LETTRE A EMILE ZOLA
Vous avez dit un jour cette chose juste : Critique et Roman ne sont qu'un, dans un temps où l'une est devenue l'étude de l'homme à travers les livres, et l'autre, la recherche de la vérité à travers la vie.
Je VOUS suis depuis vos grands succès de r Assommoir et de Nana. J*avoue n*y avoir rien compris tout d'abord : ces crises violentes ne me vont plus. Elles ont pourtant cela de bon qu'on en hérite ensuite comme de 93, et que tout retour au passé, en littérature comme en politique, est désormais interdit à quiconque serait tenté de remonter en arrière.
Mais je me suis laissé avertir à votre égard par ceux surtout qui sont plus aptes que moi à juger de la vérité d'un livre, parce qu'ils n'y apportent pas les préoccupations littéraires d'un esprit livresque. Quand on les entend dire, en présence de certaines scènes qui les ont frappés dans une lecture, et qu'ils retrouvent dans la vie : « c'est bien ça, » ou : « c'est comme dans r Assommoir, » ou tel autre livre qu'ils ont lu et dont il leur est resté quelque chose, on peut être assuré qu'il y a là une originalité saisissante, et dont le public seul est juge, en dehors de l'aréopage littéraire, trop souvent porté à discréditer un confrère. Je m'en réfère volontiers, comme en matière de délit de presse, à ce grand jury, pris dans l'universalité des citoyens, qui a toujours eu plus d'esprit que Voltaire, et justement parce qu'il est, avant tout, désintéressé dans la question.
Je vous ai lu depuis avec plus d'attention, et j'ai trouvé qu'avant la renommée bruyante et dangereuse pour vos autres œuvres que ces deux livres vous ont faite, — car il semble, pour beaucoup de gens, que vous soyez uniquement l'auteur de rAssommoir et de Nana, — il y avait derrière vous, je
Il8 NOTES ET PENSÉES
ne dirai pas un bagage (laissons ce mot aux camionneurs littéraires), mais ce qui constituait déjà le maître, au sens ancien et non banal d'un mot qu'on a prodigué, bien avant que votre nom ne fût bombardé à la célébrité.
Le même phénomène s'était passé, à ma connaissance, pour M. Ernest Renan, et vous avez eu au moins cela de commun que deux livres, que je ne compare pas d'ailleurs autrement (pas plus que vos talents respectifs) ont fait de vos deux noms ce qui, de nos jours, est le comble de la gloire ou de la popularité, — deux têtes de pipe et deux têtes de turc. Vous avez été en butte et en proie à tous les avantages et à tous les inconvénients de la trop grande célébrité.
J'en étais encore à mes préventions premières envers vous, quand je me suis senti ramené par un incident, que je puis raconter aujourd'hui sans trahir le secret professionnel. Il est du reste de notoriété publique. J'étais en ce temps-là secrétaire d'un grand éditeur (et pourquoi ne le nommerais-je pas > M. Dentu). Je vis entrer un soir, en grand mystère, et comme s'il s'agissait de quelque innocente conspiration de librairie, un auteur bien connu, homme de sens dans la conversation, jugeant bien ce qu'il faisait, appréciant à sa juste valeur V article de Paris qu'il fabrique lui-même ; n'aimant pas que Peau d'âne lui soit conté, mais le contant volontiers aux autres, par métier, presque par vocation, en conscience et par devoir, « ne lisant jamais des romans, disait-il, » mais bien forcé d'en faire, prenant sa revanche dans
des lectures nutritives , mais dès qu'il avait un roman en tête, venant l'essayer sur un auditeur bénévole, et débitant sérieusement, à la première oreille qui pouvait Tentendre, le demicr/ait divers de police ou de cocotterie, inventé par lui, et qui devait servir d'amorce quinze jours après à son prochain feuilleton, — ayant toujours d'ailleurs sa boîte d'épices en poche et l'ouvrant de temps en temps pour en offrir une de ces historiettes salées, dont les hommes d'imagination se repaissent à huis clos. Ce soir-là il paraissait préoccupé plus que d'habitude. Il ne voulait parler qu'à Dentu dans son cabinet. Je crus qu'il s'était chargé de lui proposer quelqu'une des ces brochures épatantes ^ qui ne faisaient jamais grand mal quand elles éclataient, mais dont on exagérait toujours la portée à l'avance, comme si elles allaient tout fracasser. Cet homme d'esprit venait tout simplement prévenir l'éditeur de la Société des Gens de Lettres du grand danger qui menaçait alors la littérature, et qui partait de Russie. C'était un article de vous, qui avait paru... en russe , et dans lequel vous étiez accusé d'avoir porté une grave atteinte aux intérêts de vos confrères. On ne le connaissait encore que par quelques extraits reproduits en français dans une Revue suisse. Le lendemain, le Figaro sonnait le tocsin. Pour couper court à tant d'alarme, vous proposâtes à M. de Villemessant de publier votre
I. Une brochure contre Gambettaqui va f... un chabanais de tous les diables, disait un soir de 16 mai M. Emile Blavet.
article in extenso, ce qui fut accepté... naturellement. On s'attendait à quelque chose d'effroyable.
Je suis de ceux qui se montraient indignés... avant la lettre. Je partageais l'opinion commune, et j'avais hâte de connaître ce document fourni par vous-même, et d'où devait sortir la condamnation du naturalisme.
Aussi le jour qu'il devait paraître, me levai-je plus matin que d'habitude. Je faisais alors tous les jours, de bonne heure, de grandes tournées dans Paris pour le compte de mon patron. A huit heures, je lisais le Figaro dans la rue, je fus tout stupéfait, dès les premières lignes, de ne pas trouver dans votre article ce qui donnait lieu depuis huit jours à tout ce bourdonnement et à tout ce commérage, colporté un peu partout dans les journaux et chez les libraires : — les commis de librairie avaient le mot d'ordre, et répétaient ce qu'ils entendaient dire. Seuls, les commissionnaires de la partie trouvaient que vos livres avaient du bon ; mais sur aucun point, la réclame ne voulait reculer d'un pas et rendre le terrain qu'elle s'était peu à peu accoutumée à usurper sur la critique. Comme sertisseur de réclames, et fatigué de ce mensonge perpétuel et banal auquel j'étais condamné depuis sept ans, je me trouvais, au contraire, vengé par votre article. « Voilà donc enfin un critique, » m'écriai-je tout en cheminant ; et à mesure que j'avançais dans ma lecture, une réaction inverse à celle qu'on avait voulu créer se produisait dans mon esprit. Au lieu du scandale annoncé, je n'y trouvais que de la critique parfaitement litté-
raire et permise, — de celle, il est vrai, qu'on a appelée la critique /)ar/ee et qui ne s'écrit guère, en effet, en France. Mais de tout temps, les critiques qui ont voulu exprimer sincèrement leur pensée, Font envoyée de l'autre côté de la frontière, là où le mur cesse d'être mitoyen et où il n'y a plus péril en la demeure pour les relations de bon voisinage. Bayle, Voltaire, en avaient fait autant..., et je vous adressai, comme marque d'adhésion, un exemplaire des Chroniques de Sainte-Beuve à la Revue suisse. Mais je retins, de toute la clameur qu'on avait fait naître pour un article de journal, cette leçon que la Révolution avait eu raison d'abolir les corporations, car rien n'est plus dangereux qu'un corps de métier et l'esprit qui s'en dégage, quand on y touche.