CLXXXIII
Il n'y a pas longtemps, est mort un grand vieillard, bien connu de tout Paris (comme on dit), vrai type de badauderie parisienne. On rappelait Milbert : son père avait navigué et flâné autour de la baie d'Hudson : lui avait borné ses voyages de circonnavigation autour des célébrités parisiennes. La Bruyère en eût fait le type de Thomme-anecdote : il était intarissable : il avait connu tout le monde, et quand on lui disait d'écrire ce qu'il racontait, il répondait qu'il ne savait par où commencer. 11 aurait pu ajouter : « ni par où finir. » On ne pouvait passer avec lui dans la rue de Fleurus ou dans la rue du Bac, sans qu'il vous arrêtât à toutes les portes, pour vous dire : « un tel ou madame X. a demeuré là. » Il s'agissait toujours d'un nom célèbre. — On n'était pas plus bavard que M. Milbert, mais il y avait toujours profit à l'entendre. Il racontait souvent des histoires intéressantes. Dans sa jeunesse, il avait été fort lié avec un abbé de Cherval, qui avait beaucoup connu M. de Talleyrand : ils avaient même fait leurs farces ensemble. Cet abbé de Cherval racontait que, quelquefois, le vendredi, le futur évêque d'Autun et lui s'échappaient du séminaire, et qu'ils allaient souper en partie fine chez un rôtisseur de la rue Mazarine. — L'abbé de Cherval avait dit sa première messe à Saint-Sulpice, et elle avait été servie par un enfant de chœur, qui s'appelait la comtesse de Rochechouart. La RévoFution lui fit perdre plus de 80 mille livres
de bénéfices ecclésiastiques. C'étaient les revenus de ses abbayes : (ce titre d'abbé n'a plus le sens qu'il avait sous l'ancien régime : aujourd'hui c'est presque une ironie que de dire à un prêtre : « M. l'abbé ; » avant la Révolution, il comportait nécessairement des abbayes). — L'abbé de Cherval était resté à Paris pendant la tourmente révolutionnaire ; et déguisé en sans-culotte, il s'était mis bravement du parti de la reine : il était des chevaliers du brassard, qui conspiraient pour la délivrer. Je ne sais s'il calomniait ou flattait le père Duchesne, mais il racontait à M. Milbert, dans sa vieillesse, que lui et ses complices avaient essayé de corrompre Hébert avec de l'argent. Celui-ci leur avait répondu r « Que voulez-vous que je fasse de votre argent > est-ce que nous n'en avons pas eu à notre disposition tant que nous en avons voulu lors des massacres de septembre) mais cette femme me plaît, ajoutait-il, parlant de Marie-Antoinette ; je ne demande pas mieux que vous réussissiez... » Le complot échoua, et l'abbé de Cherval se trouva compromis. Le père Duchesne ne fut pas le dernier à le dénoncer pour éloigner de lui tout soupçon de connivence. L'abbé passa dès lors à l'émigration. Il mourut peu après i830,àplus de 80 ans ; M. Milbert le rencontrait quelquefois autour de l'Odéon, et c'est là qu'il lui racontait ses souvenirs.
Sainte-Beuve a mis à profit quelques détails fournis par M. Milbert dans les articles sur Talleyrand qu'il a publiés dans le Temps, peu de mois avant sa mort en 1869.
Il paraît que le jour de la messe de la Fédération, au Champ de Mars, un coup de vent faillit emporter rhostie, au moment où l'évêque d*Autun 1 élevait audessus de sa tête. « J*ai vu le moment, disait après la
cérémonie Tabominable prélat, où elle allait f le
camp. »
Ce Milbert, grand, bel homme, bien fait, — bien venu des dames, — très complaisant surtout, gentleman à sa façon dans sa jeunesse, admirateur passiomié de Tancienne Comédie française, où il avait ses grandes et petites entrées, avait été l'ami, le familier, le complaisant toujours prêt et dévoué de mademoiselle Rachel. — Il faut dire, tout de suite, à son honneur, que s'il avait bien voulu être le favori de ces dames, il avait refusé le mariage que lui offrait lune d'elles (mademoiselle L...), qui voulait, à toute force, partager avec lui sa fortune et son château. « Epouse-moi, » lui disait-elle en zézayant un peu ; il avait mieux aimé rester pauvre. Il ne parlait jamais de mademoiselle Rachel qu'en ajoutant avec un soupir sincère : « pauvre fille, » et voici l'anecdote charmante que Sainte-Beuve lui faisait raconter tous les samedis, quand il y avait un nouveau convive à la maison.
Un jour, à une représentation de Bajazet, le a? mars 1839, au milieu des applaudissements unanimes qui éclataient de toute part, dans la salle du Théâtre-Français, la grande artiste fut sifïlée. Le
coup partait d'en haut. Le parterre et Torchestre furieu3t levaient les poings . Une avalanche de cartes de visite était lancée du paradis par une main qui narguait les menaces. M. Milbert ne fut pas le dernier à aller à la recherche du coupable, qui avait soulevé tout cet orage, mais déjà Tinsolent avait été mis à la porte. A quelques jours de là, M. Milbert apprit chez un pharmacien bien connu du quartier Saint-Honoré qu'un officier de spahis, tout nouvellement débarqué d'Afrique , s'était vanté d'avoir sifflé Rachel, non qu'il eût rien contre l'actrice, mais justement parce qu'il n'entendait pas, qu'on n'avait pu lui donner qu'une mauvaise place, au paradis, et que là, agacé des applaudissements qu'il ne pouvait comprendre, il avait sifflé de dépit et de colère. « J'ai remarqué, ajoutait-il, un homme qui avait l'air de courir après moi de balcon en balcon, et j'aurais même été à sa rencontre, si l'on ne m'avait prié de sortir, pour faire cesser le vacarme. » Heureux de mettre enfin la main sur celui qu'il cherchait, M. Milbert lui fit demander un rendez-vous. Les explications furent courtes : le cavalier servant de mademoiselle Rachel représenta tout d'abord à son adversaire qu'il avait fait beaucoup de peine à une grande artiste, — femme de la plus haute distinction, — qui n'était pas accoutumée à de pareils procédés. Il y mit tant de conviction que l'officier de spahis, touché de ces paroles, et voyant qu'il avait affaire à un brave homme, offrit de réparer lui-même ses torts et d'apporter ses excuses à mademoiselle Rachel. M. Milbert demanda le temps de consulter la tragé-
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dienne, qui consentit à recevoir l'officier. Celui-ci endossa son plus brillant uniforme pour la circonstance et se rendit avec M. Milbert au domicile de Tartiste. A peine entré, il tomba à ses pieds, tira un poignard de sa ceinture et le lui tendit, en disant : « Madame, vengez-vous. » La réconciliation était faite. Elle le releva et M. Milbert n'avait plus qu'à se retirer, heureux d'avoir mené à si bonne fin toute cette histoire.
Le héros de cette aventure de jeunesse est le général Charles de V. ... , pourvu d'un commandement militaire après la Commune, et dont les journaux ont récemment aimoncé la mort (1881).
Autre, du même :
Une célèbre actrice de la Comédie française était royaliste. Louis XVIII désira la connaître. La rencontre eut lieu dans l'embrasure d'une des grandes fenêtres du Louvre. Le roi était en jupons. Pendant une demi-heure, l'artiste, assise familièrement sur ses genoux, s'efforça d'animer l'entretien, après quoi Sa Majesté prit congé d'elle en ces termes : « Allons, mon enfant, il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, comme disait Dagobert à ses chiens. » Sur quoi ayant fait son cadeau, Louis XVIII se retira lentement, royalement.
Voici encore une anecdote qu'on tenait de M. Milbert, qui avait été, dans sa jeunesse, secrétaire de M. de Peyronnet.
Louis XVIII avait ses mercredis, jour où il ne recevait que sa maîtresse, la célèbre M"* du Cayla, si corrompue dès l'enfance qu'on avait dû la chasser, toute jeune, dé son pensionnat. La veille du jour où le roi prenait ses ébats, il avait coutume de dire aux ministres et conseillers : « Messieurs, demain, le roi s amuse.,. » (Le mot est historique). Il eut un jour, dans ces moments-là, une syncope pendant laquelle M"* du Cayla sortit tout effrayée, criant : le roi est mort. Elle ne s'apercevait même pas, dans son trouble, qu'elle était complètement nue. A la suite de cet accident, le roi dut enrayer. On lui dit que M"* du Cayla lui était envoyée par les jésuites pour le tuer. — Mais pendant cette phase de jeûne et d'abstinence, ayant entendu un jour comme un froufrou de soie à la porte de son cabinet, il s'écria : « C'^st toi, Zoé>... » C'était M. de Peyronnet, qui passait en simarre. On lui donna désormais, à la Cour, le surnom de Cru-Zoé.