‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 14 sur 21 · L'EMPRUNT DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

L'EMPRUNT DE LA GUERRE

était trop tard; la confusion avait porté ses fruits. Aujourd'hui on admet l'idée que j'avais émise, il y a plus de quinze jours; seulement on l'applique après coup et d'une façon incomplète. Tout cela est très fâcheux; il est regrettable que, dans des circonstances où il faut agir avec décision, on soit obligé de compter avec cette routine détestable, qui empêche tout et qui gâte tout.

Je me suis présenté plusieurs fois à la chancellerie, et je n'ai pas eu le plaisir de vous y rencontrer. Je suis sûr que si j'avais pu causer avec vous, on n'eût point procédé, en quelque sorte à tâtons, aune opération aussi décisive. Agréez, etc.

ALFRED DARIMON.

Il n'est pas probable que M.Emile Ollivier ait eu connaissance de ma lettre. Au moment où elle est arrivée à Tbôtel de la place Yendôme, on y recevait la nouvelle du double désastre de Frossard et de Mac-Mahon. La question financière passait à l'arrière-plan. Ma lettre a été naturellement mise au panier.

Ce que j'avais prévu est du reste arrivé. L'emprunt en bons spéciaux, tel que l'avait organisé M. Segris,n'apas réussi, et il a fallu procéder à un emprunt en rentes perpétuelles. Cet emprunt a été souscrit et même avec un empressement qui prouvait que le sentiment patriotique n'était pas tout à fait mort cliez nous, Mais le succès est dû surtout à ce que le gouvernement a voulu faire de l'emprunt une manifestation nationale et remporter ce qu'on a appelé « la victoire du crédit ».

Pendant les jours qui ont suivi le départ de Tempereur pour l'armée du Pihin, j'ai vécu dans une anxiété profonde. J'avais toujours présent à l'esprit le mot qu'avait laissé échapper le prince Napoléon, quand j'avais été lui faire mes adieux : Nous ne sommes pasj^rêts! Aussi les manifestations populaires, qu'en apparence on cherchait à empêcher et qu'on excitait par-dessous main, me causaient un véritable énervement.

On avait donné l'ordre aux musiques militaires de jouer la Marseillaise. Je me rappelle que, le 18 juillet, je me promenais avec Conti, le chef du cabinet de l'empereur, dans le jardin des Tuileries. Tout à coup la musique de la garde municipale s'était mise à jouer Thymne de la Révolution. Je me tournai tout surpris vers Conti :

— C'est l'empereur, me dit-il, qui a donné l'ordre de jouer la Marseillaise. C'est le chant de guerre national. C'est même sa véritable destination.

— Mais, fis-je observer, la guerre n'est pas encore déclarée.

— Elle le sera demain, me répondit Conti.

La foule avait applaudi, mais faiblement. La signification belliqueuse de la Marseillaise échappait bien certainement à la plus grande partie des auditeurs.

A quelques jours de là, nous étions allés, quelques amis et moi, au café de l'Horloge, aux Champs-Elysées, pour juger de l'effet que la Marseillaise pouvait produire sur les habitués de ce café chantant. Nous avons été témoins d'un spectacle qui nous a laissé une impression fâcheuse.

Le directeur de THorloge avait improvisé une pantomime dans laquelle on voyait un combat entre des zouaves et des soldats prussiens. Au dénouement on amenait un Prussien avec son casque à pointe sur le devant de la scène, et, après l'avoir fortement houspillé, on le forçait à se mettre à genoux et à demander grâce.

Ce n'était pas seulement préjuger la victoire; c'était donner une bien mauvaise idée de notre courtoisie et de notre générosité. Les spectateurs restaient froids et indifférents. La police, qui avait

lt)6 NOTES SUR LA GUERRE DE 1870.

autorisé et peut-être provoqué cette ridicule exhibition, avait sans doute cru qu'un pareil spectacle réchaufferait le patriotisme. Elle s'était lourdement trompée. On ne s'occupait dans le public, composé en grande partie de jeunes gens, que des jambes des zouaves qui étaient figurés par les plus jolies filles de l'établissement.

Je passais presque toutes mes soirées au café de la Paix. Nous avions formé là une sorte de petit cercle en plein air composé de gens se connaissant tous, et allant chacun de son côté aux nouvelles : il y avait les deux Abbatucci, Sanpiero Gavini, Bournat, le docteur Yvan, Géry, Garnier, Joseph Ferrari, Paul Gère, de Toulgoët, et le général de Beaufort d'Hautpoul. Les frères d'Ollivier, Adolphe et Elysée, faisaient la navette entre la place Vendôme et le boulevard des Capucines et, avec la discrétion que commandait leur situation, ils nous tenaient au courant des événements.

La nouvelle du combat de Sarrebruck nous mit un peu de baume dans le sang. Ce n'était pas un succès signalé. Mais enfin cela prouvait qu'on sortait de l'inaction mortelle dans laquelle se tenait l'armée depuis qu'elle était rassemblée sur la frontière. Je savais que celte inaction causait dans le cabinet une impatience qui touchait à l'irritation. Comment, en effet, déterminer l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie à mettre une signature au

bas d'un traité d'alliance , tant qu'on resterait l'arme au bras, attendant l'ennemi qu'on aurait du attaquer et prendre en flagrant délit? Sans être positivement au courant des négociations, il nous en était revenu quelque chose. x\ussi le système défensif qui avait été adopté, disait-on, par l'ctatmajor, trouvait-il peu de défenseurs parmi nous. Deux jours après, en longeant les arcades de la rue de Rivoli, je rencontrai Charles Abbatucci; il portait la tête basse :

— Qu'y a-t-il? lui dis-je.

— Je viens du ministère de Tintérieur. Nous avons subi une défaite à Wissembourg. N'en dites rien à personne. Le gouvernement attend, pour faire connaître la nouvelle, qu'on ait obtenu un succès sur un autre point.

La régence eut-elle raison de garderie secret? Je ne sais. Mais cet échec de Wissembourg, une fois qu'il fut connu, mit toute la population parisienne en émoi. Il était visible que si elle ne recevait pas dans les vingt-quatre heures la nouvelle d'une victoire, elle pourrait se porter aux plus grandes extrémités.

L'affolement était général et avait gagné les têtes les plus solides. Je continuais pour mon compte à être dans une surexcitation nerveuse qui m'empêchait de prendre le moindre repos. Je me levais fort tard le matin, après une nuit complète d'in-

somnie. J'étais dans un accablement moral profond. Je courais les rues et les boulevards sans autre but que de rencontrer des gens avec qui je pusse échanger mes sentiments ou plutôt mes sensations. J'avais rencontré Géry,le docteur Yvan et Paul de Cassagnac. Tous les trois étaient dans la même situation d'esprit; tous paraissaient possédés comme moi du besoin de parler à tort et à travers et de se livrer à des pronostics plus ou moins heureux.

Le docteur Yvan était le seul qui se montrât absolument pessimiste. Il prévoyait de nouvelles défaites, la perte de l'Alsace, que sais-je? Il nous répétait constamment le mot du prince Napoléon : Nous ne sommes pas jjrêts!

Le soir, nous nous étions retrouvés sur la terrasse du café de la Paix. Adolphe Ollivier et son frère Elysée étaient venus, comme de coutume, s'asseoir à côté de nous. Yers sept heures et demie, ils se retirèrent en annonçant qu'ils allaient chercher des nouvelles à la chancellerie. Nous les attendîmes pendant une demi-heure. A la fin, je n'avais pu y tenir plus longtemps, et je pris le chemin de la place Yendôme. Dans la rue de la Paix, j'aperçus Elysée qui filait en rasant les murs comme quelqu'un qui veut éviter d'être rencontré. Je courus vers lui :

— A-t-on des nouvelles? lui dis-je tout anxieux.

— Non, me répondit-il, avec un air d'embarras qu'il cherchait vainement à déguiser. Le fil télégraphique est détraqué.

J'étais rentré chez moi en proie à la plus vive inquiétude. Evidemment on avait subi une nouvelle défaite et on le cachait.

Ma nuit avait été aussi mauvaise que les précédentes. Je m'étais levé avec le même affaissement. Mes pauvres nerfs étaient dans un état horrible,

M. Welles deLaValette m'avait invité à déjeuner précisément pour le 7 ; mais, dans la situation morale où je me trouvais, je me demandai si je ne ferais pas bien d'envoyer mes excuses.

— Bah! me dit ma femme, tu te tourmentes trop; je suis sure que si tu vas rue Vézelay, tu apprendras que Tarmée française a pris sa revanche.

— Mais il n'y a rien au Journal officiel et c'est là précisément ce qui m'inquiète.

Sur de nouvelles observations de ma femme, je me suis décidé à m'habiller et à me rendre à l'invitation de M. Welles de La Valette.

L'agitation de la veille avait disparu. Les rues étaient presque désertes. Je ne rencontrai point un seul crieur de journaux.

En approchant de Thôtel de la rue Vézelay, j'aperçois un fiacre qui stationne à la porte. Le secrétaire de M. Welles de La Valette en tire de

grosses liasses de papiers qui ressemblent fort à des titres de valeurs mobilières.

— Je sauve la caisse I me cri(?-t-iL

J'entre. Dans le vestibule, au bas de l'escalier, je trouve M""'Roulier, accompagnée de M'^*" Louise, sa seconde fille. Toutes les deux ont la figure bouleversée et des larmes dans les yeux.

— Au nom du ciel, que se passe-t-il ? leur dis-je.

— Comment ! vous ne savez pas, me répond M™*" Rouher. Mac-Mahon est battu ; son corps d'armée est anéanti. C'est un effondrement complet. Tout est perdu !

Je monte l'escalier, et je me précipite dans le salon. Il y a Paul de Cassagnac, M. de Yaraigne, M. Gouraaud et M""^ la baronne de Yatrv. Tout le monde a l'air consterné. M""" de Vatry sanglote. Seul, Paul de Cassagnac montre un peu de confiance :

— Rien n'est désespéré, dit-il; nous pouvons vaincre encore.

On apporte un supplément du Journal officiel qui vient de paraître. Les dépêches sont navrantes. Ce n'est pas seulement Mac-Mahon qui a été défait, c'est aussi Frossard. Nous sommes envahis sur deux points du territoire. L'armée française est forcée de se replier sur Metz.

Le déjeunera été, comme on le pense bien, fort

triste. M""® de Vatry ne cessait de pleurer ; son mari était à l'armée et elle n'en avait pas de nouvelles. Paul de Gassagnac parlait de s'engager pour toute la durée de la guerre, et de se faire incorporer, si cela se pouvait, dans les zouaves.

Le découragement était arrivé au dernier degré parmi toutes les personnes qui, de près ou de loin, se rattachaient au gouvernement impérial. On ne croyait pas que l'Empire pût survivre à une défaite. M. Welles de La Valette n'avait pas perdu de temps ; il s'était mis immédiatement en mesure de placer à l'abri sa fortune mobilière.

Après mon dîner, j'ai parcouru les boulevards. La foule qui circulait à flots pressés était houleuse. On sentait qu'il aurait suffi d'un mot pour la pousser à la colère et à la révolte. J'ai remarqué qu'à la porte des cafés se tenait l'état-major des irréconciliables.

Tous nos amis s'étaient évanouis. Je n'avais rencontré que Joseph Ferrari. Nos défaites avaient abasourdi le pauvre philosophe italien ; il constatait du reste très naïvement son état d'hébétude : « Je ne sais que dire, '> me répétait-il, pendant le récit que je lui faisais des événements.

Il avait été convenu que les personnes qui avaient déjeuné chez M. Welles de La Valette se retrouveraient le soir rue Yézelay pour se communiquer les nouvelles, s'il y en avait. J'y retournai donc vers

dix heures. Tout le monde était fidèle au rendezvous.

Je décrivis l'agitation qui régnait sur les boulevards.

— Allons-y, dit Paul de Cassagnac. Il est bon, il est utile en ce moment d'étudier sur place l'esprit et le sentiment des masses.

M. Welles de La Valette et moi, nous consentons à accompagner Paul de Cassagnac. iV peine avonsnous fait notre apparition sur le boulevard des Italiens que nous sommes entourés par la foule. C'est Paul de Cassagnac qui a attiré l'attention sur notre petit groupe. On se bouscule autour de nous. Paul de Cassagnac est acclamé.

— A-t-on des fusils, monsieur Paul? demandent des ouvriers.

Evidemment, la préoccupation de ces hommes, c'est de savoir s'il y a assez de fusils pour armer tous les combattants.

On a, en effet, décrété la levée en masse.

La position est devenue dangereuse. Nous ne pouvons plus avancer et nous risquons d'être étouffés. Nous parvenons à grand'peine à nous jeter dans le café Riche, qui a deux issues, et nous pouvons ainsi nous échapper.

Nous nous sommes rendus au ministère de l'intérieur dans l'espoir de recueillir quelques nouvelles. Mais on n'a rien pu nous dire. Les

employés étaient ahuris. On aurait dit que le ministère avait été traversé par une révolution.

En rentrant chez moi vers minuit, j'avais trouvé sur mon bureau une lettre de faire part qui m'invitait à assister aux obsèques de Prévost-Paradol.

Triste coïncidence ! Celui-là s'était tué, disaiton, parce qu'il avait prévu nos défaites !

J'ai assisté à l'enterrement qui avait lieu le lendemain 8 août. Il y avait peu de monde. Presque tous les assistants appartenaient au monde orléaniste et à l'ancien tiers-parti du Corps législatif.

D'après le langage que j'entendis tenir aux députés présents, le sentiment de l'opposition ne paraissait pas douteux : c'est le ministère qu'on rendait responsable de notre double défaite. On se promettait, aussitôt que la Chambre aurait été réunie, de le renverser.

Le sentiment général était qu'on devait rappeler l'empereur et lui enlever le commandement de l'armée. « C'est, disait-on, son incapacité qui nous a perdus. »

J'entendis plusieurs personnes, entre autres M. Buffet, formuler l'idée d'un comité de défense nommé par le Corps législatif.

L'Empire m'est apparu, dès lors, comme fortement ébranlé.

XYI

Les membres du cabinet semblent s'être fait de grandes illusions au lendemain de la double défaite de Frossard et de Mac-Mahon. Il leur paraissait impossible que des ministres purement civils pussent être rendus responsables des événements militaires, et, forts de leur patriotisme, ils se préparaient à prendre des mesures pour repousser rinvasion et pour maintenir l'ordre à l'intérieur.

Leur première préoccupation dans la journée du 7 août avait été de se renforcer devant l'opinion en s'adjoignant une personnalité qui jouissait d'une grande popularité dans l'armée. M. Emile Ollivier télégraphiait à l'empereur :

Dejean n'inspire de confiance à personne. Je demande à Votre Majesté de m'autoriser à signer en son nom le

décret qui nomme Trochu. L'effet d'opinion sera infaillible.

Le général Trochu n'était pas un inconnu pour M. Emile Ollivier. Le garde des sceaux s'était trouvé en rapports avec lui quelques mois auparavant, dans un dîner que le prince Napoléon avait donné expressément pour que le général et le ministre du 2 janvier pussent se rencontrer et se rapprocher. Le général avait, dans le courant de la soirée, développé, avec une grande abondance de paroleS;,des théories et surtout des critiques sur l'organisation de l'armée. Il avait littéralement fasciné M. Emile Ollivier par sa facilité d'élocution véritablement surprenante, et comme, aux yeux des orateurs, l'art de parler prime tout, l'étonnement avait peu à peufaitplace àl'estime. M. Emile Ollivier prisait très haut les talents du g-énéral Trochu.

Malheureusement, aux premières ouvertures qui lui furent faites, le général Trochu se déroba. A M. Schneider, président du Corps législatif, qui s'était chargé de le pressentir ; à l'amiral Jurien de La Gravière, qui était venu officiellement et directement de la part de l'impératrice lui offrir le ministère de la guerre, et même, s'il le voulait, la présidence du conseil, il répondit par un refus obstiné qu'il motiva de cette manière :

« Consciencieusement obligé d'expliquer devant

rAssemblée la cause de nos désastres par les fautes du gouvernement, je le compromettrais, au lieu de le servir, en acceptant la haute position qu'on me propose, et j'aurais ainsi une situation tout à fait fausse, qui aurait l'apparence de la déloyauté, ce qui me répugne absolument. »

Pressé de nouveau par M. Emile Ollivier, le général Trochu maintint son refus : « Mon entrée au ministère, dit-il. ne pourra retarder d'un jour la chute du ministère que les événements accablent. » Le garde des sceaux télégraphia à l'impératrice : « Le général Trochu vient de me déclarer qu'il ne peut prendre le ministère de la guerre et qu'il faut le laisser. »

La première question qui se posait, c'était de savoir si la convocation des Chambres était indispensable. Aussitôt après la déclaration de guerre, on s'était empressé de proroger le Corps législatif. Aux personnes qui lui faisaient remarquer qu'il traitait un peu légèrement la représentation nationale, M. Emile Ollivier avait répondu : « Yous voulez donc une Convention? >i On avait d'abord pensé à se passer des Chambres. C'était l'opinion de l'impératrice, c'était aussi celle de l'empereur. « Réunir les Chambres après des désastres militaires, avait-il dit, c'est en France appeler la Révolution. » Mais le cabinet se composait en grande

partie d'hommes attachés au régime parlementan-e et répugnant à tout ce qui pouvait ressembler à des mesures exceptionnelles. MM. Segris, Mège et Pichon offrirent leur démission; M. Emile Ollivier eut ainsi la main forcée.

Les Chambres furent donc convoquées. Et cependant, en les convoquant, Timpératrice commettait une illégalité. Aux termes de la constitution, l'empereur seul avait le droit de signer le décret de convocation. Pour motiver cette irrégularité, on dut rappeler dans la communication faite au Sénat et au Corps législatif que « l'empereur avait promis que l'impératrice les réunirait si les circonstances devenaient difficiles ».

Cette convocation intempestive est une des mesures que Napoléon III a le moins pardonnées à l'impératrice, k Chislehurst, il la lui reprocha souvent comme une des causes qui avaient compromis la défense nationale : « Un appel à la nation, disait-il, dans un moment aussi critique, ne pouvait avoir qu'un seul effet, celui de décourager le pays, de détruire la confiance dans ses propres forces, et de lui persuader que l'état des affaires était encore pire que ne le faisaient connaître les rapports officiels. »

On se promettait du moins de congédier les Chambres immédiatement après le vote des subsides et des lois militaires. Tous les ministres

178 NOTES SUR LA OrERR?: DE 1870.

étaient unanimes pour repousser la permanence. On avait pris soin de ne convoquer les Chambres qu'en session extraordinaire. Mais il fut bientôt démontré que, dans le public, on attachait une importance capitale à l'intervention constante des représentants du pays. Sous la pression de l'opinion, la réunion du Corps législatif, qui avait été fixée au M août, dut être avancée de deux jours elle fnt fixée au mardi 9 août.

M. Emile Ollivier écrivait le 7 août à l'empereur :

Nous sommes tous unis et nous délibérons avec le Conseil privé dans le plus parfait accord. L'impératrice nous donne l'exemple du courage, de la fermeté et delà hauteur d'âme.

Si l'on s'en tient aux sentiments que manifestait l'impératrice, l'éloge était mérité. Le général Trochu lui-même a cru devoir inscrire dans son fameux testament, à cette date du 7 août, son opinion sur l'attitude de la régente : « L'impératrice, écrivait-il, dont je n'avais qu'une médiocre opinion, parce que je ne l'avais aperçue qu'à travers les brillantes frivolités dont elle aime à s'entourer, a montré du cœur, du caractère et des sentiments bien plus français qu'impérialistes. »

Cette dernière réflexion du général Trochu trouve son explication dans une phrase qu'une dame de l'entourage avait soufflée à l'impératrice et qu'elle répétait à tout propos, surtout aux per-

sonnes qu'elle supposait avoir peu d'attachement pour Fempereur. Au général Trochu, soupçonné d'orléanisme, elle avait sans doute dit sa fameuse phrase : « Il ne s'agit pas de sauver l'empire, mais de sauver la France. » La pauvre impératrice ne se doutait pas qu'en tenant un pareil langage, elle mettait à l'aise une foule de gens qui ne demandaient pas mieux que d'ahandonner l'Empire sous prétexte que la France doit passer avant tout. On était surpris de voir combien peu le souci de la dynastie pesait pour l'épouse de .Napoléon TU, pour la mère du prince impérial. Il semblait que la couronne impériale fût une charge trop lourde pour cette tête de jolie femme, obligée de pourvoir au salut d'un grand pays qui courait à un immense péril.

Au fond, le désaccord entre l'impératrice-régente et les ministres existait sur deux points importants.

Depuis plusieurs jours, on réclamait avec insistance le retour à Paris du prince impérial dont la présence à l'armée était au moins inutile. M. Emile Ollivier, se rendant au vœu de l'opinion publique, télégraphiait officiellement au quartier général, à Metz :

A l'unanimité, le conseil des ministres et le conseil privé croient qu'il serait bon que le Prince impérial revînt à Paris.

L'impératrice ajoutait avec son chiffre privé :

Pour des raisons que je ne puis expliquer dans cette dépèche, je désire que Louis reste à l'armée et que l'empereur promette son retour sans le laisser s'effectuer.

Que pense-t-on de cette manière de respecter les décisions d'un cabinet constitutionnel?

La question du retour de l'empereur à Paris ne passionnait pas moins l'opinion. Elle donna lieu à un débat assez long dans le conseil des ministres. M. Emile Ollivier était partisan du retour immédiat. Il lui paraissait impossible qu'après deux défaites, l'empereur put rester à la tète de l'armée. On commençait à prononcer tout haut le nom du maréchal Bazaine ; Tarmée paraissait désirer qu'il fût désigné comme généralissime. Dos le 7 août, l'impératrice elle-même avait écrit à l'empereur ; « Entendez-vous avec le maréchal Bazaine pour les opérations à venir. » Or, l'empereur ne pouvait abandonner le commandement sans reprendre la souveraineté.

Pour s'éclairer sur ce qu'on pensait dans l'armée, le cabinet avait envoyé à Metz M. Maurice Richard par un train spécial. Le ministre des beaux-arts avait pu s'assurer de l'état de santé de l'empereur et du désir manifesté par les troupes de voir le commandement placé entre des mains plus expérimentées. Au retour, quand la discus-

sion s'ouvrit, M. Maurice Richard garda le silence; il avait fait connaître la situation à l'impératrice et il se croyait par là quitte vis-à-vis de ses collègues. De son côté, avisée par M. Franceschini Pietri de Fimpossibilité où était Tempereur de continuer la campagne, l'impératrice avait opposé à son retour à Paris des objections invincibles. Le cabinet ne put vaincre l'obstination de la régente. La question dut être ajournée.

D'après le langage que j'avais entendu tenir aux personnes présentes à l'enterrement de Prévost-Paradol, j'avais pu me rendre compte de l'état des esprits. Renversement du cabinet, formation d'un comité de défense, ces propositions étaient formulées non par des hommes appartenant au groupe des irréconciliables, mais par les hommes modérés, qui jusque-là avaient voulu se rapprocher sincèrement de l'Empire.

La lecture des journaux acheva de m'éclairer. L'opinion avait reçu un ébranlement profond, et ce que j'avais entendu à l'enterrement de Prévost- Paradol n'était qu'un indice des projets qui se préparaient. Le Siècle publiait la proposition suivante, qui portait la signature de dix-huit membres de la gauche :

Considérant que Tincapacité du chef de l'État a rais la France en péril et a fait perdre à nos soldats, malgré leur valeur héroïque, deux grandes batailles :

Article PREMIER. — Il est institaé, dans le sein de l'Assemblée, un comité de défense nationale composé de quinze membres.

Art. 2. — Le comité remplace jusqu'à nouvel ordre tous les pouvoirs existants.

Art. 3. — 11 appelle immédiatement tous les citoyens sous les armes.

Art. 4. — Tout acte qui aurait pour but et pour effet d'entraver la marche du comité sera considéré comme un crime de lèse-nation.

La presse démocratique se joignit à la gauche pour réclamer des mesures analogues. Chacun de ses journaux reproduisait le manifeste suivant :

La France est envahie.

La presse démocratique réclame : L'armement immédiat de tous les citoyens; L'institution d'un comité de défense composé de députés de Paris.

Que tous les patriotes se lèvent et se joignent à nous! . La Patrie est en danger.

La rédaction de l'^yenir national, de la Cloche, de la Démocratie, du Rappel, du Réveil, du Siècle.

Je m'étais rendu au ministère de l'intérieur pour avoir des nouvelles. Là, j'avais appris que les députés de la gauche avaient fait une démarche auprès du gouvernement pour le mettre en demeure de pourvoir à la défense de Paris en armant immédiatement tous les citoyens inscrits sur les listes électorales. M. Emile Ollivier avait dit : « Nous donnerions bien des armes, mais comment les

reprendre? » Les propositions de la gauche avaient du reste causé une vive irritation. On préparait, dans le cabinet du ministre, un placard dans lequel on qualifiait ces publications « de tentatives anarchiques de nature à compromettre Funité d'action, à créer une agitation stérile et à mettre en péril la sécurité », et on menaçait de supprimer tout journal « qui renouvellerait ces propositions ou des propositions analogues ».

Au Palais-Royal, où je suis allé en sortant du ministère de l'intérieur, j'ai trouvé le secrétaire du prince Napoléon, M. Hubaine, littéralement enseveli sous des paperasses. « J'opère, m'a-t-il dit, un triage dans les papiers du prince. On ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai ordre d'expédier toute cette paperasserie à Prangins. »

Mais c'est à la Chambre que m'étaient réservées les plus grandes surprises. J'avais pris, depuis quelques jours, l'habitude d'aller travailler à la bibliothèque, où tous les documents dont je pouvais avoir besoin se trouvaient en quelque sorte sous ma main. En arrivant, je fus frappé de l'animation qui régnait dans les couloirs. Un grand nombre de députés s'étaient rendus au Corps législatif. Je remarquai dans la salle des Quatre-Statues un fort groupe au milieu duquel M. Jules Brame parlait avec une grande animation; quelques mots étaient parvenus à mes oreilles.

i( Le ministère ne peut pas rester Appelons

Trochu.... Il faut opposer au comité delà gauche le ministère de la défense nationale. »

Puis le groupe se rendit, M. Jules Brame en tête, dans un des bureaux. Il y avait bien une soixantaine de membres.

Si quelque chose pouvait m'étonner, c'était de voir M. Jules Brame provoquer le renversement du ministère du ^2 janvier. M. Jules Brame avait toujours professé une grande admiration pour M. Emile Ollivier. Il le comblait de soins et de prévenances; il avait coutume de lui dire : « Je n'ai qu'une ambition, c'est de remplir auprès de vous le rôle de votre chef d'état-major. » C'était chez M. Jules Brame qu'avaient eu lieu les réunions d'où était sortie linterpellation des 116, qui avait été la cause directe de la chute de M. Rouher et qui avait amené la fm de la période du gouvernement personnel. A cause du zèle qu'il avait montré dans cette circonstance, le député de Roubaix avait été désigné pour faire partie du ministère dont M. Emile Ollivier devait devenir le chef. Mais, au dernier moment, il s'était aperçu que les doctrines protectionnistes dont il faisait profession lui constitueraient une situation fausse vis-àvis de ses collègues, et il avait décliné l'offre qui lui avait été faite d'un portefeuille. Il avait, malgré

cela, conservé avec M. Emile Ollivier de bonnes relations; il s'était, à la vérité, prononcé contre la guerre avec rAllemagne ; mais s'il s'était montré un dissident, il ne s'était point déclaré un adversaire.

Quelques heures plus tard, j'apprenais par un député, M. Vendre, qui y avait assisté, ce qui s'était passé à la réunion.

Les députés présents appartenaient à toutes les nuances, au centre gauche, au centre droit et à la droite. Il y en avait une centaine environ. On avait nommé six délégués chargés de se rendre aux Tuileries le soir même et de demander à l'impératrice de prendre les trois mesures suivantes :

1° Le renvoi immédiat du ministère Ollivier;

2° La nomination du général Trochu au ministère de la guerre dans le nouveau cabinet;

3" Lanomination du général Montauban au commandement de l'armée chargée de couvrir Paris.

Les six députés étaient : pour le centre gauche, MM. Jules Brame et de Dalmas; pour le centre droit, MM. Dupuy de Lôme et Josseau ; pour la droite, MM. Gaudin et Dugué de La Fauconnerie.

D'après M.Jules Brame, l'impératrice, prévenue par M. de Dalmas, reçut les délégués à 10 heures du soir, dans un salon voisin de celui où était réuni le conseil des ministres. Elle écouta avec beaucoup de calme l'exposé qui lui fut fait de la situation, de ses périls, des fautes commises et

t8G NOTES SUR LA GUERRE DE 1870.

des mesures qu'il y avait à prendre. Puis, examinant l'une après l'autre chaque mesure proposée, elle s'attacha à montrer les inconvénients qu'elle pouvait entraîner.

Elle se montra tout à fait opposée au renvoi du ministère. « Une crise ministérielle, dit-elle, en face de l'ennemi, serait périlleuse, elle jetterait des inquiétudes dans les esprits au moment oii nous avons besoin de fermeté et de confiance. Elle pourrait en outre faire croire à un désaccord entre le gouvernement et le Corps législatif, alors que l'union seule pourrait tout sauver encore. Une des premières nécessités de la situation était d'ailleurs de ne pas perdre un instant pour réorganiser la défense. »

Les délégués insistèrent : « L'état de l'opinion, dirent-ils, exige le renvoi du ministère; c'est dans l'intérêt de la défense même, et pour lui donner de l'élan et de l'énergie, que le renvoi est indispensable. »

L'impératrice était plus à l'aise en ce qui concernait l'accession du général Trochu au ministère de la guerre et celle du général de Palikao au commandement de l'armée destinée à couvrir Paris. Elle répondit, ce dont elle avait pu s'assurer par elle-même, que le ministère de la guerre avait été offert au général Trochu, et que, pour différentes considérations, il l'avait refusé. Quant

au général do Palikao, elle laissa entrevoir que son choix tomberait probablement sur lui, et que. dans cette prévision, elle l'avait fait venir de Lyon à Paris.

Ainsi, le 8 août au soir, l'impératrice était décidée à maintenir le cabinet. Mais le 9 au matin, ses résolutions étaient fort ébranlées. Les nouvelles qu'on avait reçues dans la nuit et qui étaient arrivées aux premières heures du jour étaient fort alarmantes. Dans tous les grands centres de population, on réclamait à grands cris l'armement des gardes nationales. On annonçait que la gauche ne se contenterait plus de la formation d'un comité de défense, qu'elle réclamerait la déchéance de l'empereur. En fait, des demandes de déchéance avaient été publiquement signées dans plusieurs villes, et notamment à Roanne et à Dijon. L'abandon du cabinet parut dès lors un moyen tout naturel de détendre la situation.

« Un changement immédiat du ministère est regardé comme nécessaire à l'opinion, et il n'y a rien d'impossible à ce qu'il s'accomplisse avant la fin de la journée. » C'est le journal la France qui s'exprimait ainsi le 9 au matin, et la France ne faisait que traduire la pensée secrète d'une portion considérable de la droite. D'un autre côté, M. Jules Simon a un jour laissé échapper cet aveu : « Nous avions réussi sans difficulté à renverser

le cabinet, parce que nous avions eu les partis pour auxiliaires, même le parti de la cour. »

On connaît la séance du 9 août, c'est une des séances les plus tragiques de notre histoire. Sans doute le ministère reçut de cruels outrages ; mais TEmpire et l'empereur furent vilipendés et traînés dans la boue. On ne demanda pas la déchéance; on fit quelque chose de pis, on réclama la dégradation de l'empereur ; on voulait que le commandement de l'armée lui fût arraché. On le frappait dans son honneur de soldat, afin de l'avilir aux yeux du peuple.

J'avais vainement essayé de pénétrer dans l'enceinte du palais législatif. La foule en obstruait les approches, et de plus des troupes en interdisaient l'entrée à toutes les personnes qui n'étaient pas munies d'une carte ou d'une médaille de député. Un certain nombre de députés avaient dû faire un long détour pour se rendre à la séance.

Je m'étais rendu dans les bureaux du journal le Pays^ei c'estlàque nous parvinrent d'heure en heure les détails navrants de cette séance lamentable.

C'est le soir seulement que j'appris qu'OUivier et ses collègues avaient dû se retirer devant le vote d'un ordre du jour proposé par M. Clément Duvernois. La nouvelle nous fut apportée au café de la Paix par M. Pouyer-Quertier, qui

avait assisté à la dernière partie de la discussion.

M. Pouver-Quertier n'avait pas été réélu aux élections de 1869, mais à la nouvelle de nos premiers revers, il était accouru à Paris, et il se mêlait volontiers à ses anciens collègues. Il ne se doutait point à ce moment que c'était lui qui aurait la douloureuse mission de signer le traité de paix qui a mis fin à cette triste guerre, qui nous a fait tout perdre, même Thonneur.

M. Emile Ollivier a constamment protesté contre le verdict dont la Chambre Ta frappé. Il a fait entendre ses protestations toutes les fois qu'il lui a été possible. Il les a notamment consignées dans la préface de son livre : Principes et conduite^ préface qu'il a dédiée à ses amis.

« Le ministère du 2 janvier n'a pas étéla cause de cette lamentable déception ; il n'avait pas organisé l'armée, il avait encore moins formé, élevé, désigné les généraux qui la commandaient, ou coopéré aux dispositions stratégiques qui la perdirent ; dès que surgirent les difficultés, on lui enleva la direction des événements. Aveuglée par ses rancunes, une artie de la Chambre ne comprit pas que renverser le 9 août le ministère, parce que le maréchal de Mac- Mahon avait été battu à ReichshofTen, c'était préparer la voie à ceux qui, le 4 septembre, déposèrent l'empereur, parce qu'il avait capitulé à Sedan.

(c Le cabinet du 2 janvier, s'il avait été maintenu au pouvoir, eût ramené le souverain dans sa capitale, et n'eût pas pesé sur la direction des mouvements militaires; il aurait congédié le Corps législatif après le vote des subsides, et se serait opposé à une permanence révolutionnaire; il eût interdit aux journaux de devenir les éclaireurs de l'ennemi: il n'aurait pas permis au 4 septembre de s'organiser politiquement et paisiblement pendant trois semaines; sous aucun déguisement, il n'eût préparé lui-même la déchéance de l'Empire. Le temps démontrera ces vérités. »

Dans l'intimité, M. Emile Ollivier s'était expliqué devant moi à plusieurs reprises sur ce qu'il comptait faire s'il était resté au pouvoir. Mais le 28 mai 1882, le Figaro ayant public un article dans lequel on rapportait que l'ancien ministre du 2 janvier avait accusé les bonapartistes « d'avoir été la cause directe de la chute de l'Empire », le comte de Chambrun lui demanda dans quel sens il fallait entendre cette parole. Après avoir fourni les explications que notre ancien collègue réclamait de lui, M. Emile Ollivier développa le plan qu'il aurait mis à exécution si les Chambres ne l'avaient pas renversé le 9 août :

« J'avais, dit-il, convoqué le Corps législatif pour en tirer des troupes et de l'argent. Mais, dans

ma pensée, il ne devait pas siéger plus de vingtquatre heures. J'avais pris mes précauti(3ns en conséquence. En rédigeant le sénatus-consulte qui modifiait la constitution, j'avais pris soin de dire que le Corps législatif pouvait être prorogé par un simple décret inséré au Jowiial officiel. J'évitais par là les récriminations qui peuvent se produire, quand le décret est lu en séance publique.

« Le surlendemain de la prorogation, je faisais arrêter les députés de la gauche. Les ordres étaient donnés pour qu'ils fussent transportés à Cherbourg. Les députés de la gauche étaient à l'état de conspiration tlagrante. Ils tendaient en quelque sorte la main aux Prussiens.

« J'avais obtenu de Chevandier de Yaldrôme qu'il me prêtât l'appui le plus complet. C'était un homme lent à se décider; mais une fois qu'il avait pris son parti, il ne s'arrêtait devant aucun obstacle.

« Par cet acte de vigueur, j'arrêtais ainsi les adversaires du gouvernement. La nation n'ayant plus à s'occuper que d'une seule chose, repousser l'invasion, se serrait autour du gouvernement impérial, et nous n'étions pas obhgés d'user nos forces à nous défendre contre les entreprises de l'intérieur.

« Que fit l'impératrice? Elle crut le moment propice pour faire arriver ses favoris. Elle me fît attaquer par Clément Duveriiois et par Jérôme

David. Nous fûmes renversés clans le moment où c'eût été un devoir patriotique de nous soutenir. Mais l'Empire reçut de notre chute une cruelle atteinte; ce fut la préface de la catastrophe finale. »

En réalité, c'était un coup d'Etat que méditait M. Emile OUivier. Un coup d'Etat avait-il quelque chance de réussite? Personne ne le croira. L'idée de renvoyer la Chambre après avoir obtenu d'elle des troupes et des subsides était impraticable ; ce qu'on voulait, c'était précisément que le gouvernement permît à la Chambre de prendre en mains la défense nationale. Toute tentative pour se passer de lintervention des députés eût été le signal d'une résistance contre laquelle le gouvernement se serait brisé.

Quant à l'arrestation des députés de la gauche, on l'eût considérée comme une atteinte portée à la représentation nationale ; l'opinion publique se serait soulevée. Du reste, il faut, pour prendre des mesures exceptionnelles, avoir un point d'appui. Or, de quelque côté qu'on se tournât, ce point d'appui faisait défaut ; tout s'était effondré; le maréchal de Mac-Mahon avait entraîné dans la déroute de son corps d'armée, non seulement le gouvernement, mais le pays.

M. Emile Ollivier comprit bien vite combien sa chute l'avait affaibli et diminué. Il s'abstint d'as-

sister aux séances, bien qu'il eût promis son appui au nouveau ministère, et au bout de quelques jours, écœuré, découragé, il prenait le chemin de Fexil.

Avec cette lucidité d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, même au milieu des circonstances les plus difficiles, M. Emile Ollivier s'était rendu compte tout de suite de la situation que les événements lui avait faite. Il avait dit, le 7 août, à M. Philis, son collaborateur et son ami, en lui apprenant le double désastre de Forbach et de Wœrth : « Nous avons la mauvaise chance d'attacher notre nom à une des plus épouvantables défaites que la France ait subies. »

Le prince Napoléon avait à l'armée une situation mal définie. Après l'abandon de l'expédition de la Baltique, sa situation avait été réglée par l'ordre suivant :

Par ordre de l'empereur, S. A. I. le prince Napoléon, général de division, est attaché au quartier général de l'armée du Rhin, à dater du 28 juillet 1870. Le prince emmène sa maison militaire.

Paris, le 2 août 1870.

Lq ministre de la guerre par intérim.

Général DE JE AN.

Le prince n'avait donc pas de commandement. On ne lui en donna pas davantage lors de l'organisation de l'armée de Châlons. De sorte qu'il allait être exposé à se traîner à la remorque du

quartier impérial, jusqu^à ce qu'il plut à la régente de permettre à l'empereur de reprendre les rênes du gouvernement. On sait que c'était l'idée qu'il avait fait prévaloir dans l'espèce de conseil de guerre tenu au camp de Châlons le 17 août, et que c'est pour préparer le retour du souverain dans sa capitale que le général Trochu avait été, sur sa désignation, nommé gouverneur de Paris. Le 14 août, dans la matinée, l'empereur vint trouver le prince dans sa baraque :

« Les affaires vont mal, lui dit-il, tu n'es d'aucune utilité auprès de moi; une seule chose, peu probable, mais cependant possible, serait décisive : c'est que l'Italie, se prononçant pour la France, déclare la guerre et tâche d'entraîner l'Autriche. Personne n'est mieux indiqué que toi pour cette mission près de ton beau-père et de l'Italie. Il faut que tu partes tout de suite pour Florence. J'écris au roi Victor-Emmanuel. Voici ma lettre. »

Le prince fit quelques objections. Outre qu'il désirait partager jusqu'au bout le sort de nos soldats, il lui paraissait bien difficile d'obtenir la coopération active immédiate de l'Italie et bien davantage encore celle de l'An triche. Mais l'empereur insista; il fît valoir cette considération sans réplique, c'est que, depuis qu'il n'exerçait plus le commandement en chef, la présence du prince Napo-

léon auprès de lui n'avait plus de raison d'être. (( Tu n'as, ajouta-t-il, ni le devoir vis-à-vis de toi-même, ni le droit vis-à-vis de moi et du pays de refuser de rendre un service. Du reste, tu ne me quittes que pour quelques jours; si ta mission ne réussit pas, tu me rejoindras. Les projets de Mac-Mahon sont bien arrêtés; l'armée se retire sous Paris par les places du ?sord. C'est sous Paris que nous livrerons probablement une bataille décisive. D'ici-là, tu seras de retour. »

Le prince n'hésita plus; il fit seulement observer que l'empereur ne commandant plus l'armée, il avait pour chef militaire le maréchal de Mac-Mahon, et qu'il ne pouvait partir sans un ordre de celui-ci.

« Qu'à cela ne tienne, répondit l'empereur, tu vas l'avoir. »

Quelques instants après, le maréchal de Mac- Mahon faisait remettre au prince l'ordre suivant :

S. A. I. le prince Napoléon est chargé par l'empereur d'une mission spéciale.

Toutes les autorités" civiles et militaires sontinvitées àlui en faciliter l'accomplissement en mettant à sa disposition tous les moyens dont il pourrait avoir besoin.

Au quartier général de Châlons, le 19 août 1870. Le maréchal commandant en chef.

Maréchal DE MAC-MAHON.

L'empereur avait laissé à sou cousiu uu ordre aualogue :

S. A. I. le prince Napoléon étant chargé par l'empereur d'une mission en Italie, toutes les autorités sont requises de lui donner aide et assistance, si le besoin s'en faisait sentir. Donné au quartier impérial du camp de Chdlons, le 19 aoi'u 1870.

NAPOLÉON

Ce n'était pas pour satisfaire une simple fantaisie que Napoléon III envoyait son cousin essayer de renouer à Florence les fils que les défaites de Forbach et de Wœrth avaient brisés. Il savait, par M. de Malaret, notre ambassadeur en Italie, qu'en apprenant les malheurs de la France, les hommes d'Etat italiens avaient été profondément émus: on avait vu le général La Marmora accueillir par des sanglots la nouvelle de nos désastres. M. de Malaret était allé demander le secours du gouvernement italien; le président du conseil, M. Lanza, avait refusé, mais en versant des larmes. ^Sapoléon III croyait que toutes ces sympathies pouvaient se transformer en concours effectif. Il avait raison, quand il disait que le prince Napoléon était mieux placé que personne pour exercer à Florence une action utile : l'influence du prince sur les hommes d'État d'Italie était très grande; il avait souvent suffi de son intervention personnelle pour dénouer des difficultés que la diplomatie avait rendues inextricables. Il y avait en outre, entre le gendre et le

boau-père, une foule de points de contact qui faisaient qu'ils se comprenaient à demi-moi. Le roi Victor-Emmanuel ne pouvait pas oublier que le prince Napoléon avait prêté à l'Italie un appui constant et énergique, et que c'était en quelque sorte à lui qu'il devait sa couronne. Il était véritablement le meilleur avocat qu'on put choisir pour plaider à Florence la cause de la France.

Un des motifs qui avaient empêché la signature des traités destinés à nous assurer le concours de l'Italie et do l'Autriche, c'était la clause relative a Rome, et l'Autriche était persuadée qu'on ne pouvait obtenir l'appui de l'Italie sans lui enlever ce ue M. de Beust appelait son épine romaine. Les difficultés relatives à cette question avaient ralenti les négociations. M. de Gramont avait mis un certain amour-propre à contrecarrer les vues de l'Autriche sur ce point; chose singulière, il avait rencontré, dans cette campagne en faveur du maintien du pouvoir temporel du pape, un puissant auxiliaire dans M. Emile Ollivier, ministre de la justice et dos cultes; en cette circonstance, M. Emile Ollivier oubliait que, de concert avec les Cinq, il avait constamment demandé que Rome fût laissée aux Romains, et qu'il avait été l'adversaire résolu de la convention du 15 septembre.

C'est à la résistance du cabinet que le prince Napoléon faisait allusion dans le discours qu'il

prononçait à la Chambre des députés le 24 novembre 1876, discours qui avait été pour la France et pour l'Europe une véritable révélation :

« Il était incontestable, disait-il, que si nous avions eu des alliances sérieuses, des alliances bien conduites, des alliances certaines, le résultat de la guerre eût été tout autre. Eh bien, ces alliances, tous les documents diplomatiques le prouvent^ elles s'étaient faites, elles existaient; il n'y avait qu'une question pendante, c'était celle du pouvoir temporel du pape. Si l'on avait abandonné le pouvoir temporel, on aurait eu une alliance immédiate. »

Et il ajoutait avec une amertume profonde :

« C'est le maintien du pouvoir temporel des papes qui nous a valu la perte de l'Alsace et de la Lorraine. »

Pendant les négociations qui avaient eu lieu à la suite de la déclaration de guerre, le prince Napoléon'avait insisté auprès de l'empereur pour qu'on n'imposât pas à l'Italie; au sujet de Rome, des conditions qui créeraient aux ministres italiens des difficultés, quand ils proposeraient l'alliance avec la France. Ses conseils n'avaient point été écoutés. Cette fois, Napoléon III s'était rendu à l'évidence. Il avait compris que, s'il voulait le concours armé de l'Italie, il fallait qu'il laissât le gouvernement

italien libre de faire ce qu'il voudrait à Rome. Les instructions qu'il avait données à son cousin étaient conçues en ce sens. « Je n'aurais pas accepté de mission sans cette clause, » a dit celui-ci. Le prince partit du camp de Châlonsle J 9 à midi. Comme il ]ui était interdit de passer par Paris, il dut faire un détour par Lagny et Meaux. Aussi n'arriva-t-il à Florence que le 21. Il fut logé chez son beau-père au palais Pitti.

(( Je trouvai, dit-il, mon beau-père très bienveillant et les chefs de Tarmée très favorables. Mais, pour ne pas fournir un concours immédiat, les ministres se retranchaient derrière une impuissance qu'ils exagéraient. Une mobilisation de 50 000 hommes était possible. »

C'est sans doute à la suite de ces conférences avec les généraux italiens que le prince Napoléon télégraphiait au général Trochu :

Je suis envoyé ici par l'empereur et le maréchal Mac-Malion pour décider l'Italie et l'Autriche à faire la guerre. Mon opinion est que l'Italie pourrait donner 50 000 hommes dans trois jours, portés à 100 000 hommes dans quinze jours et à 150 000 dans un mois. Je suis sans nouvelles précises, et je m'adresse à vous qui avez mon amitié et ma confiance. Dites-moi quelle est notre situation militaire, et donnez-moi votre avis sur la direction des soldats italiens si je pouvais les obtenir. Faut-il les diriger par le Mont-Cenis, sur Delfort, ou parles Alpes, sur Munich; dans ce cas, la permis-

LA MISSION DU PRINXE XAPOLKOX. 201

sioii de rAutriche est nécessaire puisqu'on passe sur son territoire.... Réponse urgente. Prière de garder le secret sur ma note.

Page 1