CCLXXVII BONAPARTE ET L'ABBÊ RAYNAL
La gloire de Bonaparte a cela de particulier que tout ce qui cherche à l'entamer tourne à la confusion de ses détracteurs. Ce bronze blesse qui le touche : comme la Vénus d'il le de Mérimée, il rejette les pierres qui l'atteignent. Elles retombent sur celui qui les a lancées.
Nous sommes dans un temps de réaction bourgeoise, et qui mesure tout à sa taille. Le petit Poucet prenait au moins ses précautions avant de chausser les bottes de sept lieues.
On a fait grand bruit dernièrement des Mémoires de madame de Rémusat. Le malheur est que dès que la main du grand homme apparaît, deux lignes de lui suffisent à effacer toute prévention. On comprend alors le maréchal Ney...
Le tort de ces compilations orléanistes est de produire des documents, qui sont arrachés à la plume de Taigle. Ce style ferme, net, imagé, — où Timagination pourtant ne déborde jamais sur la raison, mais où Tune ne nuit pas à l'autre, et où se révèle un écrivain de race (quoi qu'en dise le colonel lung, qui triomphe trop facilement de quelques idiotismes), — ce style, dis-je, a quelque chose qui prend le lecteur, médiocrement intéressé jusque-là par les horsd'œuvre qui remplissent ces volumes. Un simple début de lettre ^ ou de mémoire produit sur vous une impression vive. On trouve enfin quelque chose, on s'arrête, on relit, on y revient, on se sent pénétré. C'est un service, somme toute, que le colonel Jung vient de rendre à Bonaparte en fouillant dans ses papiers de jeunesse. Pas plus que les Mémoires de madame de Rémusat, ce livre n'apprend rien de bien nouveau et que les contemporains ignorassent sur les passions et les vices, communs à l'humanité, et dont le fils de Letizia n'aurait pas eu, à lui seul, le triste privilège. Mais quoi I qu'est-ce qui ferait ressortir nos petites vertus, qui ressemblent bien à de l'hypo-
I. « Général, je naquis quand la patrie périssait... (Lettre à Paoli, 12 juin 1789).
crisie, si nous n'avions à leur opposer les vices d'un grand homme >
En supposant encore que ces vices ne soient pas apocryphes, car, quand la calomnie des partis s'en mêle, elle n'y va pas de main morte. Il a fallu dérouiller la mémoire des hommes de la Révolution et de la Convention pour les nettoyer de tout ce dont la réaction les avait chargés. Les historiens se sont attachés à ce travail — Hamel pour Robespierre, Robinet pour Danton — absolument comme au Louvre, on enlève des repeints aux vieux tableaux. C'est un travail qu'on a fait pour les Rubens ^.
J'ai été stupéfait — le livre m'est tombé des mains — quand j'ai lu (tome I, page 163 , du livre du colonel lung) :
« Il lui fallait, en vérité, avoir quelque peu perdu la notion de sa situation, pour adresser à un homme de la valeur de l'abbé Raynal le résultat de ses élucubralions de dix-huit ans sur l'histoire d'un peuple, ce peuple fût-il celui de Corse. En effet, quand on songe dans quel français Bonaparte rédigeait les moindres billets, on est en droit de se demander s'il avait bien la plénitude de toutes ses facultés. Ce qui est certain, c'est que l'abbé Raynal eut compassion de cet adolescent... »
Vraiment la compassion de l'abbé Raynal pour ce petit officier d'artillerie, encore en garnison à Valence (1786)!
Ah ! mon colonel, si j'osais, je vous prierais de lire, dans les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve, tout
I . L'histoire des partis vaincus est tissue de calomnie. C'est un aphorisme appHcable à toutes les époques de défaite et de 'violence.
un chapitre sur ce même abbé Raynal, à propos des Mémoires de Malouet. Le célèbre abbé philosophe vous inspirerait peut-être de la compassion à vousmême, comme il en inspira un jour à Robespierre, après la lecture de sa fameuse lettre du 31 mai 1791, à l'Assemblée constituante, dans laquelle il démentait tout son passé.
Par pur amour de la Vérité.