Procès-verbaux des XXI, 29 mars
donner une chaque semaine. Il n'y eut donc au début qu'un sermon tous les quinze jours. Un quart d'tieure avant le moment fixé pour le service, la cloche devait avertir les fidèles ; le produit de la collecte hebdomadaire servirait à payer les gages du porteur de sachet et de l'organiste ; le reste représenterait les honoraires du prédicateur, assez maigrement rétribué par suite, comme on se le figure sans peine. Une communication officielle, rédigée par le secrétaire du Conseil, fut transmise aux pasteurs de toutes les paroisses de la ville, qui durent en donner lecture le 18 avril du haut de la chaire, afin que le public eût connaissance de Porganisation du culte nouveau^. Ajoutons tout de suite que six ifnois plus tard, par arrêté du 13 octobre, le Conseil décida que le culte aurait lieu, non plus le jeudi à neuf heures, mais le mercredi à dix heures, les négociants ne pouvant pas facilement suivre le service du jeudi, les courriers et messageries de France arrivant ce jour^là^. Lecture de cet arrêté fut également donnée dans toutes les églises de notre ville.
La création d'un culte luthérien français fut, on le voit, tout-à-fait spontanée de la part du Magistrat de Strasbourg. Elle eut lieu près de dix-huit mois avant la capitulation de la ville, et Ton ne saurait donc y voir un acte de soumission plus ou moins forcée, une concession subie plutôt que librement consentie, sans mentir à la vérité historique.
i. Procès-verbaux des XXI, 17 avril 1680.
. Procès-verbaux des XXI, 15 octobre 1680.
Le premier ministre de cette congrégation nouvelle — c'est à dessein que nous ne nous servons point du terme de paroisse et Ton verra bientôt pourquoi — fut un magister encore jeune , Francfortois d'origine, Luc Sébastien Ritter, le descendant d'une famille en possession de la chaire française dans TEgiise luthérienne réfugiée de cette ville, depuis plusieurs générations déjà. Son frère aîné, Jean Balthasar Ritter, était venu jadis étudier la théologie à l'Université de Strasbourg, ainsi que l'avaient fait déjà son père et son grand- père, était devenu ensuite aumônier de la légation de Suède à Paris et avait quitté cette ville en 1 673 pour retourner à Francfort. Le cadet, né le 6 novembre 1648, avait fait ses études classiques à Francfort, suivi les cours de théologie à Giessen, puis à Strasbourg, qu'il dut quitter momentanément en 1668, pour cause de santé. Il s'y distingua comme élève de Sébastien Schmidt, de Bebel, etc. Après avoir terminé ses études dans notre ville, il se rendit à Paris, auprès de son frère, s'y exerça dans la prédication allemande et française et y dirigea en même temps les études d'un Gis du steltmeisler Philippe- Albert deBernhold, pendant près de quatre ans. Rappelé avec son élève à Strasbourg, il fut récompensé de ces services, en février 1676, pat la nomination de vicaire-extraordinaire (vicarius der herren freyprediger) à Saint-Thomas et a Saint- Pierre-le-Jeune. En 1679 il devint diacre à Saint- Pierre-le-Jeune et se maria la même année avec Marie-Madeleine Heinrici, dont il n'eut qu'un fils qu'il perdit en bas-àge. Disons immédiatement qu'il passa plus tard à Saint-Nicolas comme pasteur titu-
laire (1692), devint chanoine de Saint-Thomas, et mourut dans cette dernière charge le 19 janvier 1709, entouré de l'estime générale, au dire de son biographe anonyme, que nous suivons ici^ 11 peut paraître étrange au premier abord qu'on ait confié les fonctions de prédicateur français à un habitant des bords du Mein. Mais si Ton veut bien songer que le Magistrat ne pouvait adresser vocation qu'à un adhérent de la Confession d'Augsbourg, on comprendra qu'il ne pouvait être question ni d'un Français ni d'un Suisse. Tout au plus aurait-on pu songer à un natif du pays de Montbéiiard, et nous verrons en effet qu*il nous vint plus tard des prédicateurs de ce petit pays de langue française^ soumis jusqu'en 1794 aux ducs de Wurtemberg. Mais au début, alors surtout que le gouvernement ne voulait consentir à aucun sacrifice pécuniaire, il ne pouvait guère songer à des ecclésiastiques venant du dehors. On devait prendre, — et Ton prit, — dans le corps pastoral de la petite république, celui qui semblait pouvoir le mieux remplir de pareilles fonctions, tout en conservant sa position antérieure et les émoluments qui y étaient attachés. Le fait même qu'on trouva dans un théologien de Francfort le prédicateur français que l'on cherchait, nous fait voir à quel point Tusage de la langue française était alors répandu. La capitulation de Strasbourg, en septembre 1 681 , vint augmenter dans une certaine mesure le nombre de ceux qui participaient aux exercices du culte
1. Das gesegnete Gedœchtniss der Gerechten in den Lehens^ beschreibungen derer RHtem. Franckfurt, 1751, 4% p. 7.
français. Les classes moyennes, la véritable bourgeoisie de Strasbourg, ne fournirent point immédiatement, il est vrai, de contingent bien considérable^ car elles restèrent passablement réfractaires à rinfluence française jusqu'aux grands jours de la Révolution. Mais Toligarchie des familles gouvernementales s'efforça naturellement d'acquérir les bonnes grâces du vainqueur en s'assimilant de plus en plus la langue et la culture française^ quand elle ne poussa pas Tambition servile ou la cupidité jusqu'à Tabjuration de la foi paternelle, afln de profiter de Valternative ou d'obtenir les faveurs et les pensions du Grand Roi^ Les officiers des nombreux régiments allemands ou suisses au service de la France, établis avec leur familles à Strasbourg et à la citadelle, fournissaient sans doute également des recrues au culte nouvellement organisé. Mais, même dans les couches inférieures de la population strasbourgeoise se manifesta bientôt le besoin de se familiariser davantage avec Tidiôme étranger. Nous en avons trouvé la preuve dans une série de rapports officiels , adressés au Couvent ecclésiastique en 1683, et rédigés par les instituteurs et les inspecteurs des différentes écoles paroissiales de notre ville. Le magister de Técole du Temple-Neuf surtout, Jean Gartner, se plaint avec amertume de la diminution dans le nombre des enfants confiés à ses soins, et l'attribue aux nom-
1. Edît de Louis XIV du 5 avril 1687. Les charges vacantes devaient être données alternativement à des catholiques et à des protestants» alors que ceux-ci formaient encore, en 1692, Iss 4/5 de la population. Mémorial de Reisseissen, p. 158. Un grand nombre d'apostasies furent le résultat de cette prime offerte aux catholiques.
breuses écoles clandestines établies depuis peu dans la ville, par des hommes et des femmes calvinistes ^ Nous ne saurions interpréter autrement cette déclaration passablement obscure qu'en admettant que des hugenotSt fuyant les provinces de rintérieur aux approches de la révocation de TEdit de Nantes, s'étaient arrêtés chez nous et tâchaient d'y gagner leur vie en donnant des leçons particulières, sinon exclusivement de français^ au moins en français- En 1680 Gartner avait eu de 80-90 élèves; il n'en comptait plus que 30-40, trois années plus tard ! Si la moitié seulement des fugitifs étaient allés demander asile àTécoIe «calviniste » de la rue de TÂrc-en-ciel, qu'il dénonce tout particulièrement, on est, ce nous semble, en droit de parler, dès alors, d'une tendance sérieuse vers l'élude du français.
Dès 1 685 on publiait également chez un de nos libraires une «Brève et exacte confession de foy, comme elle est reçue dans les églises évangéliques, etc.» rédigée par le savant professeur en théologie, Balthasar Bebel, et traduite en français par un anonyme, ouvrage assurément destiné à l'instruction et a l'édification de ceux des habitants luthériens de Strasbourg qui ne pouvaient étudier dans l'original les écrits dogmatiques et symboliques de notre Eglise officielle'.
1. Rapport du 29 sept. 1685^ dans le recueil de pièces manuscrites, Strasshurger Schulvisitationen, 1685, qui se trouve à la Bibliothèque municipale.
2. Strasbourg, Welper, 168^, 12<>. •— Balthasar Bebel, né à Strasbourg en 1652, était depuis 1661 professeur à la faculté de théologie. Erudit distingué non moins qu'ardent polémiste, il eut fréquemment maille à partir avec le clergé catholique après 1681, et finit par accepter une chaire à l'Université de Wittemberg, en 1686. Mais à peine arrivé, il mourut frappé d'apoplexie.
La preuve niatérielle la plus convaincante que Ton puisse donner de Taugmentation qui s'opéra dans l'auditoire français au sein de la population de Strasbourg^ c*est que, bientôt après la capitulation, le service^ bimensuel d'abord, comme on sait, devint hebdomadaire, et que le prédicateur titulaire dut solliciter la nomination d'un vicaire pour alléger sa tâche et pour le suppléer au besoin. Encore en 1681, mais nous ignorons à quel moment précis, les scolarques adjoignirent à Ritter un jeune théologien, originaire du pays de Mont* béliard et qui avait été pendant quelques mois ministre au Ban-de-la-Roche. La besogne fut partagée de manière à ce que le titulaire de l'emploi prêchât dorénavant une fois par mois et Wild pendant trois semaines consécutives. Ce dernier venait en outre en aide aux autres pasteurs de la ville dans leurs instructions religieuses ^ Quand Ritter eut été promu à des fonctions plus importantes dans la hiérarchieecclésiastique, en devenant pasteur à Saint- Nicolas, le 7 septembre 1692, Wild lui succéda comme prédicateur ordinaire ; mais comme cette charge plus fatigante que lucrative ne suffisait point à le faire vivre avec ses modestes émoluments, les curateurs du Grand-Hopital (Mehreren Spittel) le nommèrent aumônier luthérien de cet établissement, surveillé, comme encore de nos jours, par
1. Il figure sur la liste des douze étudiants en théologie qui furent chargés en 1685 de suppléer les pasteurs au catéchisme dominical. Kirchenvisitationen, etc. Manuscrit déjà cité.
une délégation spéciale du Magistrat i. Il parait avoir fonctionné en outre, durant quelque temps, comme maître de langue française au Gymnase ^.
Wild occupa ses doubles fonctions pendant plus d'un demi-siècle; nous n'avons que très-peu de renseignements sur sa personne et son ministère *, et nous ignorons s'il resta longtemps seul prédicateur français en notre ville. Ce n'est qu*en 1716 du moins que des documents officiels signalent à ses côtés un vicaire. Pendant ce long espace de temps, les progrès du français à Strasbourg avaient suivi une marche lente mais constante, le nombre des. écoles fondées en dehors des écoles ofBcielles, restées à peu près allemandes '^^ augmentait sous rinfluence de l'Eglise catholique'^, et généralement elles étaient françaises. L'alternative de voir la
i. Nous disons luthérien et non protestant, car par une odieuse interprétation des édits royaux, qui ne fut abolie qu'en 1746, les calvinistes étaient placés dans les salles réservées aux catholiques et il leur était défendu de recevoir la visite ou de suivre le culte de Taumônier luthérien. Hagen, Notice historique sur l'Hôpital civil, Strasbourg, 1842, 4% p. 11.