‹ Notes pour servir à l'histoire de l'instruction primaire dans les Basses-PyrénéesChapitre 5 sur 10 · IX · texte numérisé non relu

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beaucoup d'endroits, au défaut do la commune qui est pauvre, le traitement fixe de l'instituteur est fait, en tout ou en partie, par les pores do famille les plus aisés. C'est une espèce d'abonnement M.

A ce sacrifice, les parents on ajoutaient un autre. « Les instituteurs ne pourraient vivre si la plupart n'étaient logés et nourris par mois et par semaine chez les pères de famille. Cette vie ambulante et nomade, en les tenant éloignés de l'école, les dissipe et contribue h leur peu d'exactitude ; elle entraîne souvent d'autres inconvénients pour les mœurs et toujours compromet leur dignité. »

Cette hospitalité était souvent le plus clair des bénéfices des maîtres, car les inspecteurs ajoutent: « Les honoraires des instituteurs sont généralement au dessous du traitement que la loi leur assigne. Plusieurs communes môme ne les louent que pour une partie de l'année et alors il faut nécessairement qu'ils aient une autre industrie. » Cette position précaire avait bien d'autres inconvénients moins directs. « J'ai remarqué, disait l'inspecteur de l'arrondissement de Pau, parmi ces médiocres ou mauvais instituteurs, un tiers au moins d'estropiés, boiteux, manchots, perclus, jambes de bois, pour qui cette incapacité physique a été la seule vocation pour le métier d'instituteur ». Ainsi mauvaise installation des écoles, situation intolérable faite aux maîtres, tout s'unissait pour rendre h peu près nul l'enseignement distribué dans les campagnes. Faut-il ajouter que les fonctions accessoires de chantre ou do secrétaire de la mairie, remplies par l'instituteur, venaient le détourner de ses devoirs pédagogiques. Heureux encore s'il ne se laissait pas entraîner à fréquenter les foires et marchés du voisinage et à multiplier ainsi les congés sans mesure et en dehors de toute surveillance.

Mais le mal n'était pas là seulement ; d'autres causes encoro contribuaient à perpétuer l'ignorance. Les rapports des inspecteurs signalent d'abord l'emploi de la méthode individuelle presque partout en usage et qui, se combinant avec la fréquentation irrégulière de l'élève, empêchait tout progrès réel. Un second obstacle moins facile à. vaincre était l'emploi du patois ou de la langue basque dans les écoles. Presque partout la langue vulgaire était en usage dans les classes au moins pour la récitation et l'explication du catéchisme, seule matière de l'enseignement qui fut obligatoire

et régulièrement étudiée. Les rapports des inspecteurs insistent à diverses reprises sur ce qui se passait à cet égard dans les arrondissements de Bayonne et de Mauléon. « Le langage populaire des communes rurales est le basque, idiome tout à fait étranger à la langue française que les enfants de ces communes ne parlent ni n'entendent. C'est pourquoi nous croyons qu'il serait nécessaire qu'un ordre exprès obligeât rigoureusement à l'avenir les instituteurs établis dans les communes où ce dialecte est en usage à parler constamment français à leurs élèves C'est par ces moyens que l'instruction ferait quelque progrès en ces contrées. Il faudrait pour le pays basque, lisons-nous plus loin, des lois exceptionnelles, des lois qui forçassent les parents à envoyer leurs enfants à l'école, ainsi qu'il en existe dans la vallée d'Ahescoa, première province basque espagnole (limitrophe du canton de St-Jean-Pied-de-Port). Les jeunes gens y sont déclarés inaptes à toutes les fonctions civiles et militaires s'ils n'apprennent l'espagnol par principes et s'ils ne savent lire, écrire et chiffrer ». Tel n'était pas le cas de ce côté des Pyrénées et l'auteur auquel nous empruntons ces lignes pouvait ajouter avec vérité : « En un mot les rôles sont changés, le français est pour les basques ce qu'est pour nous leur idiome, une langue morte, ou si vous voulez un luxe dont ils n'ont que faire ».

Pour remédier à cet inconvénient et contrairement aux conseils donnés aux enfants par les curés : « parlez la langue de vos pères » l'inspecteur de l'arrondissement de Mauléon avait pris un parti décisif. « J'ai exigé des instituteurs, dit-il, l'abolition entière de l'usage de la langue basque en classe. Je leur ai fait sentir combien il importe à nos enfants d'apprendre et de parler la langue de la nation pour tous les usages de la vie sociale. Je leur ai également recommandé d'abandonner entièrement la pratique de la lecture basque, suivie dans tous les temps dans leurs écoles ».

Près d'un demi siècle s'est écoulé depuis l'époque où ces recommandations étaient formulées, ces réformes indiquées comme urgentes, et chacun sait que l'on n'a pu encore en obtenir l'exacte et fidèle observation. Ne lisons-nous pas, en effet, dans V Etat de l'instruction primaire dressé en 1864, que les arrondissements de Bayonne et de Mauléon comptent 11,258 enfants ne sachant ni parler ni écrire le français. Plus récemment, le dernier rapport d'inspection générale publié il y a quelques jours à peine, tra-

ce lé tableau suivant : « Le pays basque mérite une étude spéciale. La situation y est exceptionnellement mauvaise... Les deux tiers, les trois quarts des enfants qui fréquentent nos écoles ne sont pas plus capables de parler le français usuel que de le comprendre ; quand on les interroge ou qu'on leur donne une explication, on est tenté de se croire au milieu d'étrangers » (82). L'étude du passé, la détermination des retards que subit une idée juste pour faire son chemin et passer dans le domaine de la pratique, c'est là, ce nous semble, la meilleure réponse à opposer

(82) Rapports d'inspection générale sur l'Académie de Boideaux, 1880.

Cet état fâcheux de l'instruction dans le Pays Basque a préoccupé tous les inspecteurs chargés de visiter les écoles de notre département. La situation a été examinée à fond dans le remarquable rapport de M. l'écaut et nous ne saurions mieux faire que de citer ici quelques extraits trop longs pour trouver place dans le texte même de notre travail. « Le pays Basque méi'ite une étude spéciale. La situation scolaire y est exceptionnellement mauvaise; elle tient à la langue, aux traditions, à la religion, à l'état social, qui concourent à isoler cette charmante race de ses voisines; mais à son tour elle rend en quelque sorte incurable ce qu'il y a de mauvais dans l'état moral et social... Il faut observer de près cet état de choses pour comprendre à quel point il empêche les communications de tout genre entre nos concitoyens basques et nous, et, si j'ose ainsi dire, leur annexion à notre civilisation morale.

Leur langue nationale est à peu près la seule dont ils fassent usage : c'est la langue des besoins vulgaires et journaliers, ainsi que des sentiments de famile ,• c'est surtout celle de la religion, c'est-à-dire de toutl'ordi'e des croyances, des traditions morales, des règles de conduite, des hautes espérances et des plus imimes émotions. Là est évidemment le grand obstacle. On parle, on pense, on sent en basque, dans un idiome qai n'a rien de commun avec nos idiomes occidentaux : on ne lit ni livres, ni journaux français, excepté dans les villes Les curés prêchent et enseignent en basque, beaucoup des girçons n'apprennent par cœur que le catéchisme basque et c'est là le plus clair de leur instruction. »

L'auteur du rapport publié en 1864 indiquait également l'habitude de faire apprendre le catéchisme en basque comme le plus grand obstacle à la propagation de la langue française. Sur ce point le concours du clergé est indispensable, mais il est douteux qu'on l'obtienne de sitôt, car ainsi que le fait observer M. Pécaut, « il est éminemment national et doublement basque, peu favorable à la diffusion du français qui 2st à ses yeux le véhicule des idées étrangères et suspectes, de l'esprit d'insubordination et d'incrédulité. »

Pour remédier à tous ces inconvénients, M l'écaut propose ])Our le pays basque une organisation pédagogique spéciale dont nous ne pouvons retracer ici tous les détails. Les divers moyens qu'il énumère, les prescriptions du nouveau règlement scolaire, autorisant l'emploi du français seul dans les écoles, les dispositions de la loi erdevant aux instituteurs l'enseignement religieux, sont de nature à amener une connaissance plus étendue du fi-ançais dans nos cantons basques. Nous le souhaitons vivement, car selon une parole éloquente qui s'élevait il y a peu de jours, à la tribune « la langue française s'appelle la politique, l'histoire, la philosophie, la lumière, elle s'appelle la patrie. »

à ces esprits optimistes qui veulent, disent-ils, le développement de l'instruction, mais estiment c qu'elle doit se propager dans notre pays, non par des actes de coercition, mais par le progrès naturel des mœurs publiques, par les encouragements qui lui seront accordés, par le contact de ceux qui ont reçu les bienfaits de l'instruction avec les populations encore ignorantes». Nous verrons plus loin ce qu'un tel système peut produire.

Nous avons retracé un peu longuement peut-être l'état misérable de nos écoles, tel qu'il a été constaté en 1833 dans une enquête impartiale, la plus complète assurément qui ait jamais été faite dans notre pays. Mais il y a une contrepartie aux teintes assombries de ce tableau et après avoir exposé le mal nous devons aussi montrer le bien; Sur ce point notre tâche sera malheureusement moins longue. Quelques jeunes instituteurs, sortis de l'école de Pau, avaient essayé de réagir contre la routine de certains de leurs collègues et les bons résultats commençaient sur certains points à ^e faire sentir. Les communes de l'ancien canton de Claracq, situées dans une plaine fertile, présentaient une population agglomérée, aisée et instruite, et possédaient presque toutes une maison commune et une école particulière de filles. A une extrémité du département, la petite ville de Garlin était encore plus favorisée. « Par une exception particulière, elle possède, dit le rapport des inspecteurs, une école modèle parfaitement tenue dont le directeur, M. Junqua, s'est fait un nom dans le pays par son zèle pour la propagation de l'instruction élémentaire et par les livres utiles qu'il a publiés. Il continue h justifier les encouragements qu'il a reçus des autorités locales et de l'autorité supérieure. Son Moniteur général de lecture et son Agenda sont devenus en quelque sorte classiques dans le canton et ont contribué à déraciner, au moins en partie, les traditions de la routine. Son école pour laquelle la ville a voté 5,000 fr. a déjà fait du bien et commence à devenir le rendez-vous des instituteurs des environs qui viennent y tenir des conférences et s'y former, sous un maître exercé, h la pratique des bonnes méthodes. Le canton compte encore quelques instituteurs assez distingués sortis de l'école modèle ou de Técole normale, et pratiquant les procédés de l'enseignement et delà méthode simultanée. »

C'est là tout ce que nous avons à signaler pour la part du bien ; c'est peu en comparaison de tout ce qu'il y avait à faire. Un autre

fait nous montre clairement la situation de notre département au moment où se produisait la première tentative vraiment sérieuse pour étendre l'enseignement populaire. Les dépenses ordinaires de l'instruction primaire, prévues pour 1835, s'élevaient à 78,572 francs, tandis que les dépenses extraordinaires montaient pour le même exercice à 594,338 francs. Sur cette somme totale de près de 673,000 francs, le département ne pouvait disposer que d'environ 23,000 francs ; la subvention du gouvernement étant d'à peu près 41,000 francs, restait un déficit considérable qui obligeait à faire un choix rigoureux entre les dépenses les plus urgentes. Le Conseil général mit au premier rang, avec juste raison, les subventions destinées à assurer le bon recrutement des instituteurs. L'Etat l'aidait dans cette tâche en accordant des fonds pour permettre aux maîtres en exercice de suivre pendant deux mois les cours de l'école normale dirigée par M. Beigbeder.

Ln 1836 et en 1837, les dépenses de l'instruction primaire s'élevèrent à plus de 100,000 fr., pour chaque année, et en 1838, on commença à voir les résultats de tous ces efforts. Il y avait déjà à ce moment là 30 écoles achevées ou en construction et 67 autres dont les plans étaient à l'étude.

Malgré tout ce qui restait encore à faire, on pouvait légitimement s'applaudir des résultats obtenus. Un journal de la localité les énumérait ainsi vers la fin de 1842 : « D'immenses progrès ont été réalisés par l'instruction primaire dans les Basses-Pyrénées, durant les dix dernières années. Grâce à l'école normale, un grand nombre de communes ont déjà été pourvues d'instituteurs instruits et laborieux. Des méthodes, dont l'expérience a constaté les avantages, ont été substituées à la vieille routine. Des conférences cantonales entretiennent presque partout une louable émulation parmi les instituteurs. Plusieurs comités exercent dans chaque arrondissement une active surveillance que le concours intelligent d'excellents inspecteurs contribue à rendre plus efficace encore... Ces résultats ne paraîtront-ils pas plus étonnants encore, si l'on compare l'état actuel de l'enseignement à celui dans lequel il se trouvait à l'époque où une association de généreux citoyens parvint, à force de sacrifices et de soins, à établir une école modèle dans notre ville » (83).

(83) Mémorial des Pyrénées du 15 septembre 1842.

Nous pouvons ajouter à ces détails que neuf écoles primaires supérieures existaient alors dans le département. Ces sortes d'école si utiles et qui viennent aujourd'hui seulement de recevoir indirectement une consécration officielle, décrurent rapidement; celle de Pau résista plus longtemps, mais elle cessa d'exister pendant un moment, et après les efforts faits depuis 1873 pour en propager la création, on n'en compte encore que sept dans le département, (Pau, Lembeye, Bedous, Laruns, Salies, Hasparren, Oloron).

On s'était occupé tout d'abord des écoles de garçons et le service, qui commençait à être assuré pour eux, était loin de l'être pour les filles. Pour remédier à cette lacune, le conseil général, imitant ce qu'il avait fait pour les instituteurs, vota la subvention nécessaire pour l'entretien de dix élèves à l'école des filles de Pau, afin de les préparer aux fonctions d'institutrices. La création d'une école normale, réclamée déjà en 1835, avait été ajournée faute de fonds disponibles, et l'on sait que le système des boursières entretenues dans un établissement libre a prévalu jusqu'au moment où nous écrivons.

L'application prochaine de la loi du 9 août 1879 modifiera ce système aujourd'hui condamné et dont les résultats ne sont pas à la hauteur des sacrifices faits pour les obtenir. Il n'entre pas dans notre plan de discuter ici les mérites comparés des écoles normales et des cours normaux. La question est jugée. Rappelons seulement, à propos de l'étabhssement existant dans les Basses-Pyrénées, l'opinion d'un inspecteur que nous citerons souvent, car il a vu plus profondément qu'aucun autre, dans le cours de ses tournées. « Les élèves acquièrent une mesure convenable de savoir, sur les différentes matières du programme, au moins pour le brevet élémentaire ; mais je ne puis dire qu'il y ait une véritable éducation de l'esprit, méthodique, ample et féconde. Le livre domine tout : il semble qu'une bien petite part soit faite à la réflexion et à l'appropriation personnelle. Quant à l'instruction et à la pratique pédagogiques, elles se réduisent à peu près à rien» (84).

Cet enseignement pratique si nécessaire « qui vise à l'éducation de l'esprit et non à la préparation artificielle et superficielle d'un

(84) Rapport de M. Pécaut, p. 77.

examen », c'est là précisément ce qui fait la valeur de notre école normale d'instituteurs.

Nous n'avons pas à retracer ici son histoire, à partir du moment où elle fut privée de la direction de M. Beigbeder (85). Installée depuis 1845 dans l'ancien couvent des Barnabites de Lescar, elle possède de vastes locaux rendant plus praticables toutes les améliorations dont le temps et l'expérience feront reconnaître la nécessité. Sous le rapport des maîtres, sa situation actuelle ne laisse rien à désirer : « ils sont intelligents, laborieux, dévoués à leurs élèves ; ils ne reculent devant aucun effort ; ils prêtent l'oreille aux bons conseils ; les progrès notables qu'ils ont récemment accomplis donnent tout lieu d'en espérer de nouveaux ». Dirigés ce par un homme d'expérience et de tact » leur enseignement ne peut être que fructueux et nous sommes heureux de pouvoir emprunter à M. Pécaut cette appréciation qui doit leur inspirer à tous une légitime fierté.

Suivre pas à pas la marche de l'enseignement dans notre département depuis la loi de 1833, nous semblerait une tâche monotone et dénuée d'intérêt. Ceux qui voudraient l'entreprendre en trouveront les éléments dans les procès-verbaux de notre conseil général. Ce sont surtout les résultats qui nous intéressent et, pour nous en rendre un compte exact, nous aurons recours au procédé le plus habituellement suivi en pareille circonstance, c'est-à-dire à la constatation opérée au moment oîi les jeunes gens sont appelés par le recrutement. Le tableau que nous avons dressé présente le résumé des documents présentés au conseil général ou publiés, il y a quelques années, dans le Bulletin de l'Instruction primaire. Mais les chiffres cités ne nous offriraient qu'un enseignement insuffisant, si nous les séparions de ceux qui établissent le degré d'instruction des conscrits dans la France entière. Cette partie de notre travail est extraite de la nouvelle Statistique publiée par M. le Ministre de finstruction publique et la comparaison que nous pouvons ainsi établir nous permet de connaître la valeur réelle des progrès réalisés.

(85) On peut consulter sur M. Beigbeder, une notice nécrologique insérée dans l Indépendant des Basses -Pyrénées du 18 septembre 1877,

Tableau comparé d3 l'iastniotion dss Conscrits dans les Basses-Pyrénées

et en France.

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Tableaa comparé, par périodes, de l'instroction des conscrits dans les Basses-Pyrénées et en France.

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