‹ Notes pour servir à l'histoire de l'Empereur Maximilien, d'après ses œuvres, les récits du Capitaine d'Artillerie Albert Hans, du médecin particulier de S.M., le Docteur Basch et des témoins oculaires de l'exécutionChapitre 6 sur 13 · LOPEZ LE TRAITRE · texte numérisé non relu

LOPEZ LE TRAITRE

J'ai eu le triste honneur de connaître Miguei Lopez. Aux dernières nouvelles, il habitait encore une petite maison qu'il possédait dans le faubourg de Santa Maria, à Mexico. C'était un homme grand, mince, basané, ne nous regardant jamais en face. Il portait d'habitude des bottes armées d'éperons formidables. Le tout recouvrait des pieds taillés en spatule, d'une longueur et d'une largeur plus qu'exceptionnelles. Le hasard avait voulu qu'il fut l'officier commandant la première escorte de l'Empereur quand il arriva à la Vera Cruz. Ce fut l'origine de sa fortune et de sa honte militaires. Le front de cet officier était bas, le nez épaté : les yeux bleus, avaient cette teinte livide et glauque de l'œil du poisson quand il a gelé. De la bouche sortaient deux grandes dents qui lui donnaient l'air d'un animal carnassier. Il cherchait en vain à les dissimuler avec ses moustaches blondes.

La main était remarquablement fine, petite, effilée ; il lui manquait le pouce de la main gauche. Lopez était d'une servilité extrême devant Maximilien. Il s'exprimait avec une grande élégance.

Mais c'est assez causer de ce misérable. Bientôt vous ferez sa connaissance.

Dernièrement à Paris, un de mes amis et un témoin oculaire du siège de Queretaro, le lieutenant Albert Hans de l'artillerie, aujourd'hui capitaine au 13® territorial régiment d'artillerie de France, racontait ce qui suit à propos de la trahison de ce misérable. Je cite textuellement son récit.

C'était pendant le siège de Queretaro, disait M. Hans. Avec sa vieille expérience militaire, Lopez calcula le sort de la place : il se vit alors au pouvoir d'un ennemi qui lui ferait payer, par le dernier supplice, les services rendus à l'Intervention française et les exécutions qu'il avait

faites des re'publicains lombes en son pouvoir. Son esprit e'troit, son cœur sans noblesse, ne lui permirent pas d'envisager une mort prochaine avec sang- froid et de se de'vouer comme le firent les généraux Miramon, Méjia et Mendès. En trahissant, Lopez avait la vie sauve et de l'or.

L'empereur venait de projeter une sortie. Lopez le savait et il résolut de livrer la place de suite.

Dans le jardin de la Cruz, entre le Panthéon et le couvent s'élevaient des plate-formes garnies d'artillerie : leurs embrasures se trouvaient à une faible distance des avant-postes ennemis.

Lopez fit retirer de l'une d'elles un peloton de la garde municipale de Mexico qui la garnissait pour y placer 'une troupe irrégulière d'explorateurs commandés par un certain Yablowsky, son homme de confiance. En même temps, il ordonna au sous-lieutenant Domet de la garde municipale, d'éloigner ces hommes dans la direction du Panthéon, les explorateurs démontés de Yablowsky suffisant pour défendre la plate-forme.

A la demande de Domet qui, dans son zèle voulait faire monter sur cette plate -forme déjà occupée par les hommes de Yablowsky, un obusier sans servants qui se trouvait là provisoirement sous sa garde, Lopez répondit que c'était inutile.

Puis il s'éloigna.

La nuit était très fraîche, l'obscurité profonde, le silence complet.

Pour vaincre le sommeil, je marchais sur la "plate-forme, cherchant à voir si les sentinelles ne dormaient pas. Puis, voyant que le jour n'allait i)as tarder à venir, je m'assis sur l'affût d'une pièce de huit et en combattant la faim qui devenait de plus en plus criarde, j'attendis avec une émotion impatiente le" moment de répondre au feu de nos adversaires qui éclaterait certainement sur toute la ligne, dès le commencement de la sortie.

Tout-à-coup, il me sembla entendre des pas rapides se dirigeant vers la plate-forme. Et aussitôt le colonel Lopez, que je reconnus à son uniforme brodé d'argent, apparut devant moi. Je le saluai.

Il me dit rapidement, en me désignant la troupe qui suivait :

— Voici un renfort d'infanterie : reveillez promptement vos artilleurs : faites retirer cette pièce de son embrasure et obliquez là sur la gauche, mais faites vite !

Pensant que le moment de la sortie était venu, je réveillai promptement les artilleurs : mais le sergent Guzman, vieux, malade, épuisé de fatigues ne se leva pas assez vite au gré de Lopez qui, sans doute, voulait voir comment j'exécuterais ses ordres, et paraissait très pressé Le colonel s'emporta contre Guzman et l'accabla d'injures.

Le pauvre sergent si maltraité se leva ahuri.

Lopez me réitéra ses ordres, dont l'étrangeté avait lieu de me surprendre, et partit précipitamment.

Néanmoins, j'obéis ponctuellement. Dans la prévision que l'ennemi allait pénétrer sur la gauche, comme l'avait indiqué le colonel, je fis ajouter un paquet de mitraille à la charge qui

se trouvait déjà dans la pièce et je donnai moimême à celle-ci la direction voulue.

Le peloton d'infanterie commandé par un officier et amené par Lopez se rangea derrière la pièce.

Tout étant prêt, je voulus ceindre mon épée que j'avais laissée à terre pour obéir plus promptement. Elle n'j^ était plus.

Ne doutant pas que les soldats du peloton d'infanterie fussent les auteurs de ce vol, je la réclamai à leur officier. Celui-ci me répondit vaguement et me parut peu communicatif.

Je me mis a l'observer avec soin. Il m'était inconnu et la tenue de ses soldats me parut des plus négligée. Cependant je pensais que ce devait être la 8" ou la 9» compagnie d'un de nos bataillons.

Sur ces entrefaites un artilleur s'adressa à moi, en me disant :

— Mon lieutenant, on m'a pris mon mousqueton.

— Et à moi aussi, reprit un autre.

Ne comprenant rien à cette façon d'agir, je demandai à l'officier à quel corps il appartenait. Il me répondit avec aplomb qu'il faisait partie de la brigade Mendez.

A ces mots mon e'tonnement redoubla ; quoique ayant fait longtemps partie de la brigade Mendez et en connaissant tous les officiers, je ne me rappelais pas avoir jamais vu mon interlocuteur.

Voyant que quelque chose d'étrange se passait, je le priai de me dire la vraie cause de sa présence à mon poste.

Il me raconta qu'un des bataillons garnissant la Cruz devait se soulever et laisser l'ennem.i pénétrer dans la place, mais que heureusement la conspiration ayant été éventée, on faisait relever immédiatement tous les postes par son corps.

Cette idée d'une trahison à l'intérieur me causa une vague crainte. J'essayai d'en douter, mais rapprochant ce que l'officier achevait de me dire, de la visite précipitée du colonel Lopez, commandant de notre ligne, et des allées et

venues que j'entendais du côté du Panthe'on, je finis par y croire.

Cependant, désireux de m'éclairer sur ce point, je demandai à l'officier où se trouvait le colonel.

Il me désigna le Panthéon.

Je résolus d'aller parlera Lopez sur le champ; mais au moment de descendre de la plate-forme, une sentinelle que je n'avais pas remarquée d'abord, m'arrêta par un énergique :

— « Halte là ! Alto haï !

Comprenant que la sentinelle avait pour con signe de ne laisser descendre personne, je m'adressai à son officier afin d'obtenir la révocation de cet ordre pour moi.

L'officier éluda la réponse.

La colère me saisit : apercevant un fantassin qui avait le mousqueton d'un de mes artilleurs suspendu au bras, je le lui arrachai.

Celui-ci, chose inouïe de la part d'un mexicain, croisa la baïonnette contre moi, et il allait m'en percer, quand son officier l'en empêcha.

— Mais demandai-je avec force à ce dernier, dites-moi ce qui se passe ici ?

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Un horrible soupçon avait traversé mon es]')rit. Cependant le souvenir de la présence et des paroles du colonel Lopez qui devait être par reconnaissance et par intérêt le serviteur le plus fidèle, le plus dévoué de l'Empereur, éloigna de nouveau mes soupçons et me rassura presque sur la réponse qu'on allait me faire.

Après un moment d'i.ésitation, l'officier me dit :

— Ne craignez rien lieutenant. Nous ne sommes pas àfi guérilleros ; nous appartenons au bataillon des Suprêmes Pouvoirs de la république.

Je fus atterré : un froid glacial me pénétra jusqu'au cœur. Je croyais rêver et j'avais envie de pleurer.

Un coup d'œil me suffit pour découvrir la vérité. L'ennemi était là, dans la place ! J'étais en son pouvoir, sans possibilité aucune d'avertir la Cruz, sans espoir de salut et désarmé.

Epouvanté de ce qui allait suivre je demandai au sergent Guzman si c'était bien le colonel Lopez qui était venu me donner des ordres un

instant auparavant. Je tremblais d'avoir été' victime d'une hallucination ou d'une ressemblance.

— Mais oui, lieutenant me re'pondit Guzman ; j'ai du reste de bonnes raisons pour m'en souvenir, car il m'a traite' assez brutalement.

— Mais alors il trahit ! il va livrer l'Empereur !

■ — Vous ne le voyez donc pas, re'pliqua tristement Guzman.

— Ainsi, demandai-je à l'officier républicain, c'est le colonel qui vous a introduit ici.

— Certainement, me répondit-il en souriant ; mais je vous le répète, ne craignez rien, nous sommes de l'armée régulière. Il ne vous sera point fait de mal ; vous vous êtes trop bien battus durant le siège pour ne pas obtenir des égards de nos chefs.

J'étais en proie à une poignante émotion. Je vis avec désespoir que je ne pouvais rien faire pour sauver mes troupes et me sauver moimême.

L'officier républicain me voyant regarder du côté de la Cruz avec attention devina une partie de mes pensées, car il me dit :

— Tout le couvent est de'jà en notre pouvoir. Votre empereur doit être pris maintenant.

Quelques secondes après j'aperçus mon ami le capitaine Gontron, venant à moi, seul et libre en apparence.

— Arrivez donc, me dit-il, vous qui savez parler l'espagnol mieux que moi ; demandez aux moricauds qui viennent de me relever au Panthe'on, pourquoi mon sabre et mes couvertures ne sont plus là. Je crois bien qu'ils me les ont volés. . . Quels sont donc ces flibustiers que le colonel Lopez a amenés ici? Si je ne retrouve pas mon sabre avant cinq minutes, je casse la figure de leur commandant qui n'est pas poli du tout.

— Mais, capitaine, m'écriai-je, vous ne voyez donc pas que nous sommes prisonniers. Le colonel Lopez vient d'introduire l'ennemi dans la place.

Le capitaine resta comme pétrifié, mais après un long silence, il dit tristement, comme fiche de consolation :

— Ma foi tant pis ! Il fallait que ça finisse d'une manière ou d'une autre.

Au même moment un chef républicain suivi de quelques hommes, gravit notre plateforme en courant, ordonna impérieusement de diriger la pièce vers la Cruz, de la faire servir provisoirement par mes artilleurs désarmés, en menaçant ceux-ci de les fusiller s'ils bronchaient, et enfin de nous conduire sous bonne escorte, Gontron et moi, devant le général Vêlez, qui devait se trouver dans l'intérieur de la Cruz. Ces ordres furent exécutés ponctuellement.

Ceux qui nous escortaient ne trouvant pas ce général, nous menèrent devant le commandant -du bataillon de Nuevo-Léon, qui donna rordr<fi.de nous conduire immédiatement à Pateo, en bas de la Cruz.

Le jour commençait à poindre. On nous fit revenir sur nos pas. En rentrant dans le jardin de la Cruz, nous rencontrâmes le colonel d'étatmajor Manuel Guzman, qui venait d'être fait prisonnier à l'instant, en allant visiter nos postes. Il fut confié aussi à notre escorte,

— Mais que se passe-t-il donc ? me demanda iecolonel avec émotion.

Je lui racontai en peu de mots l'infamie du colonel Lopez.

—C'est impossible, me dit il en pâlissant... mais c'est impossible ce que vous me dites là ; lui le favori de l'Empereur ! Demain il allait être compris dans les promotions de généraux de brigade.

On nous fit monter tous trois sur la plateforme, occupée une heure auparavant par la petite troupe du misérable Yablowsky, l'ami de Lopez, puis passer de l'autre côté en sautant sur des briques séchées au soleil, disposées hâtivement en escalier.

Nous comprîmes sur le champ que l'ennemi avait pénétré par là.

Quelques minutes après nous étions parmi les assiégeants. On nous plaça entre deux longues haies de baïonnettes, établies comme si on s'attendait à recevoir beaucoup de prisonniers.

Voici maintenant ce qui se passait dans l'intérieur de la place.

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Une fois le jardin de la Cruz et le Panthéon surpris, les re'publicains se hâtaient de prendre possession de tout l'édifice, ce qui leur était très facile, étant guidés par Lopez, protégés par l'autorité de ce dernier, par le sommeil de tous et par l'obscurité de la nuit.

Le colonel Rinco Gallardo, officier supérieur républicain, occupait avec ses troupes les hauteurs du Couvent, les escaliers, les cours, toutes les issues ayant désarmé avant le réveil la gendarmerie, la compagnie du génie, le bataillon de l'empereur et les volontaires de Queretaro.

Les républicains se jetaient ensuite sans bruit sur l'artillerie formée sur la place de la Cruz, et qui attendait là le moment donné pour la sortie. Ils s'emparaient de même de la flèche défendant la gauche de la Cruz, de l'église attenante, des travaux de la droite, de l'hôpital, des magasins, du parc d'artillerie qui se trouvaient aussi de ce côté.

La petite réserve, composée d'une partie du 3* de ligne mexicain qui reposait dans la cour

d'entrée et dans les couloirs de l'hôpital, fut de'sarme'e et faite prisonnière avec la facilite' qu'on retrouve dans tous les détails de cette surprise, grâce au colonel Lopez. Ce misérable guidait les républicains et donnait des ordres pour prévenir ou empêcher toute résistance.

Comme personne ne soupçonnait ni ne comprenait ce qui se passait, il n'y eût pas un coup de feu de tiré, pas un cri d'alarme de poussé, tandis que le quartier général et ses annexes tombaient au pouvoir de l'ennemi au milieu d'un calme fantastique.

La position de la Cruz, position dominante et clef de la place, entraînait la chute de Queretaro. Les républicains s'occupèrent aussitôt que l'aurore apparût, de terminer l'occupation si facilement commencée.

Dans le moment où les assiégeants prenaient la Cruz, Yablousky l'unique complice de Lopez, et ensuite Lopez lui-même, couraient donner l'alarme à l'empereur et au général Castilîo, en les faisant réveiller par l'effrayante nouvelle que l'ennemi entrait à la Cruz, et qu'il s'était déjà

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emparé par force du Panthéon ; nouvelle fausse, sciemment donnée, puisque les républicains en ce moment même n'avaient pas achevé de se rendre maîtres de tout l'édifice et des attenants, et ce sans résistance.

Devant cet imminent péril, l'empereur fit appel à tout son sang-froid. Il dit au général Castillo, au prince de Salm-Salm, — tué plus tard le i8 août 1870 à Saint-Privat, — et à son aidede-camp Pradillo qui venaient d'entrer chez lui : — Sortir d'ici ou mourrir, voilà l'unique chemin.

L'exécution suivit rapidement la pensée- Saisissant ses pistolets et quelques papiers importants, il descendit les escaliers suivi par les autres.

Ma.ximilien était coiffé d'un large sombrero de feutre blanc bordé d'or, et son uniforme de général de division était recouvert d'un caban qui le protégeait contre la fraîcheur du matin.

Cette circonstance et la semi-obscurité des couloirs l'empêchèrent d'être reconnu par une sentinelle républicaine qu'il rencontra en bas.

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Elle prit pour un de ses chefs cet homme ainsi vêtu et venant à elle avec tant de sang-froid. Le factionnaire pre'senta les armes. L'Empereur répondit au salut et passa. Il traversa les cours ; quelques secondes après il était sur la place de la Cruz.

Le jour apparaissait en ce moment, montrant au regard de Maximilien toute l'étendue du désastre. A la vue des républicains, l'Empereur arma son revolver et dit à sa suite :

— Andelante ! Marchons !

Dès les premiers pas il fut arrêté. Lopez était présent et, soit qu'il pensât pouvoir encore sauver les apparences, soit qu'il fut saisi d'un remords tardif, il s'approcha du chef républicain et il lui dit de laisser passer ces quatre personnes qui n'était que des paisanos, des pékins.

Celui-ci exécutait religieusement — et pour causes — toutes les instructions du traître. Il donna l'ordre demandé, malgré les. insignes militaires portées par l'Empereur et par sa suite. Elles démentaient les paroles de Lopez.

Sans perdre de temps à demander des explications à Lopez, l'Empereur se dirigea vers le

Cerro de la Campanas, afin d'y réunir quelques troupes pour re'sister jusqu'au dernier moment, où pour s'ouvrir un passage à travers les assie'geants.

En passant devant la Grande Auberge servant de quartier à son escorte et aux hussards, l'Empereur envoya aux commandants l'ordre de faire seller et de le rejoindre de suite au Cetro de las Campanas.

On lui amena son magnifique cheval ; mais, trait qui caractérise parfaitement Maximilien, il refusa de le monter, par ce que, à ses côtés, son chef d'état-major le vieux général Castillo et le général prince Salm-Salm allaient à pied.

Il s'arrêta ensuite un instant au palais départemental d'où il expédia au général Miramon l'ordre de réunir ce qu'il pourrait de troupes et d'accourir avec elles.

Durant ce temps, le colonel républicain Rincon Gallardo, toujours guidé par Lopez, pénétrait au centre de la place, s'emparait de la tour et du couvent de San Francisco, où se trouvait notre parc d'artillerie général, faisait prisonnier

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