TABLEAU DES ÉCOLES PRIMAIRES
Combien devrait-il y avoir d'écoles de cette nature dans le département ?
Combien en a-t-il existé dans le cours de l'an V ?
Combien prévoyez-vous qu'il doive en exister dans le cours de l'an VI ?
Combien d'élèves des deux sexes ont fréquenté, pendant l'an V, celles qui ont été ouvertes ?
L'ordre qui devait y régner y a-t-il été maintenu et par quels règlements ?
Quel en a été le succès?
Quelle a été la composition des jurys chargés de la nomination des instituteurs, quel a été leur zèle à s'acquitter de cette fonction sacrée ?
Quelles précautions a-t-on prises, en général, pour le rhoix des instituteurs et des institutrices, relativement aux talents, à la moralité, à leur attachement aux lois républicaines ?
Si c'est le fanatisme dont les suggestions ont nui au succès des écoles, comment l'avez-vous combattu ? et par quelles instructions avez-vous éclairé, surtout, les habitants de la campagne ?
Quels sont ceux des mstituteurs qui ont le mieux rempli vos vues ? quel est celui de tous qui peut être cilé pour modèle dans son état et qui, à ce titre, mérite un coup d'œil favorable de la part du gouvernement ?
En est-il qui aient des méthodes d'enseignement plus siuiples, plus abrégées que la routine ? quelles sont ce-* méthodes ?
A-t-on remarqué des progrès, a-t-on distingué des talents dans les enfants qci ont paru à la fête de la jeunesse célébrée le iO germinal, ou dans les examens qui ont dû terminer les cours des écoles primaires ?
lorsque radministration du département rédigea son compte rendu annuel en mars 1798. Voici, en effet, ce que nous y lisons :
a L'instruction publique languit, les bons instituteurs sont rares, le salaire qu'ils reçoivent des pères de famille est insuffisant, le trésor public ne leur paye pas l'indemnité qui leur est due pour le logement; l'éducation que la jeunesse reçoit dans les écoles primaires est généralement mauvaise, il en est peu où l'on forme les enfants aux moeurs républicaines.
« Un arrêté du Directoire exécutif charge ses commissaires de surveiller les écoles primaires : certes elles en ont besoin, mais les commissaires répondent-ils dignement à cette marque de confiance ? Visitent-ils souvent les écoles confiées à leur surveillance ? Cherchent-ils à connaître quel est le genre d'éducation que les élèves y reçoivent? Ah I qu'il est à craindre que, si l'on faisait des vérifications, les résultats ne fussent pas en leur faveur.
« L'administration espère cependant que, mieux pénétrés de l'importance de ce devoir, ils le rempliront h l'avenir avec plus de zèle que par le passé.
« Les arrondissements des écoles primaires sont formés en général dans ce département, à la réserve d'un très-petit nombre ; l'administration a pris des mesures au moyen desquelles ce travail sera sous peu au complet.
c( Les instituteurs primaires réclament, chaque jour, avec justice, le traitement qui leur est dû pour l'an IV; mais
Les élèves ont-ils récilô ou écrit la Déclaration des droits et des devoirs, l'acte constitutionnel ?
La Constitution et les livres républicains sont-ils connus dans ces écoles ?
Queles causes ont empêché d'ouvrir les écoles primaires qui devaient avoir lieu et n'ont pas été établies ?
Qu'avez-vous fait pour vaincre la négligence des parents ou leur insouciance sur l'éducation dont leur titre leur lait une dette envers leurs enfants ?
Par quels moyens peut-on porter les écoles primaires au de^vé de perfection ?
Ne peut-on améliorer le sort de chaque instituteur, en liant son état à la rédaction des actes de l'état civil, ou bien de quelque autre manière ?
Je me propose, au reste, de. venir au secours des écoles primaires, par rexécution d'un plan que je me suis formé ; ce plan sera neuf et facile.
Je médite, depuis longtemps, ce plan vraiment élémentaire, qui doit faire un amusement, une sorte de jeu des premières études, si sèches et si rebutantes suivant la routine actuelle ; mais ce sera l'objet d'un travail particulier.
Le ministre de l'intérieur, François (De Neufchatéau.)
qu'ils se rassurent, le gouvernement s'occupe d'eux ; déjà il a fait les fonds pour payer plusieurs instituteurs des cantons d'Orthez, Morlaas, Arudy, Tardets et Mauléon ; et il est probable qu'il en agira de même, successivement pour tous les autres » (70).
La question d'argent était, en effet, un des obstacles principaux qui retardaient les progrès de l'enseignement. Bien des communes dénuées de ressources se trouvaient encore dans le cas de celle de Tadousse-Ussau, dans le canton do Garlin, dont le maire s'exprimait comme suit, en écrivant au préfet, le 2 août 1800, pour lui demander son avis au sujet d'un instituteur qui offrait de s'établir dans la commune moyennant 75 francs de gages, outre les bonifications d'usage : « La commune manque d'instituteur depuis dix ans ; les enfants restent dans un état brute, et si la loi ne vient à notre secours, la génération présente doit devenir sauvage » (71).
Le gouvernement dont Bonaparte fut le chef avec le titre de premier consul, fit peu pour l'instruction populaire. On ne discuta même pas le projet de loi présenté par Chaptal au Conseil d'Etat, en novembre 1800, et dans lequel, entre autres réformes justes et utiles, on proposait la gratuité des écoles et la rétribution des maîtres, partie par la commune et partie par l'arrondissement. Après la conclusion du Concordat et la paix d'Amiens, le premier Consul fit voter la loi du 11 floréal an x (1" mai 1802), qui abandonnait les écoles au bon vouloir des municipalités et n'assurait pour rémunération aux instituteurs que le logement et la rétribution scolaire. Jacquemont, l'auteur du rapport présenté au Tribunat sur ce projet, avait fait cependant ressortir les inconvénients que ce mode de procéder avait entraînés pour l'exécution de la loi de l'an iv.
« L'esprit de parti repoussa, dans la plupart des campagnes, les instituteurs primaires qui, privés des rétributions qu'ils devaient tirer de leurs élèves, se trouvèrent réduits au simple traitement alloué par les administrations de département pour leur tenir lieu du logement et du jardin qu'on ne pouvait ou ne voulait pas leur livrer. Encore ce faible secours ne leur fût-il
(70) Compte rendu par l'administration centrale du dép. des B. -Pyrénées de sa gestion depuis le 1"='' germinal an V jusqu'au 1®' germinal an "VI. — Pau. impr. Sisos, in-4''.
(71) Arch. B.-Pyr., série L.
point continué à la disparition du papier monnaie (en 1796) et la plupart furent obligés de reprendre leurs travaux ruraux pour assurer leur subsistance. »
L'expérience faite n'était cependant pas tombée en oubli et le danger de laisser ainsi la création des écoles à l'initiative des communes fut signalé par Duchesne, un des orateurs qui parlèrent sur la loi devant le Tribunat. Il fit ressortir l'espèce d'abandon auquel on livrait les écoles du premier degré, tandis qu'on assurait largement , sur les fonds du budget, l'existence des lycées et des écoles spéciales. On aurait pu rappeler à cette occasion les paroles que prononçait Bonnaire, en 1799, devant le Conseil des Cinq-Cents :
« Une éducation nationale est nécessaire ; l'Etat a le droit et le devoir de prendre en main l'instruction primaire. Vous dites, qu'en laissant beaucoup de liberté, le désir de l'instruction naîtra et qu'on la recevra dans les campagnes, sans sacrifice de la part de la République. Si les communes paient les instituteurs, il n'y en aura pas » .
Malgré l'expérience du passé, on laissa subsister ce vice radical dans l'organisation des écoles primaires. On les considérait comme un service purement local auquel l'Etat et l'administration devaient rester étrangers. Aussi nous faut-il arriver jusqu'en l'an XIII (1804-1805), pour trouver mention des écoles primaires dans le Mémoire relatif à l'état et aux besoins du département que le conseil général rédigeait chaque année. Les idées qui y sont exprimées à ce sujet contrastent d'une manière étrange avec les discussions soulevées, dix ans auparavant, dans nos assemblées politiques.
a Les écoles primaires de ce département ne répandent quelque instruction que dans les villes. Peut-être les faibles notions que les villageois acquièrent au delà du cercle de leurs travaux ordinaires sont-elles plus nuisibles qu'utiles, parce qu'elles leur inspirent trop souvent le désir de changer d'état. Les bons instituteurs de campagne sont les précepteurs de morale : les curés » (72).
C'est là la seule mention que nous fournissent les procès-verbaux de notre conseil général pendant toute la durée de l'Empire.
Dès le début de la Restauration, l'administration vit un intérêt
(72) Procès-verbaux du conseil général des B.-Pyr. t. 4", p. 259.
politique à surveiller de près l'enseignement primaire. Le 4janvier 1816, le recteur de l'Académie de Pau publiait une longue ordonnance dont nous reproduisons en partie le dispositif :
« Considérant: 1" qu'il lui arrive des plaintes de toutes parts sur les instituteurs primaires, particulièrement sur les principes qu'une grande partie d'entre eux a manifestés et la conduite qu'elle a tenue dans le temps désastreux de la dernière usurpation.
« 2» Qu'il est de la plus haute importance pour la Société que les jeunes enfants, l'espoir de la France, reçoivent une éducation morale et religieuse et qu'on leur inspire, dès le bas âge, l'amour, la reconnaissance et le dévouement qu'ils doivent au meilleur des rois.
« 30 Qu'il est urgent d'écarter de ces nobles et intéressantes fonctions les hommes qui, par leurs vices ou leur principes, pourraient être dangereux pour la jeunesse confiée à leurs soins et d'établir des instituteurs qui aient les vertus, les qualités et les principes que demande leur état sacré.
« 40 Que cette seule mesure, devenue générale, serait capable de sauver la France des effets menaçants de cette immoralité, première source des malheurs qu'y ont enracinée vingt-six ans de révolution et de désordres » (73).
Pour empêcher la propagation des doctrines réputées alors fausses, le recteur prononçait la révocation de tous les diplômes accordés aux instituteurs du département. Une commission, choisie dans chaque arrondissement par l'évêque, le préfet et le recteur, était chargée d'examiner tous les instituteurs et de prendre des « renseignements assurés sur leur vie et mœurs ainsi que sur leurs principes religieux et politiques. » A la suite de cet examen et de cette enquête, de nouveaux diplômes devaient être accordés à tous ceux qui en auraient été reconnus dignes. La commission restait en outre chargée de surveiller l'enseignement donné par les maîtres admis et principalement leur exactitude à faire apprendre et répéter le catéchisme et les prières.
Nous avons eu la bonne fortune de retrouver, parmi les souvenirs inédits d'un des membres de la commission instituée dans l'arrondissement de Pau, diverses pages qui retracent la situation
(73) Recueil des actes administratifs, 1816, n" 7.
des instituteurs dans nos campagnes au commencement de k Restauration et la manière dont fut mise à exécution l'ordonnance du recteur Eliçagaray. Le marquis Alexandre de Candau, membre du conseil général, maire de Lembeye, était un royaliste ardent et convaincu. Ses appréciations se ressentent de ses opinions politiques ; elles nous offrent cependant des observations utiles pour l'étude que nous poursuivons.
« Les régents sont si mal payés dans les villages que l'on n'en saurait avoir de bons. Quelque bornées que soient les connaissances que l'on exige d'eux, encore faut-il quelque talent pour les acquérir. Ils doivent savoir au moins lire et écrire, entendre un lieu le catéchisme pour pouvoir l'enseigner, savoir l'arithmétique jusqu'aux parties aliquotes, connaître le plain-chant : tout cela ne s'apprend pas sans quelques études et sans quelque aptitude. Or, ceux qui sont tant soit peu dégrossis se trouvent si savants en comparaison des balourds qui les environnent qu'ils ont tout de suite une autre ambition que d'être magisters de village et qu'ils n'y veulent pas rester, à moins qu'on ne les paie grassement.
a Lorsqu'un régent se présente, on prend des engagements avec lui. Ordinairement on convient de lui payer une somme quelconque en argent, depuis trente jusqu'à cinquante écus, quelquefois même davantage. Cette somme doit être acquittée par tous les habitants et par portions égales, ou à peu près. Le régent est logé et nourri dans les maisons où il y a des enfants. Il reste plus ou moins longtemps dans chacune, selon qu'il y a un ou plusieurs enfants, un peu aussi selon les moyens des hôtes et un peu encore selon que le Domine se trouve bien ou mal traité.
« Le régent doit, pour cette rétribution, tenir deux écoles par jour, de 9 heures à midi et de 2 heures à 5. Il doit, matin et soir, faire une répétition particulière aux enfants de la maison qui le loge et le nourrit ; il doit faire réciter le catéchisme à l'église avant que le curé ne l'explique, soigner la sacristie, servir les messes, chanter celles qui doivent l'être, assister le prêtre dans tous les offices, dans l'administration des sacrements et dans les funérailles.
Ki II y a deux mois de vacances, l'un à la moisson et l'autre aux vendanges, mais alors encore il doit faire son service religieux. Quoique l'on regarde ce métier comme celui d'un fainéant, celui
qui voudrait le bien faire serait encore très occupé et gagnerait assurément son salaire » (74).
A ce tableau des devoirs des instituteurs succèdent des appréciations plus sévères, motivées sans doute en partie par les résultats de l'examen auquel la commission se livrait. C'est ici surtout qu'il faut faire une large part à la passion politique de l'écrivain, passion aveugle et malheureuse qui lui faisait voir dans les adversaires de ses opinions des ennemis de la société et presque des malfaiteurs.
« Rien ne me semble dans le fond plus inutile que cette mesure (l'inspection des maîtres d'école). Car quel est celui de nous qui connaît ces régents, quel est celui qui se fie aux attestations données par la plupart des maires et par un grand nombre de curés?
a Les ferons-nous lire ? Il n'y en a pas un qui sache. Les ferons-nous écrire ? Ils ne savent que trop ; le nombre des faussaires peut se calculer assez juste par le nombre des écrivassiers de village. Les questionnerons-nous sur le catéchisme ? Ils peuvent le fort bien enseigner sans le savoir et d'ailleurs ils en devraient savoir trois ou quatre, car les curés eux-mêmes ne savent auquel s'en tenir (75). Leur ferons-nous faire des règles d'arithmétique ? Nous les y trouverons experts et surtout les plus mauvais sujets, car ce ne sont pas ceux-là qui manquent d'intelligence. Restent les opinions politiques ; mais encore sur cela que pouvons-nous savoir? Il y en a sans doute quelques-uns qui sont connus ; mais c'est le très petit nombre comparé avec tous ceux qui pensent mal. Je crois que, sous ce rapport, il n'y a, après les percepteurs, rien d'aussi mauvais que les régents.
« Il en est de ces gens là comme des maires ; ils sont trop nombreux pour qu'ils puissent être bien choisis. On devrait placer une école dans une commune centrale, toutes les fois que les locaUtés le permettraient, et les enfants des deux communes voisines iraient recevoir des leçons. Il n'y aurait] alors qu'un régent où il y en a trois ; on aurait pour le choix bien plus de latitude ; ils seraient mieux payés ; ils seraient plus occupés, ce qui est très
(74) Journal manuscrit à la date du 16 janvier 1816.
(75) Le marquis de Candau n'épargnait même pas les curés dans les réflexions intimes qu'il consignait dans son journal. Nous sortirions de notre cadre en étendant nos citations à ce sujet délicat.
important, car une partie de leurs vices tient à leur oisiveté et à leur pauvreté » (76).
La mission à laquelle M. de Caiidau était appelé à prendre part devait-elle au moins avoir un résultat profitable ? Lui-même nous répondra sur ce point. Au premier moment, en parlant des attributions de la commission instituée par le recteur, son sentiment s'était fait jour sous une forme tant soit peu triviale. « Je crois bien, disait-il, que tout cela finira par être de la bouillie pour les chats ». Deux mois plus tard, après expérience faite, son opinion ne s'est pas modifiée. « Notre opération, écrit-il, est à peu près nulle, parce que nous admettons tout. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, car, si nous ne voulions que des hommes vraiment dignes et capables, tous les villages et les hameaux de l'arrondissement n'auraient pas un seul maître. Voici d'ailleurs ce qui les sauve. M. l'abbé Boyer (77) se prévient pour ou contre les régents selon qu'il est prévenu pour ou contre les curés qui leur ont délivré des certificats. Quelle que soit l'opinion des maires, il n'en tient compte. Il a souvent raison, mais quand il a tort, il s'obstine et si M. de Nays, dont l'âme est timorée, n'était pas un peu excité et soutenu, tous ceux de ces pauvres diables qui ne sont pas dans la faveur des curés, c'est-à-dire de leurs servantes, et qui, par conséquent, ne piochent pas leur jardin, ne pelotonnent pas leur fil, etc., etc, seraient impitoyablement écartés ».
Au moment même où le marquis de Candau traçait ces lignes, l'ordonnance royale du 29 février 1816 vint soumettre, dans toute la France, les iubtituteurs à de nouveaux examens plus complets que ceux dont le recteur des Basses-Pyrénées avait pris l'initiative dans son département. Nous trouvons dans les considérants de cette ordonnance l'aveu officiel qu'il manquait alors, tant dans les villes que dans les campagnes, un très grand nombre d'écoles et que celles qui existaient étaient susceptibles d'importantes améliorations. Pour remédier à ces inconvénients, l'ordonnance instituait des comités cantonaux chargés de surveiller l'application de la loi. Elle déterminait, en même temps, la somme de connaissances exigée pour obtenir les brevets de capacité.
176) Journal, 12 février 1816.
(77) M. l'abbé Boyer était vicaire général et avait été nommé par l'évéque; M. le vicomte de Nays avait été désigné par le recteur. V. Recueil des actes administratifs de 1816.
Ils étaient divisés en trois classes. Pour mériter le moins important, il suffisait de prouver que l'on savait suffisamment lire, écrire et chifTrer pour en donner des leçons. C'était là sans nul doute le très modeste bagage scientifique de la grande majorité des maîtres, de ceux tout au moins auxquels était réservée la tâche d'enseigner dans les campagnes. Le diplôme du second degré devait être accordé aux candidats qui connaîtraient suffisamment bien l'orthographe, la calligraphie et le calcul. Enfin le brevet supérieur était réservé à ceux qui posséderaient par principes la grammaire française et l'arithmétique, qui seraient en outre en état de donner des notions de géographie, d'arpentage et des autres connnaissances utiles dans l'enseignement primaire. L'arrêté du recteur des Basses-Pyrénées, en date du 2 août 1816, qui réglait le détail des examens, insistait sur la partie du programme ayant trait à l'instruction religieuse et aux connaissances historiques par lesquelles les instituteurs pouvaient développer l'amour du souverain dans le cœur des élèves. Pour assurer sans doute la rapide diffusion de ce sentiment à l'égard de la dynastie régnante, l'ordonnance de 1816 imposait à chaque commune l'obligation de pourvoir à ce que l'instruction primaire fut donnée à tous les enfants, les indigents devant la recevoir gratuitement. Mais c'était là une obligation morale, sans sanction pénale et qui risquait d'être bien souvent éludée, car les communes restaient chargées de payer sur leurs revenus les frais relatifs à l'établissement et à l'entretien des écoles. Ce n'était que dans le cas d'insuffisance de leurs ressources qu'elles pouvaient imposer une rétribution scolaire aux parents non indigents. En rappelant aux maires ces dispositions de la loi, M. d'Argout, alors préfet, exprimait le vœu de voir les municipalités « retirer les instituteurs de l'état précaire et dépendant auquel ils se trouvent réduits dans beaucoup de localités; elles ne se reposeront plus désormais sur eux du soin de traiter directement avec les parents des élèves ; elles ne souffriront plus que ceux-ci leur disputent souvent la modique rétribution qu'ils leur ont promise; elles leur assureront un traitement qui leur fournisse des moyens suffisants d'existence et les attache à leur état....» (78).
(78) Circulaire du 2 décembre 1816 ; Recueil des actes administratif». Comme contrepartie à ces paroles si justes, il nous faut dire que, sous la Restauration, un crédit de 50,000 fr. seulement était destiné à fonder des
Il y avait là des intérêts respectables à sauvegarder, aussi ne sommes-nous pas étonné de voir le préfet réitérer, dans une seconde circulaire du 18 juin 1817, ses recommandations pour le payement régulier des appointements des instituteurs « qui sont « pour la plupart dans un état de détresse auquel il est urgent c( de remédier ».
Le gouvernement de la Restauration avait compris le point d'appui qu'il pouvait trouver dans l'instruction populaire. Aussi voyons-nous en 1819 (79) étendre aux écoles de filles les dispositions de l'ordonnance de 1816. Maisle maximum d'instruction qu'on exigeait des maîtresses était bien faible : pour le degré inférieur savoir suffisamment lire, écrire et chiffrer pour en donner des leçons ; pour le degré supérieur, posséder les principes de la religion, savoir lire et écrire, connaître les quatres règles de l'arithmétique, les règles de trois et de société et les éléments de la grammaire. Par un privilège particuher, les congréganistes étaient exemptées de tout examen ; le brevet indispensable pour exercer leur était conféré sur le vu de leur lettre d'obédience et remis à la congrégation qui restait libre de l'annuler, si la titulaire cessait de faire partie de la communauté (80). La faveur commençait dès lors à se porter vers les établissements religieux et le conseil général s'associa, en 1821, au vœu émis par un certain nombre d'assemblées départementales en faveur du rétabUssement des congrégations ecclésiastiques vouées à l'éducation de la jeunesse. Jaloux de mettre ses actes en rapport avec l'expression de ses désirs, il vota pendant trois années de suite une somme de 1,200 francs pour aider à l'établissement des frères des écoles chrétiennes dans la ville de Bayonne et promit un semblable secours aux villes du département qui suivraient cet exemple. Il alla même jusqu'à demander, en 1823 et 1825, que l'instruction publique fut exclusivement confiée aux congrégations religieuses. C'eût été mettre la nation tout entière sous la domination du clergé. L'ordonnance royale du 8 avril 1824 se contenta de soumettre les maîtres au bon plaisir à peu près exclusif de l'autorité diocésaine, en donnant à une commission composée en majeure
écoles, à fournir celles qui existaient de livres, cartes, etc., à assurer enfin une situation convenable aux maîtres de la jeunesse. — Bulletin de Ja Société pour rinstruction élémentaire, 1815 p. 281.
(79) Circulaire du ministre de l'intérieur du 3 juin 1819.
(80) Ordonnance du roi du 3 avril 1820.
partie d'ecclésiastiques ou h l'évêque seul le droit de conférer Tautorisation d'exercer, autorisation sans laquelle le brevet délivré par le recteur restait lettre morte.
Profitant de la prépondérance que la loi lui accordait, Mgr d'Astros, évoque de Bayonne, publia en 1827 un Mandement et ordonnance portant règlement pour la tenue des écoles pi imaires. Ce règlement énumcre minutieusement les nombreux exercices religieux auxquels les élèves doiventêtre astreints. La partie pédagogique vient ensuite, et pour guider les maîtres dans leur travaux, Mgr d'Astros crut ne pouvoir mieux faire que de reproduire, à la suite de son mandement, la Méthode et exercice des petites écoles, publiés, vers 1740, par l'évêque d'Oloron, et dont nous avons parlé plus haut. Dans cette méthode, la lecture et l'écriture formaient seules les matières de l'enseignement proprement dit. Le programme du clergé restait donc, à la fin de la Restauration ce qu'il était près d'un siècle auparavant, et cependant on sentait déjà de toutes parts et depuis longtemps la nécessité d'étendre dans une large mesure la somme des connaissances exigées des maîtres et des élèves. Quelques mesures utiles furent prises dans ce sens pendant les dernières années du règne de Charles X, mais la révolution de juillet fut véritablement le point de départ d'une nouvelle ère pour l'instruction primaire. Dès le 16 octobre 1830, M. de Broglie, ministre de l'instruction pubhque, provoquait une réorganisation des comités locaux dans le but d'enlever toute prépondérance à l'élément ecclésiastique qui y dominait. Dans le rapport présenté au roi en cette circonstance, le ministre étU' die les résultats obtenus sous l'empire des divers règlements qui avaient successivement régi ces comités. « A la suite de la loi de 1820, il y eut, dit-il, amélioration et propagation de l'enseignement primaire. L'ordonnance de 1824, donnant plein pouvoir aux évêques, ne produisit pas des résultats heureux. L'Université vit naître dé tous côtés, sans pouvoir y porter remède, le désordre et la confusion. Les écoles catholiques déclinèrent, tandis que les écoles protestantes, restées sous le régime des ordonnances de 1816 et de 1820, ne cessèrent de prospérer ».
C'est à ce moment que la Société pour l'instruction élémentaire fondée en 1815 et qui n'avait cessé de lutter, même pendant les plus mauvais jours de la Restauration, pour la propagation des meilleures méthodes d'enseignement, obtint la récompense de ses
efforts persévérants. Reconnue comme établissement d'utilité publique en -1831, elle eut, grâce aux travaux des hommes éminents qui la composaient, grâce aux écoles modèles qu'elle sut créer, une influence active dans l'élaboration de la loi de 1833. Cet exemple d'initiative fructueuse ne fut pas perdu dans notre département et quelques citoyens animés de la passion du bien public se réunirent afin de fonder à Pau une Association povr le développement de l'instruction primaire. Nous aurions aimé à retracer en détail les travaux de cette société, à rappeler les noms de ses adhérents les plus actifs, le rôle joué par eux dans ce grand mouvement d'opinion qui précéda la loi de 1833. Malheureusement, les documents nous font défaut sur ce point. Quelques noms, ceux de MM. Sicabaig, Blandin, Hylas Laborde, Cailloux, Nogué, Viard, Beigbeder, restent seuls dans la mémoire publique, associés au souvenir des premières écoles réellement dignes de ce nom que la ville de Pau ait vues fonctionner.
M. Saint-Ange, appelé de Paris par la Société, avait établi une école primaire où l'enseignement se donnait d'après !a méthode mutuelle nouvellement introduite en France. A côté de lui et rem" plissant un rôle plus actif et non moins utile, se trouvait M. Beigbeder. Il avait quitté son école de Salies pour diriger à Pau, suivant la méthode mutuelle, une école supérieure qui produisit en peu de temps des résultats que les inspecteurs généraux n'hésitèrent pas à quahfîer d'admirables. Son enseignement, doué au plus haut degré de qualités vivifiantes et communicatives trop rares en tout temps, attira, outre les enfants de la ville, des jeunes gens venus de la campagne, des aspirants aux fonctions d'instituteurs, des maîtres mêmes, soucieux d'acquérir les connaissances pédagogiques qui leur manquaient.
Ces cours assuraient une telle supériorité à ceux qui les avaient fréquentés que les communes se les disputaient et que les demandes étaient le plus souvent supérieures au nombre des brevets décernés.
Ces heureux résultats amenèrent le conseil général à voter, dès 1832, une subvention en faveur de cet établissement modèle qui fut dès lors considéré comme une véritable école normale. L'année suivante la subvention fut renouvelée et lorsqu'il fut question de fonder une institution semblable à Saint-Palais, en faveur des instituteurs basques, le conseil général préféra créer des bourses
h l'école de Pau, afin de les soumettre à l'habile direction de M. Beigbeder. Cette mesure semblait plus nécessaire pour le pays basque que pour toute autre partie du département. En effet l'instruction y était plus négligée que partout ailleurs, a. Les enfants vont à l'école durant des années entières, lisons-nous dans un journal du temps (81), et en sortent sans même savoir lire. Que peuvent-ils apprendre avec des instituteurs qui, sauf de rares exceptions, ne savent lire que lorsqu'ils ont entre les mains des livres imprimés en langue basque, les seuls dont on se serve dans ces écoles, écrivent tant bien que mal, connaissent à peine les qua- Itre premières règles de l'arithmétique et ne se dojtent même pas {de ce qu'est l'orthographe ».
La loi du 28 juin 4833 allait ouvrir une ère nouvelle pour l'en- 'seignement primaire, en amenant l'établissement de nombreuses écoles, en assurant leur entretien et le salaire des maîtres. Les principales créations dues à l'initiative de la Société d'instruction élémentaire prirent immédiatement un caractère officiel. Dans sa séance du 6 août 4833, le Conseil général, reconnaissant les services rendus par l'école normale, qui avait mérité d'être citée comme modèle par les inspecteurs généraux et comptait 80 élèves, décida son installation dans un bâtiment départemental et lui maintint la subvention accordée les années précédentes. Au mois de novembre, l'école mutuelle de Pau devint communale.
Mais la ville de Pau était dans une situation privilégiée et l'impulsion donnée par la Société pour l'instruction élémentaire était loin de s'étendre 5 tout le département. On peut se rendre un compte assez exact de tout ce qui restait à faire en consultant le 2'ableau de l'insiruction primaire en France dressé par M. P. Lorain, d'après les rapports des 490 inspecteurs chargés h la fin de 4833 de visiter toutes les écoles de France. Il est fait de fréquentes mentions des Basses-Pyrénées dans ce document précieux et c'est, le plus souvent, pour fournir la preuve de faits déplorables que nous rappellerons brièvement.
Aux portes mêmes de Pau, l'installation des écoles était presque partout plus que défectueuse. « Les malheureux instituteurs exercent dans une grange ou celher humide qui ne reçoit le jour que par l'entrée y>. (Bizanos, Idron, Meillon, Lezons, Mazéres et
(81) Mémorial des Pyrénées, 26 février 4835.
Gelos). Dans le canton, « les écoles ne sont ni plancheiées, ni relées et manquent de vitres » . Lorsqu'on pouvait disposer local spécial comme à Accous, il se trouvait en très mauvais £ « en hiver les élèves y périssent de froid ». Dans le cantoi Garlin, « la classe se fait presque partout sous le vestibule porche de l'église ouvert à tous les vents ». Tel était égaler l'usage dans une partie du pays basque et pour remédier aux convénients qui pouvaient en provenir, « pendant l'hiver, q ques instituteurs tiennent l'école dans l'intérieur des église A Arnéguy, la situation était plus primitive encore: « l'inslitu avait pour local une mauvaise petite chambre d'un rez-de-ch sée humide, insalubre, qui tombe en ruine. La commune; commencé à faire des réparations. En attendant, Finstitu réunit les élèves en plein air, de l'autre côté du pont qui se la France de l'Espagne et sous le beau soleil de ce pays ». ce n'étaient pas là les seuls inconvénients qui pouvaient dét ner ces enfants de l'école. « Dans les cantons de Lembeye, Ga Thèze, Montaner, Morlaàs et une partie de Lescar, lerj comm sont pauvres et isolées et le défaut d'agglomération, les côte les landes, les mauvais chemins, rendent presque impossibl réunion des communes et la fréquentation régulière des école
Dans le canton de Lasseube par exemple, « la vaste étendueles hameaux, et la grande distance qui sépare les habitations er\èchent les enfants de se rendre au centre des communes o tiennent les écoles. Les pères de famille remédient à cet inco nient par des instituteurs libres. Chaque section a le sien, ilL' a môme des sections où l'on en rencontre plusieurs. Mais ces ii tuteurs n'ont pa? tous un local fixe pour tenir l'école; ils tantôt dans une maison tantôt dans une autre. Ils sont en gér très mal payés de leurs peines et il est étonnant comment ils vent vivre de leur état. Presque tous sont incapables d'insti les enfants »,
La loi n'imposait en effet aucune restriction aux choix qu(|les parents pouvaient faire parmi les instituteurs libres. « Le pe: lumières des familles ne leur permettait pas défaire entre les très le choix le plus judicieux ; elles courent ii^turellemen bon marché et l'adjudication se fait au rabais. »
La position des instituteurs n'était pas meilleure que la situ; des écoles. Le Tableau nous renseigne encore à cet égard. « ]
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