‹ Notes pour servir à l'histoire de l'Englise française de Strasbourg, 1538-1794Chapitre 9 sur 63 · Ibid., loc cit · texte numérisé non relu

Ibid., loc cit

Si

les réfugiés français ne fussent remis en possession deTéglise Saint-André, malgré les protestations du sire Jacques de Rathsamhausen, patron de cette église. Celui-ci, dans une lettre du 22 décembre, adressée au Magistrat, s'élevait vivement contre aces Welsches de Strasbourg, qui, sous prétexte d'écouter la prédication de TEvangile, s'occupent de pratiques déloyales et rusées et sont les ennemis jurés de Sa Majesté Impériale S. Malheureusement pour lui, la victoire de Maurice de Saxe avait depuis longtemps rendu courage aux protestants d'Allemagne, et les doléances du gentilhomme alsacien n'eurent aucun effet.

Tout semblait donc revenu à Tancien état de choses, mais les esprits, irrités déjà de part et d'autre^ allaient s'aigrir davantage encore dans l'ardeur d'une lutte journalière, où les arguments de controverse étaient entremêlés de personnalités blessantes. Aux luttes avec l'ennemi du dehors venaient s'ajouter de misérables querelles intestines, fomentées parfois par des gens sans aveu, convertis équivoques qui. sous le masque de la religion, voyageaient en exilés fictifs d'une cité à l'autre, s'appuyant sur des lettres de créance obtenues par surprise des réformateurs trop crédules et scandalisant leurs hôtes trop naïfs par une conduite malhonnête *. C'est ainsi que Garnier vit arriver au

i . Rœhrich, Reform . im Elsass, III, 102 . Le Magistrat avait besoin de Téglise des Dominicains, dont il voulait faire une église paroissiale; il y installa Rabus le 20 mars 1553. Diarium Marbachii, fol. 28*.

2. On trouve dans les lettres de Calvin de nombreux passages où ses correspondants s'excusent de lui avoir envoyé tel ou tel aventurier, qui avait su les apitoyer sur son sort et qui fut démasqué plus tard.

printemps de 15S3 un aventurier nommé Tapissier^ et plus tard un autre, Nicaise de Bournonville, expulsé de Genève pour calomnies envers Calvin, et dont Garnier pressentait, non sans raison, qu'il venait plutôt «en émissaire du diable» qu'en envoyé de Dieu ^ Il allait, en effets devenir un agent de troubles au sein de la paroisse française, au moment même où du dehors on tentait de la conduire au luthéranisme ou de la briser en cas de résistance. Le Journal de Marbach nous permet de suivre en détail, à partir de ce moment, les péripéties de la lutte engagée entre Tesprit de tolérance et celui d^autorité dans le sein des conseils politiques et ecclésiastiques de notre cité. Le 24 août 1553 une dénonciation officielle faisait savoir au Couvent réuni dans Téglise des Dominicains que Garnier avait choqué profondément les professeurs, les étudiants et tout Tauditoire, en prenant la parole à deux soutenances académiques récentes^. De ses assertions ressortait avec la dernière évidence qu'il ne partageait pas les croyances de l'Eglise de Strasbourg. L'assemblée décida qu'on citerait sans retard le ministre de la paroisse française à s'expliquer «amicalement!) à ce sujet. Quatre pasteurs,

4. Garnienis ministris Genevensibus, 10 avril 1553 (^Opp. XIV, 545). Ce personnage fut porté sur les listes fournies au magistral le 24 avril 1553. VerordnungeUf etc. XXVI, fol. 34 (Archives de la Ville).

2. On pouvait alors, pourvu qu'on fût revêtu de fonctions ecclésiastiques ou d'un grade académique quelconque, prendre part à ces joutes universitaires ; cela se pratique encore ainsi dans certaines universités d'Allemagne. On appelle cet usage, parler ex corona. En tout cas, Garnier n'était nullement obligé de paraître à ces soutenances, et le fait qu'il y soutint ces thèses extrêmes sur la prédestination montre en lui un fort instinct de combativité.

Harbacb, Rabus^ Scbwarz et Lsenglin, sont députés pour lui parler et Tinviter à la séance du 30 août, pour expliquer ses dissidences. Marbach ne nous dit point d'où venait la dénonciation dirigée contre Garnier, mais comme il raconte qu'il présidait Tune des soutenances, on est en droit d'en conclure qu'il n'y était point étranger. L'hérésie qu'on imputait à Garnier consistait à avoir dit que la connaissance de la parole divine n'était point nécessaire à ceux que Dieu avait appelés à faire leur salut, et que le salut pouvait se poursuivre en dehors du ministère extérieur de l'Eglise, de la prédication et des sacrements. Dans une autre soutenance de thèse, présidée par Jérôme Zanchi, Garnier devait avoir affirmé qu'Adam n'avait point été libre de ne point pécher et que Dieu avait été Tauteur de son péché.

Les députés étaient chargés de lui rappeler en outre qu'on lui avait communiqué jadis, pour la signer, la confession de foi présentée conjointement avec les théologiens wurtembergeois au Concile de Trente. Ses collègues avaient cru jusqu'ici qu'il l'approuvait, ainsi que la Confession d'Augsbour^ ; mais en dehors même de ses affirmations récentes, le Couvent avait appris par beaucoup de personnes dignes de créance qu'il traitait la doctrine de l'Eucharistie contrairement à la foi de notre Eglise, et s'appuyait sur le consensus de Zurich. «Il ne pouvait ignorer cependant que nous n'étions point d'accord avec les Zurichois sur ce point. Eux-mêmes refusent de communier avec nous, puisque naguère trois étudiants, natifs de cette ville, bien qu'ignorant absolument le français, se sont fait inscrire chez lui, Garnier, et communient dans son temple. Cette

preuve manifeste du désaccord entre le ministre français et ses collègues a causé beaucoup de rumeurs en ville et pour pouvoir défendre à Toccasion leur collègue contre des imputations peut-être calomnieuses, les pasteurs réunis le prient de répondre par écrit aux trois questions suivantes : l"" Quelle est son opinion sur le ministère externe de TEglise? — 2* Que pense-t-il sur la cause première du péché? — S"" Que professe-t-il sur le sujet de l'Eucharistie et de quelle nature est, à ses yeux, la présence du corps et du sang de Christ dans le sacrement?»

Garnier refusa d'abord de répondre par écrit à la sommation des ministres. Il s'olTrit à discuter en public les sujets indiqués, ou bien à se défendre devant le Couvent ecclésiastique, mais en présence de ses ouailles. Cette proposition fut rejetée par les les délégués, pour éviter d'abord une rupture plus apparente, puis aussi parce que Tardeur et la véhémence de Garnier ne laissaient pas d'en faire un adversaire redoutable dans une joute de ce genre ^ Il consentit alors à coucher par écrit sa réponse et promit de rapporter le lendemain même à ses collègues.

Dans la matinée du 30 août, Garnier, désireux sans doute de voir à ses côtés quelque âme sympathique, quelque esprit impartial, au moment d'affronter ses adversaires, fit demander à Marbach de convoquer aussi le professeur Jérôme Zanchi, ajoutant qu'il ne viendrait qu'à cette condition. Mais

1. nPropter nimiam ipsius in dicendo vehementiam.u Diarium, fol. 7ia.

Marbacb ne tint point compte de cette requête, pourtant bien naturelle, et quand Garnier vint à réglise des Dominicains, il n'y trouva point le docte Italien. Cela ne Tempécba point de proposer une discussion immédiate, mais elle n'était point du goût des meneurs du Convent et force lui fut de déposer seulement le manuscrit qui contenait sa réponse.

Dans ce document, longuement analysé par Marbacb, le ministre français essayait de démontrer: sur le premier point, que beaucoup d'bommes pieux ont vécu en dehors de la communion de l'Eglise, sans perdre leur salut. Sur le second point, il déclarait blasphématoire la proposition : Dieu est Tauteur du péché , mais soutenait qu'il y avait matière à controverse sur la question : Adam était-il réellement libre de pécher ou de ne point pécher ? Relativement à l'Eucharistie, il ne reconnaissait dans ce sacrement qu'un symbole, et déclarait que c'était l'esprit seul qui vivifiait la foi du chrétien. Il terminait en avouant hautement qu'il avait toujours enseigné cette doctrine et qu'avec l'aide de Dieu, il en serait toujours de même, à moins qu*on ne sût lui démontrer la fausseté de ses opinions à l'aide de ht parole divine^.

Quinze jours plus tard, le 14 septembre, la discussion put enfin s'ouvrir entre le ministre de l'Eglise française et ses adversaires du Couvent. Il ne semble pas cependant qu'on y ait mis beaucoup d'entrain de part et d'autre. Sur l'article I, Garnier denianda un délai afin de pouvoir recueillir dans

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