‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 11 sur 21 · LA SEANX'E DU 15 JUILLET · texte numérisé non relu

LA SEANX'E DU 15 JUILLET

venir, dont il n'avait jamais été question jusque-là.

L'émotion causée par cette découverte fut profonde. M. le marquis de Talhouët. dans sa déposition devant la commission d'enquête, a victorieusement dégagé sa responsabilité et celle de ses collègues de la commission; il a démontré qu'ils avaient agi avec une entière bonne foi, et que s'il y avait eu une erreur commise, elle n'était point de leur fait.

M. de Gramont a été moins heuretix. Il s'est contenté de déclarer que s'il avait été présent à la séance du Corps législatif, au moment de la lecture du rapport, il n'eût pas manqué de signaler au rapporteur — ce sont ses propres expressions — (( une erreur insignifiante en elle-même, et qu'il eût été si facile de corriger ».

Malheureusement pour M. de Gramont, on lui a mis sous les yeux des textes qui tendraient à prouver qu'il ne s'agissait pas, comme il l'a dit, d'une erreur insignifiante. C'est d'abord un article du Journal officiel^ du 16 juillet 1870, où la dépêche du 12 juillet est indiquée comme étant la première, et où l'on cite à l'appui le rapport de M. de Talhouët. C'est ensuite une note de ce même Journal officiel, du 31 juillet 1870, intitulée : les Documents anglais, où la même attestation, appuyée sur la même preuve, se trouve reproduite.

Il était facile à M. de Gramont de redresser Terreur, puisqu'à ces deux dates du 16 et du 31 juillet 1870, il était encore au pouvoir, et que les textes existaient aux archives du ministère des affaires étrangères. Il faut qu'il l'ait considérée comme fort différente, puisqu'il Ta fait reproduire dans deux documents destinés à éclairer Fopinion, et à la convaincre de Fesprit de paix que le cabinet avait apporté dans les négociations.

Si les dépêches avaient été, comme c'est l'usage constant, communiquées aux Chambres, ou si du moins la Commission avait exigé qu'elles lui fussent remises intégralement au lieu de lui être lues par fragments ou par extraits, une pareille bévue n'aurait pas pu se produire, et nous n'aurions pas la honte devoir figurer, dans nos annales parlementaires, un document marquant une date douloureuse de notre histoire, dans lequel on a donné, comme raison déterminante d'un grand acte national, une pièce qui n'a ni le sens ni la valeur qu'on lui a attribués.

J'avais donc bien raison quand, le 15 juillet 1870, je me plaignais à M. Mège de ce que toutes les dépêclies n'avaient pas été communiquées à la Chambre.

Pendant la séance de nuit, je n'avais vu M. Emile

Ollivier que pendant quelques minutes. A la suite

^ d'un de ses discours, il était sorti tout fumant de

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la salle des séances, et il s'était rendu dans la salle des Quatre-Statues, où je me trouvais avec Charles Abbatucci. Il me demanda quel effet son discours avait produit sur le public des tribunes. Je lui répondis, ce qui était vrai, que l'effet avait été très grand. Je n'exagérais rien, car, autour de moi, on s'était trouvé unanime pour rendre justice à son talent et à son courage. Il s'était véritablement surpassé. Je doute que jamais M. Emile OUivier se soit montré plus fertile en ressources que ce jour-là. On voyait qu'il jouait une grande partie. Les réflexions lui venaient nettes, précises, puissantes. Il avait des arguments pour tous ses adversaires. Il n'a pas été seulement éloquent, il a fait preuve d'une grande souplesse.

Une seule observation me fut faite par un des bibliothécaires de la Chambre, M. Laurent. C'est au sujet du mot le cœur léger, qui a donné lieu à tant de reproches et à tant de commentaires. « Dites donc à M. Emile Ollivier, me fit observer M. Laurent, d'effacer ces mots-là de son discours. Vous verrez qu'ils seront relevés et mal interprétés. » Le conseil était fort judicieux. Malheureusement, les mots le cœur léger avaient été soulignés par M. Jules Favre; M. Emile Ollivier avait été forcé de s'expliquer. Il était donc impossible de les faire disparaître.

Jamais M. de Talhouët n'a pu se pardonner à

lui-même Tépouvantable méprise qu'on lui avait fait commettre. Ce qu'il y avait de triste dans sa situation, c'est qu'en séance publique il avait affirmé qu'il avait vu toutes les dépêches. De sorte qu'involontairement il avait engagé sa responsabilité. Je l'ai rencontré à quelques années de là, malade, se traînant péniblement, frappé d'une sénilité précoce.

— Yous aussi, sans doute, me dit-il, vous m'accusez d'être la cause de tout.

Je lui serrai silencieusement la main, et il me parut bien plus touché de cette marque de sympathie muette que de toutes les protestations que j'aurais pu faire entendre.

Une dépèche avait forcé le prince Napoléon d'interrompre brusquement le voyage qu'il avait entrepris sur les côtes de la Norvège et de revenir à Paris.

Je l'avais vu le :22 juillet. Il ne m'avait point paru du tout satisfait de la déclaration de

« Je suis parti, m'avait-il dit, sur l'assurance qui m'était donnée que l'incident Hohenzollern ne donnerait lieu à aucune complication. Au cours de mon voyage, on me télégraphiait que l'affaire était arrangée. Tout à coup, j'ai appris qu'on avait la guerre. Je ne comprends rien à ce qui s'est passé. Il faut que les négociations aient été menées

duue façon bien maladroite, ou que les Prussiens aientagi avec une bien grande mauvaise foi. »

Puis il avait ajouté avec un profond soupir :

« Enfin ! le vin est tiré ; il faut le boire ! »

Le 27 juillet, je suis allé faire mes adieux au prince, qui accompagnait l'empereur à l'armée du Rhin, en attendant qu'on lui donnât un commandement spécial.

Il y avait beaucoup de monde dans les salons d'attente. Tous les habitués du Palais-Royal étaient là. Le prince nous avait tous reçu les uns après les autres dans son cabinet.

Il paraissait fort préoccupé.

Aux vœux que je formais pour le succès de nos armes, il a répliqué par ces mots, qui m'ont rempli de tristesse :

« J'accepte vos vœux ; mais nous ne sommes pas prêts. »

Et en me disant cela, le prince a secoué la tète d'un air significatif.

Je n'ai naturellement communiqué à personne cette appréciation si décourageante.

Le prince Napoléon n'a jamais varié d'opinion sur la déclaration de guerre. Il a toujours considéré la candidature Hohenzollern comme un fait

indifférent : « Il fallait laisser faire, a-t-il dit souvent ; le Hohenzollern serait tombé de lui-même, et sa chute eût été un échec formidable pour la politique de M. de Bismarck. »

On discutait un jour devant le prince Napoléon la part de responsabilité que chacun pouvait avoir dans la déclaration de guerre.

« Oui, dit le prince, quand le mal a été fait, personne n'a plus voulu endosser la responsabilité. Chacun s'est écrié comme dans le vaudeville : « C'est la faute à Gringalet. »

« Yoici, a-t-il ajouté, quelle était l'opinion de l'empereur sur ce point délicat; il s'en est expliqué très franchement avec moi à Metz :

(f Je n'étais pas très partisan de la guerre; les « ministres Tétaient plus que moi, et les Cham- « bres l'étaient plus que les ministres. »

XÏI

Le 15 juillet 1870, M. de riramont, appelé devant la commission chargée d'examiner les crédits demandés pour mettre nos forces militaires sur le pied de guerre, fut interrogé sur cette question : Avez-vous des alliances? » Il répondit : « Si j'ai fait attendre la commission, c'est que j'avais chez moi, au ministère des affaires étrangères, l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie; j'espère que la commission ne m'en demandera pas davantage. »

On s'est beaucoup moqué de ce langage; on y a vu et on y voit encore un petit jeu de charlatanisme pour enlever les suffrages de la commission. On a même été jusqu'à dire que si réellement M. de Metternich et M. Nigra s'étaient transpor-

tés en ce moment chez le ministre des affaires étrangères, ce n'était pas du tout pour lui offrir des alliances, mais au contraire pour l'engager à réfféchir sur la gravité des résolutions qu'il allait prendre.

Eh bieni ces critiques étaient injustes; ces reproches étaient mal fondés. Sans doute, il n y avait pas encore de traités signés et paraphés. Mais des pourparlers sérieux s'étaient engagés, et les choses en quelques jours avaient pris une telle tournure qu'on pouvait facilement se faire des illusions et croire que cette fois on aboutirait à un résultat.

On se souvient des négociations qui avaient eu lieu en 1868 et en 1869 pour amener une triple alliance offensive et défensive entre la France, TAutriche et l'Italie. On n'avait pas pu s'entendre sur la question de Rome, et les négociations avaient été suspendues. Mais des lettres avaient été échangées entre Napoléon III, François-Joseph et Yictor-Emmanuel, dans lesquelles les trois souverains s'engageaient à se prêter, le cas échéant, un appui réciproque, mais sans le préciser formellement.

L'empereur Napoléon croyait avoir dans ces lettres l'assurance qu'à un moment donné, elles pourraient servir de base à la rédaction d'un traité qu'on n'aurait plus qu'à signer en quelques jours; mais il n'eut pas, comme on l'a dit, à provoquer

la reprise des pourparlers de 1869; c'est l'Autriche et l'Itnlie qui vinrent d'elles-mêmes au-devant de la négociation.

Pendant quelques jours, on avait eu à la cour des Tuileries des doutes sur les intentions de l'Autriche. M. de Metternich tenait un langage plein de précautions et de réserves, qui causaient aux ministres de sérieuses préoccupations. Mais le 14 juillet 1870, arriva à Paris, en mission secrète, M. le comte de Yitzthum, ministre d'Autriche à Bruxelles; M. de Yitzthum vit l'empereur, et tous les malentendus furent dissipés.

La mission de M. de Yitzthum a été nettement caractérisée par M. de Beust dans une dépêche adressée au prince de Metternich le 20 juillet 1870, en des termes qu'il faut rappeler, bien qu'ils soient très connus, parce qu'ils montrent combien les ministres français étaient admis à compter sur Tappui de TAutriche.

« Le comte de Yitzthum, écrivait M. de Beust, a rendu compte à notre auguste maître du message verbal dont l'empereur Napoléon a daigné le charger. Les paroles impériales, ainsi que les éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien voulu y ajouter, ont fait disparaître toute la possibilité d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine aurait pu faire naître.

« Yeuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses ministres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées entre les souverains, nous considérons la cause de la France comme la ncMre et que nous contribuerons au succèsdesesarmesdansles limites du possible. »

Sur les négociations qui se sont engagées à partir du 14 juillet 1870,1e prince Napoléon, dans la Revue des Deux Mondes du 1" avril 1878 et M. le duc de Gramont {Andréas Memori, dans la Revue de France du 15 avril de la même année, ont donné les détails les plus complets. On s'est trop attaché, à mon sens, à faire ressortir les contradictions que renferment ces deux récits. Si on laisse de côté certains points secondaires, on voit qu'au fond ils s'accordent.

Au reste, les faits que révélaient le prince Napoléon et M. le duc de Gramont avaient reçu d'avance leur confirmation d'une autorité ayant un caractère presque officiel. Dans le courant de l'année 1873, M. le comte de Chaudordy avait fait connaître les négociations qui avaient eu lieu avant et après la déclaration de guerre pour amener la conclusion d'un traité entre la France. l'Italie et l'Autriche. M. de Chaudordy a rempli, pendant la guerre, auprès de la délégation de Tours et de Bordeaux, l'office de suppléant du ministre des

affaires étrangères. Il avait été mis au courant de tous les pourparlers qui avaient eu lieu; il a reçu communication de toutes les pièces. Son exposé, très net et très concluant, perdu dans les dépositions faites devant la commission parlementaire chargée d'examiner les actes du gouvernement du 4 septembre, a échappé au public inattentif. A cause de cela, je crois qu'il est utile d'en donner un résumé.

Donc, le chancelier de l'Autriche, voyant les complications qui allaient se produire et ne voulant pas être tenu en dehors des avantages qui pouvaient en résulter pour son pays, envoya à Paris M. de Vitzthum, son confident et son ami. M. de Vitzthum était, comme je viens de le dire, à Paris le 14 juillet, et il eut ce jour-là même, entre deux conseils de ministres, une entrevue avec le ministre des affaires étrangères.

Les négociations avaient donc pris, avant le 4o juillet, un caractère officiel. Ils eurent pour représentants, du côté de rAutriche-Hongrie,M. le prince de Metternich, ambassadeur de l'empereur François-Joseph à Paris, et M. le comte de Vitzthum, ministre d'Autriche à Bruxelles; du côté du roi Victor-Emmanuel, d'abord M. le comte Vimercati, attaché militaire à la légation italienne à Paris, puisle chevalier Nigra, chef de cette légation.

L'Autriche, qui comptait sur nos victoires, vou-

lait être prête à en profiter. Quant à l'Italie, elle fut acquise, dès le premier jour, au principe d'une coopération avec la France, et elle consentait à fournir les troupes dont elle pourrait disposer. Sans doute, elle exprimait Tespoir de se frayer un chemin vers Rome ; mais quoi qu'en ait dit le prince Napoléon, dans son discours du 25 novembre 1876 et dans son article du 1^' avril 1878, ce n'était pas là une condition absolue, et elle consentait à rester provisoirement sur le terrain de la convention du lo septembre.

La discussion porta d'abord sur les bases d'une triple alliance, mais le cabinet de Vienne souleva une objection: la rapidité avec laquelle la guerre avait été déclarée, avait trouvé l'Autriche dépourvue de forces suffisantes ; il lui fallait plusieurs semaines avant d'être en état de prendre part à une action militaire. L'Italie, de son côté, était moins prêle encore que l'Autriche. Or, signer un traité en ce moment avec Napoléon III, c'était s'exposer à une guerre immédiate avec l'Allemagne. L'Autriche avait, du reste, de puissants motifs de montrer une grande réserve; la Russie ne dissimulait pas son intention d'intervenir dans la lutte en faveur de la Prusse, si le cabinet de Vienne y intervenait en faveur de la France.

L'idée d'un traité entre les trois cours fut donc abandonnée de bonne heure ; on y substitua un

traité aux termes duquel rAutriche-HongTie et l'Italie s'engageaient à adopter comme ligne de conduite la neutralité armée vis-à-vis du conflit franco-prussien, jusqu'au moment où cette neutralité armée pourrait se transformer en un concours effectif au profit de la France.

Du 20 juillet au 4 août, toutes les stipulations du traité furent arrêtées entre Florence. Vienne et Paris. On y régla la procédure d'après laquelle on passerait de la neutralité armée à l'alliance offensive. On reprenait le plan militaire qui avait été arrêté au mois do juin précédent entre l'archiduc Albert et le général Lebrun; l'armée française devait franchir le Rhin, pénétrer dans l'Allemagne du Sud et tendre la main vers Munich aux troupes autrichiennes et italiennes qui se porteraient au-devant d'elle. Il existait aussi dans le traité une clause relative à Rome; l'Autriche s'engageait à seconder l'Italie dans le but d'obtenir, pour le règlement des affaires romaines, des conditions plus avantageuses que celles résultant de la convention de Septembre.

Le traité était conclu entre l'Autriche et l'Italie seules ; la France n'y avait point apposé sa signature, mais en réalité Napoléon III avait été consulté sur tous les articles dont il se composait; il les avait approuvés ou modifiés suivant les circonstances, et, comme le dit M. le comte de Ghau-

LES PROJETS DALLIANCE. 143

dordy, rinstrumeiit qui les contenait devait compter nécessairement comme un point capital dans les perspectives de la guerre qui allait s'engager.

Ainsi la double coopération de rAutriche et de Jltalie était assurée; mais elle était soumise à deux conditions : la première, c'est que nous serions entrés en Allemagne; la seconde, c'est que nous n'aurions pas compromis notre situation militaire jusqu'au lo septembre, date fixée par l'Autricbe et l'Italie pour une entrée en campagne. Il fallait attendre, en effet, que ces deux puissances eussent acbevé la mobilisation de leur armée et qu'elles eussent le temps de poser un ultimatum à l'Allemagne, sur une question déterminée, cellepar exemple de la non-exécution du traité de Prague.

Un exemplaire définitif du traité partit de Metz ; le comte Vimercati le rapporta à Paris, et de Paris, il fut transmis à Florence et à Vienne, le 4 août 1870.

Mais par suite de la double défaite de l'armée française à Forbacb et à Wœrth, le 6 août, le traité se trouva annulé ; car la condition qui le rendait exécutoire, l'entrée des troupes françaises dans rAllemagne du Sud, était devenue impossible.

M. de Chaudordy ajoutait dans sa déposition : « On publiera plus tard les documents qui confirment ce que je viens dire. » Cette publication n'a malbeureusement pas eu lieu, et le silence fait sur des documents aussi importants a permis à M. de Beust

de nier en toutes circonstances les pourparlers qu'il avait provoqués lui-même; il a été plus loin: il a imprimé dans le Livre rouge autrichien, publié à la fin de 4870. ces lignes incroyables :

Le gouvernement impérial et royal, loin d'encourager le gouvernement français à entreprendre une guerre qui lui a été si fatale, loin de lui faire espérer son appui, ne lui a pas épargné les avertissements, et ne l'a pas laissé dans le moindre doute sur son intention de garder une stricte neutralité.

Depuis la publication des mémoires de M. de Beust, on est éclairé sur les procédés politiques de cet homme d'État; son système, comme je l'ai déjà dit, consiste surtout dans Tatténuation ou la négation des faits les plus évidents.

Il me revient, sur les habitudes d'esprit du chancelier austro-hongrois, une anecdote très caractéristique, qui se rapporte précisément aux projets d'aUiance de 1870.

Je viens d'expliquer la part que M. de Vitzthum prit aux pourparlers qui eurent lieu avant et après la déclaration de guerre. Xul doute que cette part ait été très grande. Cependant, à la suite de la publication de l'article de M. de (iramont dans la Revue (le France, en avril 1878, Tancien ministre des affaires étrangères reçut une lettre de M. de Vitzthum dont il donna communication à M. Emile OUivier en ma présence.

LES PROJETS D'ALLIANCE. 1 io

Dans cette lettre, évidemment inspirée par M. de Beust, M. de Yitzthum niait qu'il eût jamais été envoyé pour négocier un traité en vue de la guerre. Il y avait bien eu entre lui et M. de Gramont des pourparlers, mais iJs avaient eu uniquement pour objet la réunion d'un congrès.

M. de Gramont me donna lecture de la lettre qu'il avait écrite à M. de Vitzthum, lettre qui devait être rendue publique dans le cas où ce diplomate aurait iui-méme fait appel à la publicité. Aux dénégations de M. de Yitzthum. M. de Gramont opposait les affirmations les plus précises; il rapportait par le détail les moindres circonstances et les paroles échangées. Il rappelait a M. de Yitzthum que Fidée du congrès ne venait pas de lui. mais bien de M. de Gramont qui en avait fait. dans la journée même du 14 juillet 1870, la proposition au conseil des ministres. Enfin il citait le passage de la dépêche du^O juillet, que j'ai donnée plus haut, où l'intervention de M. de Yitzthum était formellement établie.

M. de Yitzthum s'est probablement ravisé; il n'a pas publié sa lettre, et M. de Gramont n'a naturellement pas publié la sienne. Mais les deux pièces sont en mains sures, et elles seront produites quand il en sera besoin.

Il paraît que c'est une manie chez les hommes d'Etat autrichiens de chercher à faire l'obscurité

Ii6 NOTES SUR LA GUERRE DE 1870.

sur les faits qui les gênent. Ils ne se contentent pas de nier; ils font disparaître les documents qu^ils supposent compromettants.

Yoici ce qui m'a été raconté par le prince Napoléon lors d'une visite que je lui rendais en 1875, le jourde TAscension. J'ai transcrit son récit dans mon carnet de notes en rentrant chez moi; je n'y change pas un seul mot.

tt J'étais, me dit le prince, à Ghislehurst le 12 décembre 1872; l'empereur était fort souffrant. Il me parla des démarches que j'avais faites au mois d'août 1870, pour amener l'Italie et l'Autriche à nous prêter le concours de leurs troupes. L'empereur ouvrit un des tiroirs de son bureau et me montra les projets de traités qui avaient été négociés avec l'Autriche et l'Italie. Je connaissais le projet de traité avec l'Italie, puisque j'en avais un double, qui m'avait été remis à mon départ pour Florence. Le projet avec l'Autriche portait des corrections faites par l'empereur François-Joseph, et il était accompagné d'une lettre autographe qui ne laissait aucun doute sur les bonnes intentions du cabinet de M. de Beust à notre égard.

« Après la mort de l'empereur, on procéda à l'arrangement de ses papiers ; ils étaient dans le plus grand désordre; il était facile de s'apercevoir qu'ils avaient été fouillés par une main étrangère.

« L'impératrice me dit que. dans un tiroir qu'elle me désigna, on avait retrouvé le projet de traité avec l'Italie, mais qu'il avait été impossible de découvrir celui qui avait été arrêté avec l'Autriche. « Il est probable, ajouta-t-elle, que pendant que « l'empereur était prisonnier à Wilhemsbohe. les (( Prussiens auront pénétré dans son cabinet et « qu'ils auront soustrait ces documents. -

« — Vous ètesdansrerreur,ai-je dit à l'impératrice ; cette pièce n'a point été volée à Wilhemsbohe. L'empereur l'a apportée à Chislehurst, et la preuve, c'est qu'au mois de décembre dernier, il me l'a communiquée et que j'en ai pris connaissance, j'en suis absolument certain.

« — Ah! mon Dieu, s'est écriée l'impératrice, vous m'ouvrez les yeux, et je comprends maintenant le but de certaine visite que j'ai reçue, il y a quelques mois. La princesse de Metternich est venue me voir. Elle m'a témoigné beaucoup de dévouement, ainsi qu'à l'empereur, et. après m'avoir 'entretenue de choses plus ou moins banales, elle m'a dit tout à coup : « Je ne me mêle pas de « politique, mais j'entends beaucoup parler de po- « litique autour de moi. On désirerait que vous « fussiez très sobre de publications sur les rela- « tions qui ont pu exister entre le gouvernement « autrichien et le gouvernement impérial. Ainsi il « est question de révélations que ferait le duc de

(( Gramontsur les pourparlers qui ont eu lieu entre « lui et M. de Beust. On verrait avec plaisir qu'on « renonçât à ce projet. » J'ai prêté une attention fort distraite aux paroles de la princesse, et même je dois dire que j'en ai peu compris le sens. A présent, je vois que le gouvernement autrichien avait intérêt à faire disparaître des pièces plus ou moins compromettantes. Évidemment la pièce a été volée, et c'est lui qui a guidé la main du voleur. »

« J'appris alors qu'un des domestiques de l'empereur avait disparu, et qu'on s'était aperçu qu'il avait emporté une somme considérable, environ 17,000 francs. Le vol d'argent a évidemment servi à couvrir une soustraction de papiers importants.

« M. Tliiers entretenait à Chislehurst une nuée de mouchards. On savait qu'il y en avait jusque dans la domesticité de l'empereur. Il est probable que le gouvernement de M. Thiers, avisé par le gouvernement autrichien de l'existence dans le cabinet de Napoléon III de pièces qui pouvaient lui attirer des désagréments du côté de la Prusse, les a fait enlever par un domestique infidèle. Cela était d'autant plus facile que l'empereur montrait une grande incurie; quand il sortait, il plaçait la clef de son bureau sous le socle de sa pendule, et quand il avait le dos tourné., il était loisible au premier venu de fouiller dans ses tiroirs.

tt M. Thiers était d'autant plus disposé à venir

en cette circonstance en aide au gouvernement autrichien, que le projet de traité prouvait qu'au début de la guerre, nous n'étions pas tout à fait dépourvus d'alliances, ainsi qu'il l'a constamment répété à la Chambre et ailleurs, et que cette pièce disparue, il pouvait impunément, et sans craindre la contradiction, accuser l'Empire d'étourderie et d'imprévoyance. »

Je donne dans toute sa simplicité le récit du prince Napoléon. Je n'y ajoute- aucune réflexion. Je me borne à rappeler que le roi Victor-Emmanuel n'avait point de ces regrets rétrospectifs; placé, comme le fut un jour M. de Beust, en face de l'empereur Guillaume, le loyal soldat lui dit carrément : « Sire, je dois avouer qu'en 1870, j'ai été sur le point de déclarer la guerre à Votre Majesté. »

D'après les plans de campagne qu'avait fait établir le maréchal Niel, en cas de guerre avec rAllomagne, deux armées de force variable destinées à l'offensive et s'appuyant l'une sur l'autre devaient être formées, tandis qu'une troisième leur servant de réserve protégerait les points faibles de notre frontière. Longtemps à l'avance, les cadres, les états-majors et les commandements de ces trois armées avaient été arrêtés sur le papier.

Ce principe de la constitution de trois armées était tellement considéré comme fondamental, qu'on y avait eu égard dans les plans de campagne discutés à Vienne entre l'archiduc Albert et le général Lebrun. Les 400000 hommes dont l'Autriche réclamait la réunion à la frontière comme condi-

LA PRKPARATIOX DE LA GUERRE. loi

tion de sa coopération devaient être répartis en trois armées de forces inégales, dont chacune avait son rôle tracé d'avance.

Dès que la guerre apparut comme imminente, on s'occupa de la constitution des trois armées. Les états-majors de chacune d'elles furent formés ; les corps de troupes qui devaient en faire partie furent désignés et reçurent des ordres en conséquence. Les commandements furent donnés à des maréchaux : le maréchalMac-Mahon avait le commandement de la première armée ; le maréchal Bazaine celui de la seconde; quant à l'armée de réserve, elle était confiée au maréchal Canrohert.

Tous les ordres de services avaient été lancés, quand on fit savoir au maréchal Le Bœuf que le plan élaboré avec tant de soin, de peine et de travail, était abandonné. On avait tout à coup décidé en haut lieu que toutes les forces miUtaires de la France seraient réunies en une seule armée qui prendrait le nom dî année du Rhin, sous le commandement exclusif de l'empereur.

Dans l'état de santé où se trouvait alors Napoléon III, en faire un généralissime, c'était préparer la défaite. Il est difficile à un homme, quel que soit son génie, d'en diriger 300000 et de les faire converger vers une action commune avec la rapidité qu'exigent les opérations militaires. Cela suppose non seulement une grande présence

d'esprit et un large coup d'œil, mais encore une entière possession de soi-même. Or, que pouvait-on attendre d'un homme qui, en Italie, avait fait preuve de rinexpérience la plus complète, au point de se voir placé à chaque instant à deux doigts de la défaite? En 1859 du moins, il était encore dans la vigueur de l'âge, mais en 1870, il touchait à la vieillesse et, de plus, il était en proie à une de ces affections qui paralysent tous les efforts de la volonté la plus robuste.

On a attribué cette résolution de former une seule armée à différentes causes, à des jalousies de palais, à des rivalités de généraux, à la préoccupation de ne pas trop grandir certaines situations. D'après ce que j'ai pu savoir, ces différents motifs ont pu peser dans la balance; mais la principale raison déterminante, c'est qu'on avait, dans cette circonstance, cru devoir obéir à une simple réminiscence de l'épopée impériale; l'armée du Rhin prenait la succession de la Grande Armée, et, dans ces conditions, c'est à l'empereur seul que devait être attribué le commandement.

Cet abandon d'une organisation depuis longtemps constituée ne se produisit pas sans amener des inconvénients très graves. Il fallut, au moment d'une entrée en campagne, défaire tout ce qui, de longue date, avait été préparé, nommer de nouveaux états-majors, licencier les anciens, changer les

ordres de marche des troupes, donner de nouvelles attributions aux maréchaux qui avaient été désignés pour occuper de grands commandements. On conçoit les retards multipliés que causèrent ces divers remaniements et ces contre-ordres.

Ce n'est pas que l'idée de former trois armées fût complètement abandonnée. On se proposait d'y revenir, aussitôt que, après une première victoire, on aurait pénétré sur le territoire allemand. L'empereur, ayant ajouté un laurier à sa couronne, aurait alors consenti à partager sa gloire avec ses lieutenants. Mais il n'est pas nécessaire de posséder de grandes connaissances militaires pour se rendre compte de ce que de pareils tâtonnements dans l'organisation de troupes en train de se livrer à leurs opérations de guerre, entraînent après eux de difficultés et de désordres. Ces déplacements subits de corps de troupes, ces changements dans les commandements et dans les états-majors, détruisent la cohésion qui entre au moins pour les trois quarts dans la solidité d'une armée. C'est un grand danger, tous les militaires le savent, que d'être surpris par l'ennemi en flagrant délit de formation. Or, c'est à ce danger qu'on s'exposait en modifiant, au milieu de mouvements qui exigent de la suite et de la rapidité, le plan primitif de la constitution de l'armée.

Si encore l'armée du Rhin avait pu réunir les

effectifs sur lesquels on comptait, le mal eût pu être conjuré. C'est alors que se serait vérifié le mot du général Trochu; rien n'aurait résisté au premier coup de dent de l'armée française. Mais les déceptions se produisirent dès les premiers jours. Il fut démontré tout de suite qu'on s'était appuyé sur des calculs erronés.

Napoléon III a tracé de sa propre main le tableau de ses désillusions. Dans ses œuvres posthumes, réunies par M. le comte de La Chapelle, on lit :

Le 6 juillet, le maréchal Le Bœuf annonçait à l'empereur qu'il pouvait disposer d'un effectif de ooO 000 combattants.

En examinant bien ce beau chiffre, on le réduisait à 400 000 hommes prêts à entrer en campagne.

Les tableaux de classement dressés au moment de la mise en mouvement ne donnent plus que 385 000 hommes.

Enfin, au bout de trois semaines, quand l'armée est à la frontière, on s'aperçoit qu'elle n'est en réalité que de 220 000 hommes.

L'empereur diminue ici légèrement le chiffre réel de l'effectif de l'armée du Rhin. D'après les chiffres qui m'ont été communiqués par le général Lebrun, sous-aide-major général de cette armée, les états, relevés au 1" août 1870, indiquaient un effectif de 235 000 hommes. Mais il est juste de dire que, dans cet effectif, se trouvait compris le 6^^ corps de l'armée, qui était à ce moment au camp de Châlons et dont la formation était loin d'être achevée.

On raconte qu'après une tournée dans les can-

tonnements, l'empereur se rendant compte de l'infériorité de ses troupes en face de l'armée allemande qui se massait de l'autre côté de la frontière se serait arrêté sur un point élevé, et que là, arrachant son képi de son front baigné de sueur, il se serait écrié : Nous sommes perdus! Je ne crois pas à cette anecdote où l'on donne à Napoléon III une attitude qui ne cadre point avec ses habitudes d'impassibilité apparente; si, réellement, un sentiment de découragement l'a saisi un instant, il s'est bien gardé de le laisser voir.

On se souvient des quelques lignes inscrites par l'empereur sur la première page d'une brochure ayant trait aux événements de 1870 et adressée à l'auteur d'un article très vif, inséré,en 1872, dans un journal du matin :

On a prétendu, écrivait le souverain exilé, que le crime de l'empereur avait été de déclarer la g-uerre alors qu'il savait que la France n'était pas prête à la soutenir.

Il serait plus juste de dire que le tort de l'empereur a été de compter sur la certitude des états de situation et sur la possibilité de réunir en peu de jours les divers éléments dont se composent les armées.

NAPOLÉON

Il est probable qu'à Metz même, Napoléon III s'était aperçu de l'erreur commise, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'avant de livrer la première bataille, il ne se soit pas fait d'illusion sur le résultat.

Pourquoi aurait-il été moins instruit que son

cousin, le prince Napoléon, qui lui, du moins, avouait avec tristesse à ses amis que nous n'étions pas prêts?

J'ai souvent interrogé le général Lebrun, qui a fait une étude toute particulière de la préparation de la guerre de 1870, sur les causes qui avaient amené cette infériorité de nos forces :

« Ni les hommes, ni les armes, m'a-t-il constamment répondu, ne manquaient. Mais le plan de mobilisation était vicieux, et les armes étaient réparties dans des centres militaires qui ne permettaient pas de les distribuer facilement aux troupes. On s'est trouvé en présence de dispositions mal conçues, qui ont empêché les réservistes d'arriver très rapidement tout équipés aux régiments dans lesquels ils devaient être incorporés. »

L'auteur de ce mode défectueux de mobilisation était le maréchal Niel. « C'est sur lui, ajoutait le général Lebrun, qu'il faut faire peser la responsabilité de tous les mécomptes que le commandement eut à subir. On a accusé le maréchal Le Bœuf ; on a eu tort. Quand le maréchal Le Bœuf a prononcé ces mots : « Nous sommes prêts, archiprêts, » il était de bonne foi. Il avait, comme beaucoup d'officiers généraux, une confiance illimitée dans la réputation d'organisateur qu'avait laissée après lui le maréchal Niel. Aussi, quand il est arrivé au

ministère, il a poussé à l'extrême le respect pour tout ce qui avcait été fait et arrêté par son prédécesseur. C'est là une faute, ou, si on Taime mieux, une erreur. Le maréchal Le Bœuf aurait dû soumettre à une revision sérieuse le mode de mobilisation que le maréchal Niel avait imaginé. Il eut évité de graves reproches et il nous eût épargné les désastres que nous avons subis. »

11 faut rendre cette justice à Napoléon IIL qu'il se préoccupait beaucoup de tout ce qui concernait l'armée. Après le vote de la loi de 1868. il passa plusieurs mois à tracer, avec l'aide du général Lebrun, son aide de camp, le plan d'une nouvelle organisation de l'armée en se basant sur la nouvelle loi militaire. C'est à lui que le colonel Stotfel adressait directement ses rapports sur l'armée allemande. Le colonel Stoffel fut même à ce propos l'objet d'une réprimande de la part du ministre de la guerre, qui prétendait que c'était à son administration seule que l'attaché mihtaire de l'ambassade de Berlin devait compte de ses remarques et de ses observations. Il en fut quitte pour dresser une double expédition de ses rapports et en adresser une au cabinet militaire de l'empereur.

On conç(5it que, s'intéressant aux choses de l'armée. Napoléon III se montrât très soucieux des réductions que le Corps législatif demandait constamment dans le budget de la guerre. En 1870,

notamment, on paraissait vouloir pratiquer le système des économies à un point tel que nos forces militaires en auraient été certainement amoindries. On sait que pour combattre ces prétentions, l'empereur n'hésita pas à dépêcher le maréchal Le Bœuf auprès de M. Thiers, pour lui demander l'appui de sa parole que l'éminent orateur ne lui refusa point. Mais ce qu'on sait moins, c'est que rintervention de celui qu'il avait appelé le grand historien national avait tellement touché Napoléon III, qu'il avait songé très sérieusement, au moment de son départ pour l'armée, à confier à M. Thiers le ministère de la guerre. Un billet en ce sens fut adressé par lui au maréchal Le Bœuf, et si l'affaire n'eut pas de suite, ce ne fut certaincT ment pas de sa faute.

L'empereur avait pris lui-même la plume pour combattre les idées d'économies de la commission du budget. On a retrouvé en 1871 à l'Imprimerie nationale un ballot contenant des exemplaires d'une note de l'empereur destinés à être adressés aux députés au moment de la discussion du budget de 1871. Cette note, qui portait la date de mai 1870, était intitulée : Une mauvaise e'conomie. Elle présentait un état comparatif de l'armée française et de l'armée de la confédération de l'Allemagne du Nord. Elle se terminait par cette phrase qui en résume l'esprit :

« Que l'on compare l'état militaire de FAllemagne du Nord au nôtre, et qu'on juge si ceux qui veulent encore réduire nos forces nationales sont bien éclairés sur nos véritables intérêts. «

On ne comprend pas pourquoi cette note n'a pas été distribuée. Il y a eu là sans doute quelque négligence de bureau. Peut-être aussi a-t-on trouvé que l'empereur dépréciait un peu trop notre état mililitaire. Et puis, au Château, Napoléon III passait pour un rêveur et un chimérique, et on laissait volontiers sous le boisseau tout ce qu'il écrivait ou faisait imprimer.

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