NAPOLÉON JÉRÔME
Legénérarrrochune répondit à cette dépêche que le 25 août. Ses explications ne durent pas fournir beaucoup de lumière au prince Napoléon ; on y voit surtout dominer cet esprit critique qui a constamment obstrué le jugement du gouverneur de Paris.
Nouvelles améliorées, le maréchal de Mac-Mahon s'étant concentré et Bazaine étant ravitaillé; mais grandes incertitudes au sujet des combinaisons et des opérations; on les tient secrètes, s'il y en a.
Il faudrait concentration à Lyon, et de là marche perpendiculaire menaçant le tlanc gauche de l'invasion dans la direction de Belfort et de Langres.
Des éclaireurs ennemis paraissent à Chàlons et à Troyes. La défense de Paris marche bien.
Respectueux dévouement.
Général TROCHU.
Pour gagner du temps, les ministres italiens avaient demandé à consulter l'Autriche. (( On ne pouvait, disaient-ils, rien décider sans elle. » M. Minghetti fut envoyé à Vienne.
A Vienne, la France avait un adversaire décidé dans M. Andrassy, ministre de Hongrie; M. de Beust ne lui prêtait que mollement son appui; elle n'avait qu'un défenseur réel, c'était le ministre de la guerre, M. Kuhn. Ce n'était pas la faute de
M. Kuhn si la France n'avait pas eu à sa disposition, dès les premières hostilités, les troupes autrichiennes. Il avait employé tous ses efforts pour placer l'armée sur un pied qui permit de la mobiliser très rapidement. Dès le 7 août, on avait réuni en Hongrie HO 000 hommes qui pouvaient, en quinze jours, être portés à la frontière. D'autre part, l'Autriche avait commencé ses préparatifs dès le 14 juillet, et 300 000 hommes, sous les ordres des généraux Hartung, John, Rcmming, Gablenz et Edesheim, auraient pu en très peu de temps se joindre aux troupes françaises. Ainsi, du 13 au 25 août, le gouvernement autrichien disposait de plus de 400 000 hommes.
LeministreKuhnavait réussi à réveiller les sentiments patriotiques de l'empereur François-Joseph ; il lui avait fait comprendre que l'occasion de relever la fortune del'Autriche était meilleure quejamais : « Les forces militaires de la Prusse, disait-il, se sont portées en France et sur le littoral de la mer du Xord et de la Baltique; par conséquent, les chemins conduisant en Saxe, en Bavière et en Silésie sont ouverts. Vous n'avez pas besoin des Hongrois ni des Italiens. Vos 300000 hommes vous suffiront. Ou la Prusse vous accordera tout ce que vous lui demanderez l'épée sur la gorge; ou, attaquée de deux côtés, elle est perdue. »
L'empereur François-Joseph accepta le plan de campagne très détaillé que lui remit son ministre de la guerre; il ne fit aucune objection; il exigea seulement que M. Kuhn obtint l'assentiment du chancelier de l'empire austro-hongrois. M. de Beust parut entrer dans les vues du ministre. Suivant ses habitudes d'indécision, il demanda à réfléchir pendant quelques jours. Depuis nos premières défaites, il était en proie à une double terreur : d'un côté, il voyait la Russie prête à jeter dans la balance le poids de son épée et à achever la décomposition de l'Autriche; il avait en outre une peur effroyable de la presse, qui, dès le début de la guerre, achetée par l'or prussien, se prononçait nettement pour le maintien de la plus stricte neutralité. M. de Beust n'avait pas encore pris de détermination, quand arriva à Vienne la nouvelle de la catastrophe de Sedan.
S'il n'y avait eu que rAutriche pour empêcher l'Italie de prendre un parti, il n'y aurait eu que demi-mal. D'après les faits que je viens d'exposer, on voit que ce n'était pas de Vienne que venaient les plus grandes résistances. La vérité, c'est que l'Italie se trouvait engagée dans des négociations qui lui liaient les mains.
L'Italie venait précisément de prier l'Angleterre de provoquer la formation d'une ligue des neutres, sous la forme d'un protocole par lequel les
20 i NOTES SUR LA GUERRE DE 1870.
puissances s'engageaient à ne pas sortir de la neutralité sans s'entendre préalablement avec leurs cosignataires. Et quel était le but de cette ligue des neutres, qui a été, comme on Ta dit avec raison, si nuisible à nos intérêts, et qui nous a donné parfois de fausses espérances? Elle était faite uniquement pour protéger l'Italie contre nos demandes de concours. L'Italie, se sentant toujours suffisamment engagée par les pourparlers qui avaient eu lieu, avait cherché un moyen d'échapper à nos réclamations, si l'envie nous prenait de lui rappeler ses promesses. La ligue des neutres était pour elle une protection contre nous. C'est elle qui en avait suggéré l'idée à l'Angleterre. De cette façon, elle n'avait plus qu'à nous dire : « Je ferai ce que fera l'Angleterre, » et comme l'Angleterre disait : « Je ne ferai rien, » l'Italie se trouvait dégagée.
C'est contre cette ligue de neutres, qui était en ce moment en voie de réalisation, que toutes les sollicitations du prince Napoléon vinrent se heurter. Pour témoigner de son bon vouloir, on avait déplacé le terrain de la discussion; on avait mis en avant l'idée d'une intervention diplomatique. Le 26 août, le prince Napoléon avait acquis la conviction qu'il ne réussirait pas. Aussi annonça-t-il au roi d'Italie son prochain départ pour la France. Il envoya à l'empereur une dépèche pour demander à être relevé de sa mission.
LA MISSION DU PRINXE XAPOLl^OX. 205
A S'( Majesté l'Empereur,
Au quartier impérial.
Floi-ence, 27 août 1870.
Je ne crois pas pouvoir décider l'Italie à la guerre avant de nouveaux événements. Selon vos ordres, j'ai refusé toute discussion sur une intervention diplomatique.
Je n'ai pas de réponse aux deux dernières dépêches écrites à Votre Majesté.
On m'a écrit de Paris que l'on attaque ma mission, que l'on interpellera à la Chambre, et que le ministre me défendra mal. Dans cette situation, veuillez me donner vos ordres positifs; il n'y en a que trois de possibles:
1° Ou de rester ici, suivre la négociation, ce que je ne désire pas ;
2° Ou de vous rejoindre; il me sera bien difficile de ne pas traverser Paris ;
3° Ou de me rendre ma liberté d'action, si vous pensez que je ne puisse être utile à rien auprès de vous.
J'attends vos ordres, et je vous prie de les formuler clairement.
NAPOLÉON JÉR(JME.
Le ton d'irritation qui règne dans cette dépèche était parfaitement justifié; le prince Napoléon n'avait accepté la mission d'aller à Florence qu'à la condition que l'armée de Chàlons se retirerait sous Paris, et ce plan de campagne paraissait abandonné; de plus, à Paris, à l'armée et, dans l'entourage même de l'empereur, on travestissait sa mission; on représentait son voyage à Florence comme une désertion, et les journaux officieux ne se donnaient
même pas la peine de répondre à cette calomnie. L'empereur, qui, parait-il. n'avait pas encore perdu ses illusions, répondit à la dépèche de son cousin :
Che.sne, 27 août 1870.
J'ai reçu tes dépêches. Rien de nouveau ici. Je te prie de rester où tu es, pour poursuivre la négociation. J'écrirai à Paris pour qu'on te défende si on t'attaque.
NAPOLÉON
((Je passai, dit le prince Napoléon, les journées des 28, 29 et 30 août dans une inquiétude mortelle et dans cette alternative de quitter Florence malgré Fempereur ou d'y rester selon ses ordres.... Ce qui m'a décidé, dans mon extrême perplexité, c'est que, dans les circonstances difficiles surtout, la ligne stricte du devoir et de la discipline est la seule à suivre sans préoccupations personnelles. Craignant de contrarier les intentions de Fempereur en quittant l'Italie, car cette puissance pouvait avoir un rôle prépondérant pour nous dans le cas où le sort des armes ne nous eût pas été favorable et s'il eût été seulement indécis, j'obéis à l'empereur. » [La Vérité à mes calomniateurs.)
Les journaux des 30, 31 août et 1" septembre apportaient au prince toutes les heures les nouvelles des désastres; elles lui venaient de la Belgique presque instantanément.
LA MlSSItiX DU PRINCE NAPOLEON. 207
On a eu, par des révélations qui eurent lieu en 1878, après la mort de M. Lanza. des détails sur ce qui s'était passé entre le chef de cabinet italien et le prince ?sapoléon à la nouvelle de la capitulation de Sedan. Le prince avait voulu tenter unnouvel effort en faveur de la France. Je laisse parler M. Lanza :
(( Alors, me dit-il, en me voyant entrer, il paraît que ritalie tient absolument à passer pour une ingrate.
« — Xon, Altesse, répliquai-je; l'Italie est plus sensible que vous ne croyez aux malheurs qui accablent la France: elle ne mérite pas le nom d'ingrate, car ringrat n'est pas celui qui est dans l'impossibilité de venir en aide à son bienfaiteur, mais celui qui, le pouvant, refuse de le faire.
« — Quoil vous ne le pouvez pasi s'écria le prince. Xous ne demandons que 70 000 hommes à une nation de 25 millions d'habitants. En quelques jours, vous pouvez envoyer cette armée sur la frontière, la jeter sur Lyon, et là nos troupes en déroute se rallieront autour de vous. C'estmoins un appui matériel qu'un appui moral qu'il nous faut; à la nouvelle qu'une nation accourt à notre secours, rà la vue de votre armée fraîche et non encore découragée par la défaite, nos soldats euxmêmes reprendront courage, l'enthousiasme nous donnera des forces nouvelles, et l'Italie sauvera la
France. Ne voyez-vous pas que ce que nous vous demandons est peu de chose, et qu'avec ce peu, vous pouvez nous sauver? Auroz-vous le cœur de nous refuser cela?
« La voix du prince devenait de plus en plus vibrante et plus pathétique. J'étais à la torture. Le prince s'animait.
(( — Voici, dit-il, en me mettant entre les mains une feuille de papier blanc au bas de laquelle se trouvaitlasigTiaturedeNapoléonlII. J'ai pleins pouvoirs pour accepter vos conditions quelles qu'elles soient; l'empereur a signé d'avance le traité qu'il vous plaira de nous dicter. Je sais que vous, pouvez beaucoup; décidez-vous, Lanza; dites oui.
« — Altesse, répondis-je, c'est inutile. Le voudrais-je, qu'il me serait impossible de vous secourir. Nous sommes en ce moment désarmés. La question romaine nous prend, pour le maintien de l'ordre à l'intérieur, toutes les forces dont nous pouvons disposer. Votre Altesse sait-elle tout le temps qu'il nous faudra pour mettre 70 000 hommes sur le pied de guerre et les concentrer sur la frontière? Demxandez-le à nos hommes du métier, et ils vous répondront : « Pas moins d'un mois. » Avant un mois, le sort de la France aura été réglé. »
« A chacune de mes paroles, l'agitation du prince augmentait. Quand j'eus fini, il éclata en un véritable orage de colère. Il marchait à grands pas
dans rappartement, proférait des paroles incohérentes sur notre ingratitude, exhalait son chagrin que la France nous eût jamais aidés, et une foule de choses que je regrettais de tout mon cœur. » Le prince a confirmé lui-même la vérité du récit itahen : « La scène, a-t-il dit, rappelée par M. Lanza est vraie. » Et il a ajouté :
(( En résumé, dans mes négociations avec les ministres italiens, je trouvai de lafaiblesse, de Findécision, motivées par un sentiment exagéré de leur impuissance ; jamais à ce moment un refus absolu.
(( La défaite de Sedan changea leur attitude.
(( Mon rôle était désormais fini. Je n'avais plus qu'un désir et quiin devoir, c'était de partir. »
On a prétendu que le cabinet italien avait exigé le départ du prince Napoléon en se basant sur la crainte de voir l'Allemagne prendre en mauvaise part la prolongation du séjour du cousin de Napoléon III à Florence.
« Dans notre dernière entrevue, dit le prince, au premier mot (de M. Lanza) sur ce sujet, je l'arrêtai en lui déclarant que l'expression de son désir était déplacée et inutile, que ma décision était prise avant de le voir, et que je partais dans quelques heures.
« Ce qui motivait les insinuations du ministre italien, c'était sa résolution de profiter des événe-
ments pour marcher sur Rome. Je lui dis que je connaissais ce projet, que c'était un motif de plus pour moi de quitter Fltalie. que je ne voulais pas assister à la violation de la convention du lo septembre, bien que je n'eusse pas cessé de considérer Rome comme la vraie capitale de Fltalie. »
Il parait que. bien loin de désirer son départ, le roi Victor-Emmanuel avait fait offrir à son gendre une position honorable dans la famille royale. Le prince refusa :
« Lorsque jembrassai le roi Victor-Emmanuel, a rapporté le prince, il était aussi ému que moi. »
On ne saurait nier que, chargé d'une mission difficile et pour ainsi dire impossible, le prince Napoléon a rempli courageusement son devoir.
Les négociations avec Fltalie furent reprises après le 4 septembre par la délégation de Tours. Ce fut M. de Chaudordy qui fut chargé de les suivre. Mais comme il navait pas connaissance de la mission du prince Napoléon, il ne put s'appuyer sur les démarches faites par lui antérieurement pour exercer une pression sur le gouvernement italien. Celui-ci ne refusa pas tout d'abord: il lit seulement des objections sur le peu de troupes qui restaient à la France et sur Fétat dans lequel elle était tombée, n'ayant plus de forces disponibles.
Quelques conseils de guerre se tinrent à Florence; M. Thiers, à qui M. de Chaudordy avait transmis les renseignements nécessaires, y assista, après avoir terminé sa mission auprès des grandes cours de l'Europe. Mais, en dernière analyse, la négociation échoua.
Ce qui se passa du côté de l'Autriche peut être considéré comme un des épisodes les plus comiques de la carrière de M. de Beust, si fertile pourtant en incidents grotesques. M. do Beust se considérait comme tellement engagé de notre côté, qu'il ne savait comment s'y prendre pour retrouver les bonnes grâces de l'Allemagne victorieuse. Ce fut M. de Bismarck qui lui procura le moyen de sauter le pas. Le chancelier prussien avait été mis au courant de tout par ses espions; il crut que l'occasion était bonne de s'attacher complètement Tempire austro-hongrois; il conseilla au roi de Prusse, qui venait d'être proclamé empereur allemand, d'écrire unelettre autographe àl'empereurFrançois-Joseph. La lettre partit de Versailles et elle amena la réconciliation avec le gouvernement autrichien. Mais pour que cette démarche ne fût pas considérée comme un mauvais procédé vis-à-vis de la France, M. de Beust s'en excusa auprès delà délégation de Tours, en disant que ces nouvelles relations avecl'Allemagne nous aideraient à obtenir de meilleures conditions quand viendraient les négociations de paix,
Pendant que j'étais son collaborateur à la Pre<96e, M. Emile de Girardin m'a dit bien souvent :
« Je suis un partisan très résolu de la liberté illimitée de la presse, du système que j'appelle l'impunité de la presse. Il y a cependant deux choses qui devraient être interdites aux journaux : la première,c'estlapublicationd'unelettresansle consentement de son auteur; la seconde, c'est la divulgation des mouvements des armées françaises de terre et de mer. Le premier cas constitue une violation de la vie privée ; le second est un attentat à la sûreté de l'Etat. Pour ces deux contraventions, pour lesquelles je n'admets point de circonstances atténuantes, je voudrais des amendes très élevées. »
C'est en m'iiispirant de ces idées de M. Emile de Girardin qu'en 1868, lors de la discussion de la loi sur la presse, j'avais proposé ramendement suivant :