Mseder, p. io
 ce moment, les réformés strasbourgeois furent invités par un gentilhomme alsacien qui s'intéressait à leur sort, un M. de Bettendorf, à s'adresser au souverain régnant du comté de Hanau-Lichtenberg, Frédéric-Casimir, dont la femme, Sybille- Christine d'Anhalt, était réformée de naissance. Ils demandèrent donc à ce petit dynaste alsacien la permission de célébrer publiquement leur culte dans son village de Wolfisheim, situé à quelques kilomètres seulement de Strasbourg. Le 29 décembre 1654, le comte Frédéric Casimir accordait aux requérants — le pasteur Pierre Philippe, de Bischwiller, et les anciens Abraham Dauphin etisaaç Clauss, de Strasbourg — Tautorisation demandée, «en considération de son épouse bien-aimée.» L'édiûce devant servir au culte serait construit vis-àvis du château de Wolfisheim, au choix des pétitionnaires, mais sans cloches ni clocher, et en attendant Térection de ce bâtiment, les réformés de Strasbourg étaient autorisés à célébrer leur culte une fois par mois au château seigneurial lui-même. Nous aimons à croire que ce fut la largeur chrétienne et la bonté de cœur qui poussèrent le comte ei sa femme à un acte de tolérance trop rare à cette époque. Nous ne pouvons pas cacher toutefois que la paroisse réformée crut devoir offrir quelques menus cadeaux à ses nouveaux protecteurs. Frédéric-Casirtiir reçut d'elle un cheval tout harnaché, Sybilled'Ànhalt un lavoir en argent, et la soubrette de la comtesse elle-même un collier de la valeur de dix écus^
i. Culmann, Geschichte Bischweilers, p. 54>
Deux anSi.plu8 tard, le 4 avril 1656, le comte consentait à ce que la célébration de culte devint hebdomadaire. A ce moment» la majorité de la paroisse devait être française ; c'est ce que semblent indiquer du moins les noms, cités plus haut, de Philippe et de Dauphin. Quant au troisième délégué, Isaac Clauss, il devait également bien comprendre et parler le français, puisqu'il est le premier qui traduisit ou plutôt paraphrasa en allemand le Cid de Corneille, et fit connaître ainsi ce chef-d'œuvre h ses compatriotes ^ Le premier sermon français fut prêché dans les vastes greniers du château de Woifisheim, le 25 février 1655, par le pasteur Philippe» et le culte parait avoir été célébré,, dès ce moment, dans les deux langues.
Une fois le temple achevé, la paroisse réformée adressa vocation à Mathieu Merian, de Baie, qui accepta ce poste et obtint même en 1664 du Magistrat Tautorisation de résider en ville. Mais il ne prêchait qu'en allemand, à ce qu'on nous rapporte, et les ministres de Bischwiller continuèrent à se charger des services religieux en languie française.
Sous les auspices des comtes de Hanau, la petite paroisse réformée de Woifisheim prospéra pendant les années suivantes. Le 3 janvier 1663, le comte Jean-Philippe confirmait les privilèges octroyés par son prédécesseur et les étendait même, en autorisant dorénavant les prédicateurs à prononcer l'oraison funèbre de leurs paroissiens décédés, ce
i. Teutsche Schaubiihne, iibersetzt von Isaac Clauss von Strass* burg. Erster Theil. Strassburg, Thiele, 4635, in-l6. Ce volume excessivement rare, se trouve à la Bibliothèque Municipale de Strasbourg.
qui prouve qu'ils comptaient parmi eux un certain nombre au moins de notables, les simples artisans n'étant pas alors chez nous l'objet de pareils panégyriques. Le Magistrat strasbourgeois ne voyait pas* lui, celte prospérité d'aussi bon œil. Il chercha même indirectement à empêcher la fréquentation du culte à Wolûsheim, en interdisant aux cochers de la ville d'y conduire les gens le dimanche, sous prétexte de violation du sabbat. La foi des gens robustes était donc seule garantie, car eux seuls pouvaient fournir une course dominicale de douze kilomètres sans trop de fatigue ^ Dans une supplique émouvante et très-digne, les anciens do la paroisse s'adressèrent au Magistrat, le 34 août 1661, pour protester contre cette mesure et demander «qu'on leur laissât gracieusement leur liberté de conscience.» Mais les gouvernants de la cité accueillirent a avec étonnement et déplaisir» ces réclamations pourtant si légitimes. Ils refusèrent de reconnaître, même tacitement, cette liberté de conscience qu'on s'avisait de réclamer, et de lever leur interdiction première^. II fallut que les cochers de Strasbourg eux-mêmes, plus sensibles aux pertes éprouvées par leurs bourses qu'au salut de leurs âmes, réclamassent & leur tour contre la prohibition du Magistrat. Ils obtinrent gain de cause, en promettant que leurs voituriers iraient au prêche à l'église luthérienne de Wolfisheim, après avoir déposé leur clientèle calviniste devant le temple réformé.