‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 16 sur 21 · ARTICLE N 0 U ^■ E A U · texte numérisé non relu

ARTICLE N 0 U ^■ E A U

11 est interdit aux journaux et écrits périodic[ues :

1° De divulguer les faits relatifs à la vie privée sans l'assentiment des personnes qu'ils concernent;

2*' D'imprimer une lettre non tombée dans le domaine de la publicité sans le consentement préalable et par écrit du signataire ;

3° D'indiquer les mouvements des armées françaises de terre et de mer, avant qu'ils aient été publiés par le Journal officiel.

Toute infraction à l'une ou l'autre des dispositions du présent article constitue une contravention passible de oO à 2 000 francs d'amende.

L'amende pourra être portée au double, en cas de récidive.

L'amendement fut retiré avant qu'il pût être imprimé et distribué aux députés. Le premier paragraphe rappelait l'amendement de M. de Guilloutet. Cet amendement avait donné lieu à tant de critiques, et son auteur était l'objet de tant de quolibets, que je pris peur et que je ne me sentis pas le courage de maintenir le mien.

J'avais tort. L'amendement Guilloutet était appuyé par un groupe assez considérable de députés, parmi lesquels il s'en trouvait un certain nombre appartenant à l'opinion libérale. M. Thiers avait encouragé très fort M. de Guilloutet à le déposer.

Comme j'exprimais à M. Thiers ma surprise de le voir si ardent pour un projet émanant d'un membre de Fextrème droite : « C'est que, me répondit-il, vous ignorez quel est le fond de mes idées en matière de journaux. Mon projet de loi sur la presse se réduirait à deux articles : le premier prononcerait la peine de la transportation contre les écrivains qui attaqueraient la constitution du pays ; le second frapperait d'une forte amende quiconque porterait atteinte à l'inviolabilité de la vie privée. »

Cette opinion de M. Thiers ne me fit pas revenir sur ma décision; j'écrivis à la commission pour la prier de considérer mon amendement comme non avenu. Je le regrette, car le paragraphe relatif à la divulgation des mouvements des troupes soulevait une question qui était à l'étude depuis longtemps et qui appelait une solution législative. Dans tous les cas, il était bon qu'elle fût soumise à la discussion.

En présentant au Corps législatif un projet de loi déclarant facultative l'interdiction, par voie de simple arrêté ministériel, de rendre compte par un moyen de publication quelconque des mouvements des troupes et des opérations militaires sur mer et sur terre. M. Emile Ollivier faisait une œuvre qui intéressait au plus haut degré la défense nationale. Tous les arguments qu'on lui a opposés ne sou-

LES INDISCRKTIOXS DES JuURXAUX. 213

tiennent pas l'examen. En temps de guerre, cette loi du silence qu'on lui a si fort reprochée est un devoir patriotique que tous les citoyens doivent s'imposer.

L'opposition qui se fit à cette loi si nationale et si nécessaire fut le fait d'une coalition de journaux que la réserve qui leur était ordonnée menaçait dans leurs intérêts. Au moment où nous engagions la campagne contre F Allemagne, le reportage commençait à prendre un grand développement. Quelle abondante source de nouvelles qu'une grande guerre ! Le projet de loi de M. Emile Ollivier venait se mettre à la traverse de bien des calculs et de bien des spéculations I

M. Emile Ollivier ne faisait du reste que suivre l'exemple de nos ennemis. Dès le 17 juillet, le journal officiel de Berlin publiait l'invitation suivante :

J'ai l'honneur d'inviter les honorables rédactions des journaux paraissant en Prusse à ne donner, à partir d'aujourd'hui, aucune nouvelle, si insignifiante qu'elle soit et qu'elle puisse paraître, sur les marches militaires et les mouvements de troupes.

Berlin, le 16 juillet 1870.

Le ministre de l'intérieur.

Comte CULEMBOURG.

Je ne sais oii j'ai lu une anecdote qui peint bien le journalisme de cette époque.

Un correspondant de journaux était arrivé au quartier général de l'armée du Rhin avec toutes sortes de recommandations plus ou moins puissantes. L'aide-major général, auquel il s'était adressé pour obtenir l'autorisation de suivre la campagne, lui opposait les ordres formels et rigoureux de l'empereur et du maréchal Le Bœuf.

Le journaliste insistait.

— Je suis venu, disait-il, avec l'intention de louer votre talent et votre courage.

— Je ne puis faire d'exception pour personne.

— Mais notre journal est très répandu.

— Raison de plus pour que vous ne soyez pas admis à suivre l'état-major.

A la fin, le journaliste qui traitait avec le général, placé sous les ordres immédiats de l'empereur, comme il l'eût fait avec le secrétaire d'un théâtre pour le service d'une première représentation, laissa échapper ce mot véritablement typique :

— Vous ne voulez pas m'admettre. Vous vous en repentirez, général; nous ne ferons pas de réclame à cette guerre-là !

Ce qu'on doit reprocher à M. Emile OUivier, c'estd'avoirfaituneloi transitoire et exceptionnelle, au lieu d'une loi définitive et applicable en temps de paix comme en temps de guerre. Il y a, déplus, introduit un procédé qui lui donnait un certain cachet d'arbitraire. A (juoi bon un arrêté ministé-

riel pour mettre en mouvement une loi qui intéressait au plus haut degré la sûreté de l'État? Pourquoi aussi restreindre 'application de cette loi de haute police nationale à la seule durée de la guerre? Est-ce qu'il n'y a pas des cas où, même en temps de paix, dans ces situations délicates oii l'honneur national est en jeu, la révélation de certains mouvements de troupes peut passer pour un acte de trahison?

M. Emile Ollivier eut peur à un moment donné du tapage qui se faisait autour de la loi dont il avait provoqué la promulgation. 11 est vrai qu'on lui attribuait des paroles compromettantes au sujet de la presse ; on prétendait qu'appelé à fournir des explications à la commission, il avait dit : « Présentez toutes les observations que vous voudrez; votez tout ce que vous voudrez; vous ne nous empêcherez pas de tuer les journaux qui nous gêneront et que nous voudrons tuer. » Huit jours ne s'étaient pas écoulés que les directeurs des principaux journaux étaient appelés au ministère de la justice et qu'il intervenait entre ces messieurs et le gouvernement une sorte d'entente qui énervait complètement la loi.

Il était convenu en effet que la presse s'abstiendrait de rien publier touchant les mouvements préliminaires de nos troupes, l'établissement ou le déplacement des corps d'armée, l'installation

et la levée des camps, en un mot, rien de ce qui pouvait, en indiquant les dispositions prises par nos généraux et les postes assignés à nos soldats, compromettre le secret des opérations préparatoires. En revanche, une fois la campagne ouverte, liberté pleine et entière était laissée aux comptes rendus de tous les incidents ou événements militaires, du moment qu'ils rentraient, soit dans le domaine des faits accomplis, soit dans la catégorie des mouvements dont Tennemi a forcément connaissance presque en même temps qu'ils s'opèrent.

Cette conférence eut pour résultat de rayer d'un seul trait non seulement l'arrêté ministériel du 22 juillet 1870, mais encore les deux circulaires adressées aux procureurs généraux pour requérir l'application rigoureuse de la loi. Les conclusions qui y avaient été adoptées étaient en outre en opposition à une note publiée quatre jours auparavant pour menacer des amendes prononcées par la loi certains journaux qui continuaient à donner || des nouvelles des mouvements militaires, au grand détriment de la cause nationale.

On avait cru avoir raison des indiscrétions des journaux en établissant au ministère de l'intérieur un bureau de renseignements destiné à fournir à la presse des nouvelles du théâtre de la guerre. On les invita même, dans une note insérée au Journal officiel^ à accréditer auprès du ministère

un de leurs rédacteurs. Mais pour que le bureau des renseignements pût acquérir de l'autorité et justifiât véritablement son nom, il aurait fallu qu'il donnât autre chose que des faits insignifiants et que, de plus, toutes les fois qu'un grand événement se produirait, on se fit un devoir de le faire connaître immédiatement. Or, ce qui arriva à propos du combat malheureux de Wissembourg enleva toute autorité au bureau de renseignements du ministère de l'intérieur; la nouvelle de notre défaite était publiée dans le Times depuis seize heures et par conséquent connue de toute l'Europe, que Paris l'ignorait encore. On ne pouvait plus prendre au sérieux une agence officielle qui, pour des motifs inavoués et, dans tous les cas, inavouables, s'abstenait de faire connaître, aussitôt qu'elle l'avait appris, un fait de guerre de la plus haute importance.

Tout se réunit d'ailleurs pour donner raison aux journaux qui avaient prédit qu'avec le système adopté, on était exposé à n'avoir que des nouvelles frelatées ou à devenir la victime de fausses rumeurs.

C'est d'abord la fausse dépèche du 6 août, qui annonçait une victoire éclatante et qui produisit dans Paris une émotion de joie qui se termina par des explosions de colère.

Ce sont les dépêches émanées du quartier impé-

rial pour annoncer la double défaite de Wœrth et de Spickeren, et qui, rédigées en style burlesque et larmoyant, cherchaient évidemment à donner le change sur l'étendue du désastre.

Ce sont plus tard les dépêches relatives aux mouvements de Bazaine autour de Metz, mouvements qu'on représentait comme résultant de profonds calculs et qui, dans les dépêches allemandes, se transformaient en opérations aboutissant à un siège et à un blocus hermétique.

Ce sont ensuite les demi-confidences que le général de Palikao laisse échapper dans les couloirs de la Chambre, et qui font croire à l'imminence d'une victoire, quand au contraire nos armées marchent à l'aveuglette, et sans que leurs opérations aient pour but la réalisation d'un plan concerté.

Il faut dire, à la décharge du gouvernement, que, du 18 août au 1" septembre, il fut ni plus ni moins que le public réduit aux conjectures, et qu'il était aussi mal instruit que lui du mouvement des armées. Le maréchal Bazaine ne pouvait envoyer que de rares et courtes nouvelles. L'armée de Chàlons était soumise à des influences contradictoires qui rendaient sa marche incertaine; tantôt se rapprochant de Paris parce qu'on la considérait comme une armée de soutien ; tantôt envoyée vers l'Est, parce que l'opinion exigeait que Metz fût

secouru; tantôt dirigée vers les places du Nord, parce que son chef, le maréchal Mac-Mahon, tiraillé entre des plans différents, finissait par n'en plus suivre aucun et allait pour ainsi dire à Taventure. Les seules dépèches échangées entre le ministre de la guerre et le quartier général de larmée de Châlons montrent combien il était difficile au gouvernement de se rendre un compte précis du mouvement de nos troupes. Comment, dès lors, aurait-il pu renseigner les journaux? Les reporters qui se glissaient à grand'peine à la • suite des bagages étaient à cet égard beaucoup plus instruits que lui. C'est cette ignorance des faits qui explique comment s'est formée la légende du glorieux Bazaine. L'immobilité dans laquelle le généralissime laissait l'armée de Metz était considérée comme un trait de génie. « L'histoire, me disait vers le 25 août le général de Beaufort dUautpoul, tiendra un grand compte de la résolution prise par Bazaine; il est parvenu à immobiliser 200 000 Allemands autour de Metz. C'est 200 000 combattants qui sont paralysés pendant que nous refaisons nos armées et que nous réorganisons nos forces. » Le général de Beaufort d'Hautpoul oubliait que ces 200 000 Allemands qui bloquaient Metz tenaient enserrée dans un cercle de fer notre meilleure armée, celle qui contenait tous nos cadres, et que le jour où Bazaine succomberait, notre défaite

définitive ne serait plus qu une question de temps. Parmi les nouvelles que publiaient les journaux sur les mouvements des troupes, il y en avait beaucoup qui étaient purement imaginaires. Mais avec le flair qui les caractérise, les journalistes parvenaient à saisir au passage des faits exacts. Le 23 août 1870, le ministre envoyait aux journaux et faisait insérer dans le Journal officiel Tavis suivant :

Plusieursjoiirnaux recommencent à donner sur les mouvements des troupes françaises des renseignements de nature à compromettre le succès de nos opérations.

Le ministre de Tinlérieur fait un nouvel appel au patriotisme de la presse.

Il est convaincu qu'il suffira, pour obtenir qu'elle garde sur le moindre mouvement un silence absolu, de porter à sa connaissance le fait suivant, attesté par vingt préfets et sous-préfets :

Quand les Prussiens traversent un centre de population leur premier soin est de rechercher les journaux français, qu'ils lisent avec la plus scrupuleuse attention.

Paris, le 23 août 1870.

Cet avis fut renouvelé à deux jours de là, et sous || une forme comminatoire. Le 2o août, le Journal officiel contenait en tête de la partie non officielle la note suivante :

Malgré de nombreux avis donnés à la presse, certains journaux continuent à publier les mouvements des troupes, l'état des garnisons, la composition des corps d'armée, etc.

Le ministre de la guerre se verra désormais forcé d'appliquer la loi dans toute sa rigueur.

Malheureusement, quand ces deux avis arrivaient à la connaissance du public, le mal était fait; certains journaux, sans le vouloir et sans le savoir, avaient instruit Tétat-major allemand d'un des mouvements qu'il lui importait le plus de connaître.

Pendant plusieurs jours, le grand quartier général prussien avait ignoré ce qu'était devenu Mac- Mahon. Vers le 20 août, on y avait intercepté une lettre d'un officier de Metz qui exprimait l'espoir d'être prochainement secouru. Le 22 août, le Public, journal publié sous la direction de M. Dréolle, ami de M. Rouher, insérait les lignes suiv^antes :

Le maréchal Mac-Mahoii a pris la direction de Metz avec une rapidité qui double le mérite de son mouvement.

Le lendemain 23, le Temps publiait une correspondance qui lui était envoyée par l'agence Havas et qui contenait le passage suivant :

J'ai passé la journée d'hier au camp situé dans la plaine de Reims... Cette halte n'est que provisoire. En ce moment même, l'armée de Mac-Mahon se dirige vers le Nord pour aller donner vers l'Est la main à Bazaine. On pense que ces deux armées, une fois leur jonction faite, attendront l'ennemi de pied ferme en s'appuyant sur le quadrilatère formé par Montmédv, Verdun, Thionville et Metz.

Le 25 août, l'agence Havas envoyait également aux journaux la dépèche suivante :

Londres, 25 août.

Le maréchal Mac-Mahoii a quitté Reims lundi soir, dans le but, dit-on, d'apporter aide au maréchal Bazaine.

Enfin, à la même date, un télégramme de Londres annonça, d'après le Temps du 23, « que Mac- Mahon s\Hait subitement décidé à courir à l'aide de Bazaine, bien qu'en découvrant la route de Paris, il compromît la sécurité de la France ; que toute Farmée de Mac-Mahon avait déjà quitté les environs de Reims; mais que cependant les nouvelles reçues de Montmédy ne faisaient pas encore mention de l'arrivée des troupes françaises dans ces parages. »

Les nouvelles arrivaient au grand état-major prussien avec une rapidité foudroyante; car, dès le soir même du 25. le général de Moltke télégraphiait au prince royal commandant la IIP armée allemande :

Bar-le-Duc, le 25 août 1870, à 11 h. soir.

On me télégraphie à l'instant que le journal français le Temps, dans son numéro du 23 août courant, affirme que le maréchal Mac-Mahon a pris tout à coup la résolution de marcher au secours de Bazaine et a déjà quitté Reims avec toute son armée.

C'est à la suite de ces indiscrétions commises par la presse parisienne qu'en quelques heures, à l'état-major allemand, de nouvelles dispositions

furent prises, et qu'un nouveau plan de campagne fut arrêté. Ce plan de campagne reçut le soir même un commencement d'exécution. Il a abouti à l'extermination de notre dernière armée dans le fatal entonnoir de Sedan.

Ce terrible exemple suffirait donc pour démontrer combien il est indispensable d'inscrire dans la législation des dispositions qui interdisent la divulgation des mouvements militaires.

Lors de l'expédition de Tunisie, on a éprouvé vivement les inconvénients qui résultent de la lacune qui existe à cet égard dans nos lois. Au moment où se préparait le débarquement à Tabarca, que l'autorité militaire avait tenu à cacher jusqu'àla dernière minute, le bey de Tunis fut informé du mouvement projeté par un journal de Paris qui tenait ce fait de son correspondant.

Pour se garer à l'avenir contre de pareilles indiscrétions , l'état-major crut devoir suivre l'exemple que lui avaient donné les généraux russes lors de la guerre de 1877 ; ils présentèrent à la signature des correspondants de journaux la formule suivante d'engagement :

Je m'engage sur l'honneur à ne transmettre aucune information, soit directement, soit par télégramme ou par lettre, soit par tiers, sans l'avoir tait au préalabe revêtir du visa du commandant de la colonne expéditionnaire ou des offi-

ciersque celui-ci aura délégués. Je reconnais que tout manquement à cet engagement m'expose à toutes les rigueurs des lois militaires. Je reconnais en outre avoir été prévenu que si le journal au titre duquel je suis accrédité publie des nouvelles de nature à servir l'adversaire de la France, je serai immédiatement conduit au port le plus voisin et que le séjour de TAlgérie me sera interdit.

La plupart des correspondants de journaux consentirent à signer cet engagement. Tous les correspondants de journaux radicaux refusèrent. On a entendu en cette circonstance les journaux répéter les mêmes plaintes et formuler les mêmes critiques que les journaux d'opposition avaient fait entendre lors de la promulgation de la loi du 24 juillet 1870.

L'un des défenseurs les plus ardents de la formule d'engagement, c'étaitM. Francisque Sarcey: (( L'intérêt delà patrie, disait-il, commande qu'on ne se hâte pas de satisfaire une curiosité qui, le plus souvent, n'est que vaine ou stérile. »

M. Francisque Sarcey avait évidemment oublié, au mois d'avril 1881, les lignes suivantes, qu'il écrivait le 25 juillet 1870 :

Nous voulons, outre les récits officiels, lire les détails caractéristiques que donnent tous les reporters et les lettres des officiers en campagne... Mais les inconvénients !... mais les renseignements donnés à l'ennemi ! Permettez-moi de vous le dire, c'est de la plaisanterie !

On prétend qu'en 1866, le général Benedek avait laissé les journalistes libres de suivre son

armée ; mais qu'en même temps il les avait prévenus qu'à la moindre indiscrétion commise par l'un d'eux, il le ferait passer devant un conseil de guerre. L'anecdote est-elle vraie? Je n'en sais rien. Mais qu'aurait-on eu à reprocher au général autrichien si, à la suite d'une indiscrétion qui l'aurait exposé à être battu, il avait fait fusiller le journaliste coupable?

Dans les derniers jours du mois de mars 1870, le prince Napoléon avait pris l'habitude de descendre, après son déjeuner, dans le jardin du Palais-Royal, et de se promener, en fumant son cigare, dans l'allée qui longe la galerie de Valois. Celte allée avait remplacé son petit salon de réception ; c'est là qu'on renvoyait les personnes qui se présentaient pour le visiter.

Je le trouvai, le 28 mars, en compagnie de son aide de camp, le colonel Ragon. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me dit :

— Eh bien ! et le fameux sénatus-consulte !

On venait de publier le projet de sénatus-consulte qui allait servir de base au plébiscite. Je ne cachai pas au prince qu'à première vue ce projet ne

m'allait guère. Il se déboutonna alors complètement, et il mit en pièces le sénatus-consulte. Il s'attaquait [surtout aux articles concernant la régence.

— On veut faire, dit-il, de la loi de régence une partie intégrante de la constitution. C'est ridicule. Une loi de régence est avant tout une loi de circonstance. L'exemple du testament de Louis XIV, déchiré par le Parlement, est là pour prouver ce que valent les précautions prises pour que la régence soit placée entre telles ou telles mains. »

Puis le prince répéta, à diverses reprises :

« Ollivier s'est fait rouler par Routier. L'Auvergnat a, cette fois, triomphé du Marseillais. Rouher est un vieil avoué retors ; il s'est montré plus habile qu'Ollivier. qui a été mis dedans. »

Et après quelques instants de silence :

« Il faut continuer à soutenir le ministère, parce qu'on ne sait pas qui on mettra à sa place; mais c'est bien ennuyeux. Ces gens-là n'ont rien dans le ventre 1 »

A deux jours de là, je rencontrai le prince Napoléon dans le jardin du Palais-Royal, avec M. Ancel, député du Havre. Son mécontentement s'était accru; ses critiques étaient plus acerbes. Il conti-

nuait surtout à insister sur rintroduction dans la constitution de la loi de régence.

— Voyez-vous, me dit mon ancien collèg'ue, quand le prince fut rentré dans ses appartements, c'est là le point qui lui tient le plus au cœur. Il sent qu'après tout le sénatus-consulte est dirigé contre lui. Cela Tirrite d'avoir l'air d'un homme qui a été pris pour dupe ; il a contribué énormément à la formation du nouveau ministère, et ce ministère, sur la reconnaissance duquel il croyait avoir le droit de compter, lui fausse compagnie et se tourne contre lui. dans une circonstance où il avait le plus besoin de l'avoir pour lui. »

Quand il s'agit de soumettre la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple, on discuta, dans le conseil des ministres, la question de savoir s'il n'était pas conforme au nouveau régime constitutionnel que les plébiscites fussent désormais envoyés au Sénat et au Corps législatif, avant d'être présentés au vote populaire. Le prince Napoléon se prononça hautement pour ce système.

— Ce ne serait pas là, lui ai-je dit, l'appel au peuple tel que l'ont entendu jusqu'ici les constitutions impériales...

Il m'a arrêté dès les premiers mots :

— L'appel au peuple, tel que vous l'entendez, s'est-il écrié, c'est le despotisme. Si les Chambres n'interviennent pas, on se trouve livré au moindre

caprice de Fempereur. Son esprit peut s'affaiblir Il peut se trouver livré à des influences occultes. Que devient, en ce cas, Fappel au peuple?

Comme je voulais insister, le prince a ajouté :

« Oui, vous pensez comme Ollivier. Mais Ollivier est absurde. Qu'on fasse un plébiscite, je ne m'y oppose pas absolument; mais je trouve tout cela dangereux. Ce n'est pas l'opposition qui est à craindre, c'est l'indifférence. »

L'opposition du prince alla si loin qu'il fit confidence à un de ses amis que son intention était de ne pas voter le sénatus-consulte. quand il viendrait en discussion au Sénat.

Il y avait cependant, dans le sénatus-consulte, un article qui aurait dû rendre le prince plus indulgent, parce qu'il lui donnait une satisfaction complète sur la question de succession au trône. Le prince Napoléon et ses fils étaient, par cet article, reconnus comme héritiers éventuels, et ce droit de succession allait recevoir la consécration populaire.

Jusque-là la situation du prince et des membres de la famille était régie par le décret organique du 18 décembre 18o2. L'oriaine de ce décret montre combien cette situation était précaire.

Quand il s'agit de rétablir l'Empire, Louis- Napoléon vivait dans le célibat, et il était assez naturel de régler l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte pour le cas où il ne

laisserait aucun héritier direct légitime ou adoptif.

Le futur empereur désigna an Sénat, comme devant être son successeur éventuel, le prince Jérôme-Napoléon, son oncle, et, après celui-ci, sa descendance légitime provenant de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg.

Au Sénat, on ne fit aucune objection au sujet de la personne du prince Jérôme-Napoléon ; mais les sénateurs témoignaient une grande répugnance à admettre comme prétendant au trône son fils, le prince Napoléon. Ils l'accusaient d'avoir pactisé avec les hommes de la Montagne, d'avoir entravé de toutes les façons possibles le gouvernement de son cousin, et de s'être, jusqu'à la dernière minute, montré l'adversaire résolu du coup d'Etat.

Cette portion du sénatus-consulte rétablissant l'Empire menaçait d'être rejetée, quand M. Rouher, toujours avisé, trouva un expédient qui mettait tout le monde à l'aise. Il proposa de laisser à f empereur la faculté de régler lui-même l'ordre de succession au trône. Un article spécial, en consacrant cette faculté, tracerait la procédure à suivre. L'expédient réussit. L'article 4 du sénatus-consulte du 7 novembre 1852 déclara que l'empereur réglerait l'ordre de succession par un décret organique adressé au Sénat et déposé dans les archives.

Ce décret, rendu le 18 décembre 1852, était le seul titre que le prince Napoléon put faire valoir.

Mais ce n'était pas une garantie sérieuse ; car ce qu'un décret avait fait, un autre décret pouvait le défaire. Au contraire, un plébiscite ne pouvait être détruit que par un autre plébiscite, et il n'y avait aucune probabilité à ce qu'on songeât jamais à modifier ce que le suffrage universel allait établir.

Il est probable que ces considérations qui ont dû se présenter tout naturellement à l'esprit du prince Napoléon avaient fini par triompher des mauvaises impressions que lui avait causées l'introduction de la loi de régence dans le sénatus-consulte : car. à la fin d'avril 1870, il était presque rallié au plébiscite ; il était allé passer quelques jours à Prangins, et il en était revenu à peu près converti.

Mais qui avait eu l'idée de mettre la loi de régence dans la constitution? C'étaient évidemment des gens qui avaient voulu plaire à l'impératrice ; c'étaient les Rouher, les Jérôme David, les La Valette, tous ennemis du cabinet. C'était de ce côté que le coup était venu. Le prince ne s'y était pas trompé. Aussi n'était-ce pas sans motif qu'à la lecture du projet de sénatus-consulte, il s'était écrié : « Allons î l'Auvergnat a terrassé le Marseillais I »

Dès que la guerre fut déclarée, on vit nettement quelle avait été l'intention de M. Rouher en insistant si fort pour que la régence devînt une loi constitutionnelle. Dès le 16 juillet, avant même que le cabinet se fût prononcé sur la question, le

président du Sénat disait, dans une allocution adressée à l'empereur :

« Que notre auguste souveraine redevienne dépositaire du pouvoir impérial ; les grands corps de l'Etat Tentoureront de leur respectueuse affection, de leur absolu dévouement ! »

C'était là la dénonciation d'un plan formé de longue main. On se proposait de constituer un conseil de régence, dont la présidence serait conférée à l'impératrice et la vice-présidence à M. Rouher. On devait attribuer les portefeuilles aux membres du conseil. On réunissait enfin dans ce conseil les membres les plus autorisés des différents groupes parlementaires du Sénat et du Corps législatif.

Cette combinaison entraînait naturellement la chute du ministère du 2 janvier. C'était tout particulièrement dans ce but qu'elle avait été formée. On prétendait que ce cabinet, dans sa composition actuelle, n'était pas suffisamment fort devant la Chambre et devant le pays pour la mission dont il allait se trouver investi, pendant l'absence du souverain et surtout lorsque la session serait close.

Dans le conseil qui eut lieu le 17 juillet, les ministres n'eurent besoin que de quelques mots pour avoir raison de Fintrigue : ils démontrèrent à l'empereur que le conseil de régence, tel qu'il

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était proposé, était tout au plus admissible sous le gouvernement personnel et qu'il étaitabsolument incompatible avec le régime parlementaire. Il fut décidé que Fimpératrice remplirait les fonctions de régente absolument dans les mêmes conditions que lors de la guerre d'Italie.

L'impératrice, c'était sa faiblesse, a toujours recherché les occasions d'exercer la régence. Lors de la guerre de Crimée, ?S^apoléon III avait exprimé à diverses reprises lïntention d'aller prendre lui-même le commandement de l'armée. Les ministres s'y. opposèrent de toutes leurs forces ; on prétend même qu'il vint un moment où, pour triompher de l'obstination de l'empereur , MM. Troplong et Baroche s'étaient vus obligés de se jeter à ses genoux. Seule, l'impératrice était de l'avis de l'empereur. Elle disait à la reine Victoria, pendant son voyage à Paris, qu'elle tenait absolument pour le départ de son époux. « Je ne vois pas, disaitelle, qu'il y ait là plus de dangers pour lui que partout ailleurs. » Evidemment, l'impératrice caressait l'idée d'une régence. L'empereur renonça à son projet sur les observations de lord Clarendon.

En 1859, l'impératrice a exercé la régence pendant la guerre d'Italie. Son influence a été déplorable.

Il lui est arrivé de déclarer au Corps législatif, avant même que la campagne fût ouverte, qu'elle

avait foi, quand le jour serait venu, « dans la modération de l'empereur ».

Autour d'elle, on disait hautement que l'empereur ferait la paix avec F Autriche, moyennant quelques sacrifices de la part de cette puissance. (( La guerre, disaient les chambellans, ne saurait se prolonger sans amener les complications les plus graves. Avec rAutriche, puissance conservatrice, la France ne peut avoir qu'un duel au premier sang. »

Quand, après Solférino, la campagne fut brusquement interrompue par la signature des préliminaires de Yillafranca, j'allai voir le prince Napoléon qui s'était retiré dans sa maison pompéienne de l'avenue Montaigne. Je l'avais trouvé mécontent, irrité :

(( Tout le mal, me dit-il, est venu de l'obstination de l'empereur à conserver son entourage, au moment où il entreprenait une guerre révolutionnaire. On a fait la guerre à l'Autriche avec des gens vendus à l'Autriche. On a été bien forcé de faire la paix ; le ministre de la guerre n'envoyait plus de troupes ni de munitions, et le ministre des affaires étrangères, sympathique à nos ennemis, jetait la terreur dans Fàme de l'empereur.

« Et puis, ajoutait le prince, quelle sottise de confier, dans des circonstances aussi graves, le gouvernement de la France à une femme à la

mode ; car Fimpératrice n'est pas autre chose ! »

Le prince Napoléon avait raison. C'est l'impératrice qui a été la cause de ravortement de la campagne d'Italie et de tous les embarras qui en ont été la suite.

En 1865, avant de partir pour l'Algérie, où il allait chercher un adoucissement au mal cruel dont il commençait à ressentir les atteintes, l'empereur non seulement confia à l'impératrice la régence pendant tout le temps que devait durer son absence, mais il fit en outre son testament. Evidemment, il tenait à assurer à l'impératrice la prépondérance dans le cas où une catastrophe inattendue serait survenue.

Rien n'obligeait l'empereur à constituer une régence : en allant en Algérie, il ne quittait pas le sol français; la distance qui sépare la France de ses colonies africaines n'est pas tellement grande que le chef de l'Etat ne put continuer à suivre les affaires. Cette abdication momentanée du pouvoir entre les mains de l'impératrice pouvait flatter la vanité de l'épouse, mais elle n'avait aucune raison d'être au point de vue politique.

Le testament de Napoléon III porte la date du :24 avril 1865; il a donc été écrit la veille du départ pour l'Algérie. Les premières phrases révèlent la pensée qui l'a inspiré :

Je recommande mon fils aux j^irands corps de l'État, au peuple et à rarmée. L'impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la régence.

Cette régence de I860 a contribué à accroître l'importance politique de l'impératrice. Il était bien difficile désormais de lui refuser, sinon l'entrée dans les conseils, du moins la connaissance des affaires de l'Etat, après qu'on lifi en avait confié pendant plusieurs mois la direction presque absolue. Les ministres prirent Thabitude d'aller chez elle et de la mettre au courant des affaires pendantes. C'était de leur part un simple acte de défé- M rence. Mais elle faisait son profit des confidences qui lui étaient faites, et bien souvent l'empereur eut à lutter contre les préjugés et les partis pris que ces confidences faisaient naître dans l'esprit de sa compagne.

A partir de 1865, il y eut aux Tuileries un parti de l'impératrice. Elle avait réussi à gagner un certain nombre de personnalités qui tombaient naturellement sous son influence immédiate. Elle s'était ainsi formé une clientèle importante, à l'aide de laquelle elle s'était constitué dans le gouvernement une sorte de lieutenance honoraire de l'Empire.

C'est le parti de l'impératrice qui avait le plus poussé à la guerre avec la Prusse. C'est lui qui avait exigé que l'empereur prît le commandement

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en chef de rarmée. Son projet, qu'il n'avait pas tardé à dévoiler était, après avoir éloigné l'empereur, de s'emparer de la régence et de profiter de la première victoire pour en finir avec la politique du 2 janvier.

Les lettres patentes du 22 juillet 1870. qui conféraient la régence à l'impératrice, étaient motivées sur l'intention de l'empereur de se mettre à la tète de l'armée. L'impératrice devait en exercer les fonctions à partir du jour où l'empereur aurait quitté la capitale; elle était tenue de se conformer aux ordres et aux instructions contenus dans l'ordre de service général transcrit sur le livre de l'État.

Toutefois, disaient les lettres patentes, notre intention n'est point que l'impératrice régente puisse autoriser, par sa signature, la promulgation d'une loi autre que celles qui sont actuellement pendantes devant le Sénat, le Corps législatif et le Conseil d'État, nous référant à cet égard au contenu des ordres et instructions mentionnés.

Ce document, il y a lieu de le remarquer, portait le contre-seing de M. Emile Ollivier.

L'impératrice ne recevait donc que des pouvoirs très limités. Elle était de plus en présence d'un ministère constitutionnel et parlementaire bien résolu à faire respecter les institutions nouvelles. Elle n'exerçait plus la régence tout à fait dans les mêmes conditions qu'en 1859 et en 1865, c'est-à-

dire à une époque où le pouvoir personnel faisait la base du régime impérial.

Se rendit-elle compte de ce changement? J'en doute fort. L'impératrice a toujours été par nature et par tempérament essentiellement autoritaire. Le mécanisme délicat d'un gouvernement constitutionnel lui échappait complètement. Elle avait naguère montré du goût pour M. Emile OUivier, parce que l'éloquent député de Paris n'aimait pas l'opposition systématique et qu'elle était, comme lui, l'adversaire impitoyable de ce genre d'opposition. Mais quand M. Emile Ollivier, devenu ministre, montra ce qu'il entendait par l'Empire libéra], les sympathies qu'elle lui avait témoignées se changèrent en hostilité. Les ministres avaient cessé d'aller l'entretenir des affaires de l'Etat ; elle voyait là une atteinte à ses prérogatives de régente in petto.

Ce sont les hommes du parti de l'impératrice qui proclamaient hautement que le plébiscite du 8 mai avait été rendu non en faveur de l'Empire libéral, mais au profit de l'empereur seul, et qui cherchaient une occasion de revenir sur toutes les concessions faites depuis 1861. Le mot tant de fois répété depuis : Le parlementarisme 7ious j^Gi'd, date de cette époque. Il est antérieur à la déclaration de guerre. Il a pris naissance dans le boudoir de l'impératrice au mois de mai 1870.

LA RKGEXCE. ■2n

A cette date rll mai\ le cabinet Ollivier paraissait fort menacé. Il venait de refuser au comité plébiscitaire l'autorisation de se constituer en comité électoral permanent. On ne parlait rien moins que d'une coalition entre la gauche, le centre gauche et la droite.

Voici quel était le plan de campagne :

Un membre de la gauche, M. Bethmont, devait attacher le grelot; M. Duvernois viendrait à la rescousse, et M. Nogent Saint-Laurent achèverait la déroute au moyen d'un ordre du jour impliquant la désapprobation de Fattitude prise par M. Emile Ollivier vis-à-vis du comité plébiscitaire et l'invitation adressée au gouvernement d'user, avec sagesse mais libéralement, du droit d'autoriser les comités électoraux permanents.

— La coalition échouera, m'avait dit le prince Napoléon que j'avais vu le matin. En refusant l'autorisation au comité plébiscitaire, le cabinet n'a fait qu'appliquer la loi. La droite ne peut lui infliger un blâme qu'en renonçant à ses principes. Quant à la gauche et au centre gauche, ils sont dans une fausse position; on ne les écoutera pas.

J'avais rencontré un grand nombre de députés, tous s'attendaient à une bataille. Mais la plupart d'entre eux étaient résolus à soutenir le cabinet : « Nous aimons mieux, m'avait dit un membre du centre, le gouvernement tel qu'il est que le

triumvirat La Guéronnière-Duvernois-Girardin.

Le princo Napoléon avait deviné juste. Le plan de campagne avait fait long feu. MM. Bethmont etDuvernois avaient seuls donné. M. Emile Ollivier avait tenu tète à l'attaque; il avait été vigoureusement soutenu par la Chambre qui, à la presque unanimité, avait passé à Tordre du jour.

Dans la tribune des anciens députés où j'avais assisté à la séance, on avait prévu à Tavance cette défaite de la coalition. Mais aussi on se disait qu'en agissant avec tant de vigueur vis-à-vis du comité plébiscitaire, M. Emile Ollivier venait de créer le parti de T empereur, et qu'il mettait ainsi en péril la constitntion nouvelle.

C'était une erreur. L'empereur, j'ai pu m'en assurer par moi-même, avait adopté très sincèrement les réformes constitutionnelles.

Le vote de confiance que venait d'obtenir le cabinet ne l'avait pas raffermi. Il continuait à être l'objet d'attaques incessantes.

Le ministre de Tinstruction publique, M. Mège, m'écrivait le 7 juin :

Tout est toujours dans le même état. Même incertitude dans les esprits, même désarroi dans la Chambre. D'où vient ce mal si préjudiciable aux véritables intérêts du pays? Le pouvoir impérial et la liberté ont remporté une ffrande victoire par le vote plébiscitaire. Les dissensions ministérielles semblaient devoir être écartées, et cependant, voyez ce qui se passe chaque jour.

LA RECtEXCE. 243

Ainsi le découragement avait gagné les membres du cabinet.

De son côté, le prince Napoléon paraissait vouloir se désintéresser de tout ce qui se passait. « Je suis à Meudon, me disait-il, avec Renan et Berlhelot; nous causons science ; nous ne faisons pas plus de politique que si nous étions à cinq cents lieues de Paris. »

M. Jérôme David avait traité le cabinet avec un grand dédain dans une séance toute récente. Le prince Napoléon, tout en blâmant son ancien aide de camp, trouvait qu'il y avait du vrai dans les reproches qu'il adressait à M. Emile Ollivier de ne pas avoir de ligne de conduite, de se montrer tantôt ultra-libéral, tantôt autoritaire à outrance. Il prétendait que M. Emile Ollivier commençait « à en avoir assez» et qu'il ne demandait qu'à s'en aller.

« Une seule chose, me disait-i], pourrait déterminer Ollivier à rester sur la brèche, c'est que l'empereur lui donnât un blanc-seing pour dissoudre la Chambre dans le cas où elle continuerait son système de taquinerie. Mais l'empereur ne voudra pas le lui donner, ce blanc-seing. L'empereur estime beaucoup le talent et le dévouement d'Ollivier, mais, sous le rapport du tact et de la conduite, ce n'est pas son homme. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il le laissât miner en dessous,

en attendant une occasion de s'en débarrasser tout à fait.

(( C'est fâcheux, ajoutait le prince, car, après Oliivier, je ne vois que Rouher de possible. C'est le seul homme de talent qu'on puisse mettre à la tête du gouvernement. Malheureusement, il est tellement impopulaire qu'on ne sait pas ce qui adviendrait si l'on était forcé de le reprendre. C'est Rouher qui fait attaquer Ollivier. »

Ce que le prince ne disait pas, parce que sans doute il l'iprnorait, c'est que M. Rouher et ses amis étaient d'accord avec le parti de l'impératrice.

Le vide se faisait autour du cabinet. Le 1 2 juini 870, j'étais allé à la réception de M. Emile Ollivier. A part les ministres, il n'y avait personne. Pas un seul do ces hommes politiques qui se pressaient dans les salons de la chancellerie au lendemain de Tavënement des ministres du 2 janvier. Je me trompe ; il y avait M. de Forcade La Roquette, qui passait, à tort ou à raison, pour être un de ceux qu'on désignait comme devant faire partie du futur cabinet. M. de Forcade La Roquette était-il venu tenter une œuvre de conciliation et essayer de ramener M. Emile Ollivier vers la droite? Je n'avais pas pu le découvrir, car je n'avais pas vu causer ce personnage avec le garde des sceaux.

Il y avait eu cependant un semblant de replâtrage, et comme tout rapprochement, ne fùt-il

qu'apparent, se fait toujours au détriment de quelqu'un, c'est M. Clément Duvernois qui avait servi de bouc émissaire. On lui avait retiré la direction du Peuple français.

M. Clément Duvernois passait pour recevoir les confidences de l'empereur, et son journal ne faisait, disait-on, que traduire la pensée impériale. Yoyait-il réellement l'empereur et était-il vraiment chargé de répandre dans le public les inspirations du souverain? Il est certain que le Peuple français recevait de fortes subventions de la cassette impériale et que parfois Napoléon III lui adressait des communications. Mais je suis convaincu qu'on a beaucoup exagéré ces relations ; les amis de M. Clément Duvernois les grossissaient à dessein dans un but de camaraderie politique.

Quoi qu'il en soit, M. Clément Duvernois était devenu un embarras. M. Emile Ollivier avait, disaiton, déclaré à l'empereur qu'il faisait du renvoi de l'écrivain favori la condition de la continuation de son concours. M. Clément Duvernois avait été immolé. Il avait cessé d'être le porte-paroles de Tempereur, mais il était devenu l'ennemi acharné du cabinet.

Ce n'était pas certainement un sentiment de sympathie qui avait dicté à M. Clément Duvernois l'interpellation qu'il avait déposée le 12 juillet 1870. Cette interpellation était dirigée contre M. Emile Ollivier. Elle était destinée à combattre les impres-

sions qu'avaient répandues dans la Chambre cette déclaration faite par le garde des sceaux à la nouvelle de la renonciation du prince de Hohenzollern : « Nous n'avons jamais demandé autre chose; l'incident est clos. »

L'interpellation n'avait pas, comme on l'a prétendu, été inspirée par l'empereur. Mais elle avait été approuvée par le parti de l'impératrice. Le duc de Gramont avait compris d'oii partait le coup. Aussi, s'était-il empressé de donner son acquiescement à la demande de garantie. Gomme c'est cette demande qui a amené tous les incidents qui nous ont placés en face d'un affront public fait à notre ambassadeur, on peut dire que c'est le parti de l'impératrice qui est véritablement responsable de la guerre.

Quand, le 28 juillet, l'empereur quittait Paris pour aller prendre le commandement de l'armée du Rhin, il laissait derrière lui, non des hommes dévoués, tout prêts à se réunir dans un seul sentiment, la défense des intérêts et de l'honneur du pays ; mais des coteries hostiles disposées à profiter ' de toutes les occasions pour créer des difficultés et pour se supplanter les unes les autres.

On vient de voir que la première tentative de la coterie du Ghâteau avait été de dénaturer le caractère de la régence, en confisquant tout le pouvoir au profit de l'impératrice. Elle avait échoué. Mais

elle avait néanmoins réussi à avoir gain de cause sur un point important : Timpératrice exerçait les fonctions de régente à partir du jour où l'empereur quittait Paris.

Napoléon III a eu le sentiment de la faute qu'il venait de commettre. Par le fait, il abandonnait le pouvoir dont il était investi : « Il y eut, a-t-il dit plus tard, deux gouvernements : l'un à l'armée, ayant tous les attributs de la souveraineté, sans avoir auprès de lui aucun des intermédiaires légaux pour l'exercer; l'autre à Paris, entouré de tous les dépositaires de l'autorité, mais ne possédant pas toutes les prérogatives du pouvoir. »

Le conflit éclata dès les premiers jours. L'impératrice nommait des généraux, et l'empereur annulait ces nominations qui étaient illégales. On formait, en conseil des ministres, des plans de campagne qu'on pressait l'empereur d'exécuter le plus promptement possible, sans se préoccuper d'un fait important, c'est que l'armée envoyée au Rhin était à peine organisée.

M. de Gramont, tout plein du projet d'alliance qu'il poursuivait avec l'Autriche et l'Italie, conseillait le système offensif comme étant le seul qui put donner de prompts résultats et faire sortir la France de son isolement. Il multipliait les dépêches; il accablait le quartier général de télégrammes. Le ministre des affaires étrangères s'ap-

puyait surtout des sentiments de l'impératrice qui attendait d'heure en heure la nouvelle d'une victoire.

La régente attachait, parait-il, une importance particulière à certains pronostics; on a, en effet, retrouvé aux Tuileries le brouillon de cette singulière dépèche qu'elle adressait, le 31 juillet, de Saint-Cloud au prince impérial :

La petite Malakoff a encore trouvé deux trèfles à quatre feuilles. le te les enverrai. Nous t'embrassons tous.

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