujet à tant d'accidents I

Aujourd'hui la génération nouvelle a la bouche pleine de Schopenhauer... il y a quelque vingt ans, c'était de Henri Heine... Stendhal prend peu à peu la place de Balzac ; Baudelaire , celle d'Alfred de Musset... ce que c'est que de n'avoir produit qu'un livre ou deux... L'auteur de Madame Bovary devient un cas de psychologie contemporaine I

Il y a là un renversement d'idées, bien fait pour étonner les esprits simples et naturels, et pour les ramener au bon sens de Joseph Prudhomme, qui prend tôt ou tard sa revanche.

On lit dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ par Ernest Renan, page 150 :

« Sainte-Beuve, Théophile Gautier, me plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralité m'empêcha de voir le décousu de leur philosophie... »

Ce que M. Renan appelle décousu, n*est peut-être bien que l'absence de pédantisme. . . ou d'exclusivisme, Sainte-Beuve avait perfectionné son outillage : il avait au bout des doigts des instruments fins et subtils, dont personne n'a su faire usage après lui ^ Il possédait surtout l'œil du maître : mais il manquait essentiellement de système préconçu et factice. Sa méthode était naturelle. Il l'a expliquée dans des articles sur M. Taine et ailleurs. Le défaut des méthodes artificielles et toutes faites, dans lesquelles il faut que tout entre forcément, même ce qui n'y peut tenir, a éclaté da/is une circonstance récente, quand M. Taine s'est mis à juger Napoléon. Napoléon n'est pas une de ces plantes qui se prêtent faci* lement à un traitement de serre chaude. Il faut que le vase craque pour l'y faire entrer. C'est ce qui est arrivé avec une philosophie trop bien cousue, dont M. Renan a constaté l'absence chez Sainte-Beuve.

I. Un écrivain grossier a cru pouvoir se servir de ces instruments, en les lui appliquant à lui-même. Il les avait ramassés sur la table de Sainte-Beuve, du temps qu'il était son secrétaire ; mais il a eu la main lourde et les doigts épais. Il a rassemblé, pourtant, dans une habile préface, les divers principes émis çà et là par Sainte-Beuve sur sa méthode de critique personnelle. Cet écrivain, défunt, a fait aussi un livre sur M. Renan. — Un jeune doctrinaire a tordu la vérité au profit d'uu parti et d'une secte : il a pris une cuillère d'argent, l'a faussée, et a dit : « tenez, c'est toujours une cuillère. » La Revue des Deux Mondes s'est prêtée à cette œuvre de rancune.

NOTES ET PENSEES lOÇ

Il n'y a pas de natures droites : il n'y a que des natures brisées.

A monsieur René Fossé d'Ar cosse.

Compiègne, 22 octobre 1881. Mon cher ami,

Vous êtes un sainte-beuvien pratiquant, — vous et deux autres amis, M. Charles Ritter, de Morges, le traducteur de Strauss, et Tabbé Constantin Roussel, le respectable curé-poète, auteur des Fleurs des Vosges ^. Rien de ce qui concerne ce grand esprit ne vous est étranger, et vous voulez savoir pourquoi il est si maltraité dans une publication récente 2.

Je souffre dans mon admiration et même dans mon culte, dont je ne me défends pas, pour le génie de notre plus grand poète, de ces zizanies posthumes, que ses amis entretiennent avec un soin trop zélé autour de lui.

Ah ! qu'il est loin le temps — et il n'est pourtant pas encore bien éloigné — il ne remonte pas à plus

1. Mort en 1882. Voir ce que Sainte-Beuve a dit de cette nature exquise, essentiellement poétique, dans les Nouveaux Lundis, t. II (article sur le Poème des Champs),

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