LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN
Le 20 janvier 1884, M. Emile Ollivier m'écrivait de sa villa de Saint-Tropez :
Pourriez-vous me rendre un service ? Serrano est à Paris ; je comptais l'y retrouver, mais je sais qu'il va quitter Paris et donner sa démission. Ne pourriez-vous pas aller le voir de ma part, lui dire que, dans mon histoire, je compte parler de lui très bien et que, ne pouvant recueillir de sa bouche des renseignements, je vous ai prié de les lui demander en mon nom.
Vous savez qu'il était régent au moment de la candidature Hohenzollern. Demandez-lui comment s'est introduite cette candidature, qui en a eu l'idée? Quels ont été le rôle et l'action de Bismarck? S'il est vrai qu'il ait payé Prim? Enfin faites-lui dire tout ce que vous pourrez; faites-m'en ensuite un compte rendu exact comme vous savez les faire. Si Serrano devait être encore à Paris, en avril, époque de mon retour, je viendrais alors causer avec lui.
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERX. 43
Cette invitation de M. Emile Ollivier était pour moi une bonne fortune. J'avais rassemblé de nombreuses notes sur les origines de la candidature HohenzoUern. C'était une circonstance heureuse de pouvoir les compléter que cette occasion qui m'était offerte d'entrer en rapports avec l'homme qui, après Prim, avait, en 1870, rempli le rôle le plus important dans les affaires de l'Espagne.
Aussi je m'empressai d'adresser au maréchal Serrano une demande d'audience :
Paris, 26 janvier 1884.
Monsieur le maréchal,
Mon ancien collègue, M. Emile Ollivier, qui est absent de Paris, et qui aura probablement le regret de ne pas vous y retrouver à son retour, me prie de solliciter de Votre Excellence quelques éclaircissements sur les événements qui ont précédé la guerre de 1870. Je n'ai pas fait partie du ministère du 2 janvier, mais j'ai assez vécu dans le voisinage de M. Emile Ollivier pour comprendre la portée des renseignements qu'il voudrait obtenir.
Dans le cas, monsieur le maréchal, où vous ne verriez aucun inconvénient à m'accorder un entretien, je prie Votre Excellence de vouloir bien m'indiquer le jour et l'heure où je pourrai me présenter à l'hôtel de l'ambassade d'Espagne.
Veuillez agréer, etc..
Alfred DARIMOX.
J'ai joint à cette demande une lettre d'introduction que m'avait envoyée M. Emile Ollivier, et j'ai
attendu la réponse qui ne s'est pas fait attendre. Dès le lendemain le maréchal Serrano m'écrivait :
Paris, le 27 janvier 1884.
Monsieur,
En réponse à votre lettre d'hier, je m'empresse de vous accorder l'entretien que vous demandez, le jour que vous voudrez, de dix heures à trois heures.
Agréez, etc.
Maréchal SERRANO.
Je me suis rendu dès le lendemain à l'ambassade d'Espagne. On m'a introduit dans la salle du trône, qui sert, à ce qu'il paraît, de salle d'attente. Au bout de cinq minutes, un secrétaire est venu me dire que le maréchal ne pourrait me recevoir qu'à deux heures. On avait du traduire la lettre de M. Emile Ollivier en espagnol pour la rendre plus intelligible, et cette traduction, me ditle secrétaire, n'était point encore terminée.
Je suis retourné à l'ambassade à deux heures et j'ai été reçu immédiatement. Je crois bien que, malgré la traduction que l'on venait de lui faire de la lettre de M. Emile Ollivier, le maréchal Serrano n'était pas très éclairé sur l'objet de ma démarche, car il me dit en m'abordant :
— Je viens de relire la lettre de M. Ollivier et je ne comprends pas trop ce qu'il me veut. Mais vous allez me l'expliquer.
LA CANDIDATURE HOHEXZOLLERN. 4o
Il m'a offert très gTacieusement un fauteuil, nous nous sommes assis en face l'un de l'autre, nos genoux se touchant presque, et j'ai développé du mieux que j'ai pu la mission dont j'avais été chargé auprès de lui. Il a manifesté une certaine inquiétude.
— J^espère, m'a-t-il dit, que vous n'allez pas me compromettre.
— Soyez tranquille, monsieur le maréchal, je ne suis ni un reporter ni un interviewer. Je viens tout simplement, au nom d'un homme qui a un grand intérêt à savoir sur qui doivent porter les responsabilités des événements de 1870, m'éclairer sur certains points jusqu'ici restés obscurs. J'ai si peu l'intention de vous compromettre que j'ai réuni dans un questionnaire très court les explications que j'ai à vous demander. Yous me répondrez ce que vous voudrez. J'ai fait une étude toute particulière des pourparlers diplomatiques qui ont précédé la malheureuse guerre de 1870; je vous comprendrai à demi-mot, mais je ne dirai que ce que vous m'aurez dit, et comme vous me l'aurez dit.
J'ai déployé un petit papier, et j'ai posé au maréchal, successivement, les questions que j'avais préparées. L'ex-régent y a répondu avec précision. J'ai remarqué, que, dans son langage, empreint du reste d'une grande franchise et d'une parfaite
urbanité, il ne dépassait pas les limites des explications qui avaient été données parlé gouvernement espagnol, quand celui-ci avait été interrogé sur la participation qu'il avait prise à la candidature Hohenzollern.
La conversation a duré trois quarts d'heure, et je n'ai eu qu'à me louer de la patience que le maréchal a mise à écouter mes questions et à y répondre.
Quand il s'agit de grands événements auxquels un homme d'État s'est trouvé mêJé et où il a eu sa part d'initiative, tous les mots portent, et ils doivent être pesés. Aussi, après une promenade d'une demi-heure sur le boulevard des Invalides, consacrée à remettre un peu d'ordre dans mes souvenirs, je me suis hâté de monter chez moi et de reproduire immédiatement, dans mon carnet de notes, les jugements que l'ex-régent d'Espagne avait portés sur les hommes et sur les choses.
Ce sont ces notes, prises en quelque sorte sur le vif, que je donne ici. Elles ont un caractère documentaire qui n'échappera à personne.
Tout d'abord le maréchal Serrano a tenu à bien établir la situation qu'il avait adoptée au lendemain de la révolution de 1868, à laquelle il avait pris une part des plus actives.
« Je n'ai jamais été convaincu, m'a-t-il dit, de la possibilité d'établir la République en Espagne; je
LA CANDIDATURE HOHEXZOLLERN. 41
voulais un roi. Mon candidat, je l'avoue très franchement, était le duc de Montpensier. J'ai défendu cotte candidature le plus longtemps qu'il m'a été possible. Quand j'ai vu que je ne pouvais pas la faire accepter, je me suis enfermé dans une passivité absolue, me bornant à maintenir la nécessité d'une monarchie et me déclarant prêt à me soumettre à tout roi que les Cortès choisiraient. »
Puis il a ajouté, en appuyant sur chaque mot :
« En cette circonstance, j'ai tenu à conserver l'altitude et le rôle d'unmonarque constitutionnel.»
J'ai pris alors mon petit papier, et j'ai demandé au maréchal la permission de lui poser la première question; il m'a fait un signe d'assentiment, et je lui ai fait ma demande.
Pour cette demande, comme pour les suivantes, et pour les réponses qui ont été faites, je conserverai, si on le veut bien, la forme d'un procèsverbal que je lui ai donnée tout d'abord. Outre que cette forme est plus commode, elle traduira mieux la physionomie de la conversation.
1" question. — Qui a eu l'idée de la candidature Hohenzollern?
«Le maréchal Serrano déclare qu'il l'ignore absolument. Il n'a connu cette candidature qu'au
retour de Prim qui était allé chasser dans les montagnes de Tolède, c'est-à-dire le 1" juillet 1870. Il n'a pu faire d'opposition à ce choix, parce qu'il ne s'en présentait pas d'autre, qu'on lui avait fait le plus grand éloge du prince Léopold, et surtout parce qu'on lui avait assuré qu'il ne sortirait de cette candidature aucune complication du côté de la France.
« L'ex-régent n'a rien su des démarches qui avaient été faites au mois de mars 1869, à Berlin, par M. de Rames, démarches qui avaient éveillé les défiances et les susceptibilités du gouvernement impérial. Tout le monde, dit-il, était à la recherche d'un roi, chacun s'en mêlait. Il est probable que M. de Rames, comme beaucoup d'autres, a agi de son propre mouvement et sous sa seule inspiration.
'( Quant à la personne qui a fait en 1870 des démarches pour ressusciter cette candidature, c'est M. Salazar y Mazzaredo qui est député aux Cor tes. Ce personnage a raconté comment il avait réussi à faire accepter la candidature au prince de Hohenzollern, dans un écrit qui a été publié par tous les journaux du temps et qu'il est facile de retrouver. »
2^ question. — Quel a été le rôle de Prim?
« Sur cette question, le maréchal s'est montré très réservé. Il affirme que Prim ne lui a rien dit de ses démarches. Les Cortès avaient donné un blanc-
LA CANDIDATC'RE HOHEXZOLLERN. 49
seing à Prim. C'est à elles seules que le comte de Reuss devait compte des moyens qu'il avait mis en œuvre pour découvrir un candidat. Il a présenté le prince Léopold, mais le conseil des ministres, réuni à la Granja, sous la présidence du régent, ne lui a pas demandé comment il s'y était pris pour parvenir à ses fins, y)
S'' question. — Quel rôle a joué M. de Bismarck? A-t-il versé de l'argent?
« Le maréchal Serrano croit que Prim a entretenu des correspondances avec M. de Bismarck; mais en ce qui le concerne, il ne s'est jamais enquis de quelle nature étaient ces correspondances, ni sur quels points elles portaient. Indifférent à tout, depuis que la candidature Montpensier avait échoué, il laissait faire, en attendant qu'on lui apportât une solution.
« L'ex-régent ne croit pas que l'argent ait joué un rôle dans l'affaire, ni surtout que Prim ait été acheté. On pressait Prim de présenter un candidat; il a pris celui qui s'offrait sous sa main. »
4^ question. — Lorsqu'on a appris, le 12 juillet, la renonciation du prince Léopold, na-t-on pas délibéré à Madrid si on ne la repousseraitpas, et n'est-ce pas à rinfluence du régent que l'acceptation de la renonciation est due, malgré certaines oppositions?
(( Je n'ai eu, m'a répondu le maréchal, aucune peine à abandonner la candidature Hohenzollern; je n'avais pas inventé cette candidature, et il me suffisait qu'elle fût désagréable à la France pour me déterminer à y renoncer.
« Il ne s'est point manifesté d'opposition proprement dite : tout le monde, dans le conseil, a été d'accord qu'il ne fallait pas amener de complications avec la France. Seulement, il y avait à ménager l'amour-propre espagnol. Si une discussion s'est engagée entre les conseillers de la régence, c'est uniquement sur ce point secondaire. Le débat a du reste été très court, M. Olozaga reçut immédiatement pour instructions de déclarer que la candidature était refusée, et qu'elle ne devait pas se représenter. »
Pendant la conversation, le maréchal a répété à diverses reprises : « Je n'étais qu'un simple régent; les Cortès seules étaient maîtresses; mais j'ai toujours été préoccupé de ne pas blesser la France. »
Bien que les événements qui s'étaient passés dans la Péninsule l'eussent amené à abandonner l'ambassade d'Espagne, le duc de La ïorre tenait évidemment à laisser à Paris cette impression qu'il avait toujours été favorable à notre pays.
Somme toute, notre conversation n'a pas pro-
LA CANDIDATURE HOHEXZOLLERX. 51
duit un grand résultat. La connaissance que j'ai des événements de 1870 me permettait de guider le maréchal Serrano et de le mettre sur la voie ; je crois que c'est cela même qui l'a mis en défiance ; il a craint de trop s'engager avec un homme si bien instruit des événements.
Ollivier, à qui j'ai envoyé mon procès-verbal, m'a écrit :
J'ai reçu votre récit; c'est peu de chose. Mais il fallait aller frapper à cette porte pour savoir s'il j avait quelque chose.
J'avais eu l'intention de reprendre l'entretien, et cette fois de le pousser à fond; mais le maréchal Serrano quitta brusquement Paris et retourna en Espagne.
Dans les jugements qu'on a portés sur la déclaration du 6 juillet 1870, il m'a toujours semh]é qu'on n'avait pas tenu un compte suffisant des circonstances. Je conviens que c'était une œuvre de dépit et de colère, et par conséquent un acte impolitique; mais il y a des moments où il est bien difficile de conserver son sang- froid, et le ministère Ollivier était précisément dans un de ces moments-là.
Le cabinet avait fait preuve en toute occasion de ses sentiments pacifiques : il avait proposé le désarmement; il avait consenti cà la réduction du contingent à 90 000 hommes. Il y a plus : lors de l'accession du duc de Gramont au ministère, quelques journaux allemands avaient exprimé la
crainte que ce diplomate, qui, depuis Sadowa, avait été mêlé à toutes les tentatives faites pour opérer une entente cordiale entre la cour de Vienne et la cour des Tuileries, ne continuât, comme ministre^ la politique qu'il avait suivie comme ambassadeur : « Une pareille attitude, disaient-ils, ferait courir à la France, du côté de la Prusse, les plus grands périls. » Le duc de Gramont avait fait dire par les journaux officieux que c'étaient là des interprétations erronées. Il avait en outre profité de l'interpellation qui avait eu lieu à propos du tunnel du Saint-Gothard. pour formuler les déclarations les plus rassurantes.
M. Emile Ollivier avait été plus loin. Interpellé par M. Jules Favre, il avait répondu le 30 juin :
« Le gouvernement n'a aucune espèce d'inquiétude; à aucune époque, le maintien de la paix en Europe n'a été plus assuré. De quelque côté qu'on regarde, on ne voit aucune question irritante engagée; de toutes parts les cabinets ont compris que le respect des traités s'impose à tous, notamment les deux traités les plus importants auxquels la paix de l'Europe est le plus particulièrentent attachée, le traité de 1836 et celui de 1866, qui assurent la paix de l'Allemagne, sont considérés, de l'aveu de tous, comme devant être inviolablement respectés. »
Et pour accentuer plus fortement sa pensée, M. Emile Ollivier ajoutait:
« Puisque vous parlez de Sadowa, je vous dirai que nous avons fait le Sadowa français, le Plébiscite. »
Et c'est à la suite de ces déclarations très nettes, très sincères et très loyales, qu'on venait lancer dans les jambes des ministres cette candidature Hohenzollern qui remettait en question la paix que l'affaire du Saint-Gothard avait semblé un instant compromettre.
C'est parce que la paix paraissait assurée, qu'au Château, on avait cru pouvoir réunir des médecins pour les consulter sur la santé de l'empereur. Il s'agissait de savoir si, par un traitement convenable, on ne pourrait pas avoir raison du mal chronique dont Napoléon souffrait depuis plusieurs années.
M. Emile Olhvier s'attendait si peu à un incident, qu'il était allé le 1" juillet, à Yillenouvette, chez son chef de cabinet, M. Ernest Adelon, pour assister au baptême d'une cloche, dont sa jeune femme était la marraine.
Dans tous les cas, il était loin de s'attendre que ce serait du côté de l'Espagne que lui viendrait le coup. Dans une circonstance toute récente, ayant à régler avec le gouvernement espagnol certaines
LA DECLARATION DU G JUILLET- oo
questions juridiques, il avait envoyé à Madrid son frère Adolphe, qui lui servait de secrétaire. M. Adolphe Ollivier avait vu à diverses reprises le maréchal Prim, et celui-ci ne Tavait même pas pressenti sur le projet de candidature auquel pourtant il travaillait depuis longtemps : « Prim a été bien coupable envers moi, répétait souvent M. Emile Ollivier, nous avions des relations personnelles; je lui avais envoyé mon frère, et il l'avait laissé repartir d'Espagne sans lui rien dire de son projet. »
C'était en effet la prétention de Prim de tenir cachée jusqu'au dernier moment la candidature Hohenzollern, et Ton sait quel dépit il éprouva quand, le 1" juillet, arrivant des montagnes de Tolède, où il venait d'aller chasser, il trouva son projet éventé. Le parti carliste, qui comprenait l'irritation que cette candidature allait produire en France, s'étaithàté d'en télégraphier la nouvelle à Paris; c'est la Gazette de France qui reçut les premières confidences et c'est par elle que M. de Gramont apprit « que le maréchal Prim avait expédié une députation en Allemagne pour offrir la couronne d'Espagne au prince Léopold de Hohenzollern ». La dépèche était du reste rédigée d'une façon très perfide : on ajoutait que « aussitôt l'acceptation donnée, le maréchal Prim ferait un coup d'Etat pour proclamer le prince prussien,, afin de brus-
quer le dénouement, et qu'il était décidé à se passer de l'intervention des Gortès ».
Le gouvernement français, absorbé par la discussion de la pétition des princes d'Orléans, qui demandaient à être relevés de l'exil, n'avait pas en ce moment les regards tournés du côté de l'extérieur. Aussi la nouvelle de la candidature Hohenzollern produisit-elle sur lui l'effet d'un coup do foudre. M. de Gramont, qui avait eu souvent maille à partir avec M. de Bismarck et à qui le chancelier prussien n'avait pas épargné les quolibets, vit dans le choix du prince de Hohenzollern une injure personnelle. Il perdit littéralement tout son sang-froid. On peut juger des sentiments qui l'agitaient, en lisant les dépêches fiévreuses qu'il adressait à M. Mercier de Lostende, notre ambassadeur à Madrid, et à M. Le Sourd, qui, en l'absence de M. Benedetti, était notre chargé d'affaires à Berlin.
Les réponses que notre ministre des affaires étrangères recevait de ces deux capitales, n'étaient point propres à faire rentrer le calme dans son esprit. A Madrid, Prim opposait des faux-fuyants, cherchait à gagner du temps, employait tous ses efforts pour faire accepter par le conseil de régence la candidature allemande, et hâtait la convocation des Cortès. A Berlin, M. de Thile, ministre des relations extérieures, déclarait que le
LA DbXLARATIOX DU 6 JUILLET. 57
gouvernement prussien ignorait cette affaire et qu'elle n'existait pas pour lui.
A M. de Werther, ministre de Prusse en France, M. de Gramont avait exposé en termes très vifs les difficultés qu'il y aurait à continuer des relations amicales, si l'on cherchait à Berlin à se faire de l'Espagne un appui contre la France. M. de Werther avait répondu par des paroles banales, ce qui avait encore accru l'irritation du ministre.
On prétend que, du quai d'Orsay, M. de Werther était allé place Vendôme, où M. Emile Ollivier en l'apercevant s'était écrié brusquement : « Dites à votre gouvernement que la France n'acceptera pas l'intronisation d'un prince prussien en Espagne.» M. Emile Ollivier a pu exprimer cette pensée, mais il ne Fa certainement pas fait sous cette forme.
On n'était pas encore arrivé, néanmoins, à croire qu'on dût faire de la candidature Hohenzollern un casus belli. Le 3 juillet, le pinnce Napoléon était parti pour Cherbourg où il devait s'embarquer à bord de son yacht pour faire une excursion, en compagnie de MM. Renan et Berthelot, sur les côtes de la Norvège. Son retour était fixé pour les premiers jours d'août. Il n'avait donné Tordre de lever l'ancre qu'après avoir reçu l'assurance que l'afTaire Hohenzollern ne donnerait lieu à aucune complication.
Cependant les journaux tenaient déjà un langage comminatoire. Le Pays disait :
Le succès d'une semblable démarche, s'il était possible, s'il devait réellement amener un roi prussien à Madrid, serait la reconstruction complète de la monarchie de Charles-Quint, en faveur de la maison de Hohenzollern, et cette monarchie se dresserait contre la France au nord et au midi, aux dépens des grands souvenirs de Louis XIV et de Napoléon.
Cela ne doit pas être.... L'empereur Napoléon ne permettra certainement pas à un prince prussien de ceindre la couronne de Charles-Quint.
Le Constitutionnel, dont les rapports avec le cabinet n'étaient un secret pour personne, s'exprimait dans le même style :
Si, comme tout porte à le supposer, le maréchal a ag sans mandat, cet incident se réduira aux proportions d'une intrigue; si, au contraire, la nation espagnole sanctionne cette démarche, nous devons avant tout l'envisager avec le respect qu'inspire la volonté d'un peuple réglant ses destinées: mais en rendant hommage à la souveraineté du peuple espagnol, seul juge compétent en pareille matière, nous ne pouvons réprimer un mouvement de surprise, en voyant confier le sceptre de Charles-Quint à un prince prussien.
Qu'on retienne bien ces deux articles : on va voir les idées qu'ils expriment, et même les expressions qu'ils renferment, passer dans une pièce officielle.
C'est l'interpellation de M. Cochery qui servit
LA DKCLARATIOX DU 6 JUILLET. o9
d'étincelle pour allumer l'incendie. On a attribué à M. Thiers l'inspiration et même la rédaction de cette interpellation. On ne s'est point trompé. M. Thiers ne cachait pas ses sentiments à l'égard de la candidature espagnole; il y voyait un incident qui pourrait troubler la paix de l'Europe. Il était au courant des colères que cette candidature avait soulevées dans les hautes régions gouvernementales, et il considérait que l'intervention du Corps législatif était utile pour amortir le choc et pour ramener le ministère à des sentiments plus calmes.
Quant aux signataires de l'interpellation, ils ont constamment protesté contre toute pensée d'embarrasser le gouvernement. Ils avaient, avant de la déposer, non seulement cru devoir en prévenir les ministres, mais encore les assurer qu'ils pouvaient prendre tout le temps pour y répondre. « Leur but unique, disaient-ils, était de saisir le Corps législatif de la question et d'empêcher ]e gouvernement de prendre sans son consentement une décision irrévocable. »
M. de Gramont a, du reste, rendu justice aux auteurs de l'interpellation. Tout en déclarant, pour obéir à un préjugé qui dure encore, qu'elle était intempestive, il a avoué qu'elle lui a été fort utile, parce qu'elle lui a permis déporter devant le public un débat qu'on cherchait à étouffer à Berlin.
Le langage des ministres devenait de plus en plus belliqueux. Le o, M. de Gramont reçut lord Lvons et lui dit : « La candidature Hohenzollern n'est rien moins qu'une insulte à la France. Le gouvernement ne la souffrira pas. »
Le soir, à la réception de la chancellerie, M. Emile ( )llivier dit à lord Lyons : « Il est impossible de permettre au prince de Hohenzollern de devenir roi d'Espagne. L'opinion publique en France ne le tolérerait pas. »
J'assistais à la réception de M. Emile Ollivier ; j'ai été témoin de l'entretien qu'il a eu avec lord Lyons; j'avais bien vu qu'ils causaient avec une certaine animation, mais j'étais bien loin de me douter qu'ils échangeaient entre eux des paroles aussi graves. Néanmoins, les personnes qui circulaient dans les salons étaient en proie à une émotion profonde : on considérait généralement la candidature FTohenzollern comme une blessure faite à notre honneur national. On se moquait beaucoup de M. Thiers qui, il y avait trois jours à peine, déclarait à la tribune que M. de Bismarck était l'homme de l'Europe qui voulait le plus sincèrement la paix.
M. le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, a consigné dans une dépêche une conversation qu'il a eue avec le duc de Gramont : « Je suis bien aise de vous voir, lui aurait dit celui-ci,
j'arrive de Saint-Gloud où le conseil a été très agité. Vous savez ce qui se passe. » Il exposa l'affaire, puis il ajouta : « Cela ne se fera pas; nous nous y opposerons par tous les moyens, dût la guerre avec la Prusse en ressortir. »
On voit sur quel ton belliqueux les esprits étaient montés.
Cependant. M. de Gramont, dans le langage qu'il avait tenu à M. de Metternich, n'avait pas reproduit exactement les impressions du conseil. Après le dépôt de Tinterpellation Cochery, les ministres s'étaient réunis à Saint-Cloud sous la présidence de l'empereur pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire et sur le parti qu'il y avait à prendre. Aucune résolution ne fut arrêtée; les ministres étaient à peu près tous d'accord sur la nécessité de maintenir la paix; dans tous les cas, ils ne prévoyaient pas l'imminence d'une rupture. Quant à l'empereur, il était plus silencieux que de coutume et se montrait très soucieux. Dès le 3 au soir, il avait exprimé la crainte que l'opposition ne saisît cette occasion de créer de grands embarras, mais les termes dont il se servait pour s'exprimer ne laissaient aucun doute sur son désir de conserver la paix.
L'insuffisance des renseignements reçus le o juillet à cinq heures fit décider qu'il y aurait une nouvelle séance du conseil après le dîner.
Les sentiments de l'empereur n'avaient pas changé lors de cette seconde réunion; après délibération, il fut décidé que M. Emile Ollivier et M. le duc de Gramont rédigeraient un projet de déclaration qui serait examiné et discuté dans le conseil des ministres le lendemain matin 5 juillet.
De cette séance du 6 juillet, il a été publié, dans Y hidépendance belge du 6 mars 1874, une relation qui a soulevé, lors de son apparition, une polémique très vive, mais qui n'a pas été catégoriquement démentie, parce que, comme on le verra tout à l'heure, elle ne pouvait pas l'être. Je supprime de l'article de YIndépendance belge tout ce qui parait n'avoir qu'un caractère conjectural, et je cite le reste dans son intégrité :
(( L'attitude de l'empereur, dans les deux conseils tenus à Saint-Cloud, le o juillet, ne laissa aucun doute aux ministres et aux personnes qui jouissaient de la confiance du souverain sur son désir sincère de conserver la paix.
« Le lendemain 6 juillet, les ministres se réunirent en conseil à la résidence impériale, à dix heures du matin, et quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils virent de prime abord le changement d'attitude de l'empereur !
« M. le duc de Gramont et M. Emile Ollivier avaient rédigé un projet de déclaration à présenter
au Corps législatif en réponse à l'interpellation de M. Cochery. Ce projet fut lu à Tempereur et aux membres du conseil. Le voici dans sa rédaction primitive tel qu'il fut présenté par ses auteurs :
(( Il est vrai que le maréchal Prim a offert au « prince Léopold de HohenzoUern la couronne « d'Espagne et que ce dernier l'a acceptée.
« Mais ]e peuple espagnol ne s'est point encore (( prononcé, et nous ne connaissons pas encore « les détails vrais de cette négociation qui nous « a été cachée.
(( Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir (( aujourd'hui à aucun résultat pratique: nous « vous prions, Messieurs, de l'ajourner.
« Nous n'avons pas cessé de témoigner nos (( sympathies à la nation espagnole et d'éviter « tout ce qui aurait pu avoir l'apparence d'une im- « mixtion quelconque dans les affaires intérieures « d'une noble et grande nation en plein exercice « de sa souveraineté.
« Nous persisterons dans notre conduite, mais « nous comptons sur la sagesse du peuple allemand (( et l'amitié de l'Espagne pour écarter un projet « qui ne tend à rien moins qu'à détruire réquihbre « européen au détriment de nos intérêts. »
« Le conseil entra immédiatement en délibération, discutant paragraphe par paragraphe.
« Le premier paragraphe ne subit aucun changement.
« Au second paragraphe, le mot pas fut remplacé par le mot point, et cette par le mot une.
« Au troisième paragraphe, le mot aujourd'hui fut remplacé par le mot maintenant.
(( Au quatrième paragraphe, le mot V apparence fut remplacé par les apparences.
« C'est sur ce quatrième paragraphe que l'empereur commença à prendre une part active à la discussion, et le premier grand changement apporté sur sa demande fut l'adoption de la phrase suivante annexée à la fin du quatrième paragraphe :
(( Nous ne sommes pas sortis, a l'égard des divers « prétendants au trône, de la plus stricte neutra- « lité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun (( deux ni préférence ni éloignement. »
(( Le changement d'attitude de l'empereur qui s'était manifesté dans la conversation qui, au moment de l'arrivée des ministres, précéda la séance du conseil, se montra alors avec une certaine violence qui frappa d'étonnement les ministres.
« Le cinquième paragraphe fut mis en discussion et l'empereur demande un changement complet après ces mots : Nous persisterons dans cette conduite, mais...
« Il proposa la rédaction suivante :
« Nous persisterons dans cette conduite, mais
a nous ne croyons pas que le respect des droits d'un « peuple voisin nous oblige à souffrir qu une puis- « sance étrangère puisse déranger à notre détri- « ment l équilibre actuel des forces de l Europe et « mettre en péril les intérêts et rJionneur de la (( France. »
(( L'empereur déclara nettement qu'il fallait une déclaration plus positive que celle qui était soumise par MM. OUivier et de Gramont.
« M. Emile Ollivier prit le premier la parole : il déclara qu'il abondait dans les idées de l'empereur, pensant qu'une déclaration nette et ferme du gouvernement français amènerait la paix qu'on désirait conserver. M. le garde des sceaux demanda seulement que, dans la rédaction proposée par l'empereur, il fût ajouté cette phrase, après les mots : Jouissance étrangère : « en pilaçant un de ses princes (( sur le trône de Charles-Quint. ))
« L'empereur dit qu'il acceptait parfaitement la proposition de M. Emile Ollivier.
(V Le tour de parole fut donné à chacun des ministres ; tous, dans la discussion, firent valoir des raisons sérieuses pour ne pas agir trop témérairement ; ils approuvaient, quant au fond, la déclaration proposée par l'empereur, mais pensaient qu'il serait préférable de s'en tenir à la rédaction primitive, qui n'excluait pas la possibilité d'en formuler plus tard, s'il était nécessaire, une plus
nette. L'un des ministres, s'adressant particulièrement à l'empereur, déclara que le terrain était brûlant, et qu'il était dangereux de jouer avec le feu.
(( L'empereur insista de nouveau très vivement pour que sa rédaction fût adoptée, et tous les ministres donnèrent leur approbation, mais non sans une certaine crainte.
<( M. le duc de Gramont proposa alors le sixième paragraphe ainsi conçu :
(( Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas.
« Cette rédaction fut adoptée avec une sorte de satisfaction; elle paraissait comme un correctif à celle du souverain.
(( Le septième paragraphe : « Pour V empêcher, « nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple « allemand et sur F amitié dit peuple espagnol, » fut proposé par l'un des ministres qui reprenait cette phrase du texte primitif, quatrième paragraphe, où elle avait été retranchée pour placer la première déclaration présentée par l'empereur.
«. Une longue délibération suivit cette proposition qui était appuyée par tous les ministres; l'empereur la trouvait superflue, et, après qu'elle fut adoptée, il proposa un huitième et dernier paragraphe ainsi conçu :
« S'il en était autrement, forts de votive appui,
« Messieurs, et de celui de la 7iation, nous sau- « rions remplir notre devoir sans hésitation et sans « faiblesse. »
« Cette dernière phrase fut nécessairement discutée ; plusieurs ministres la trouvèrent téméraire, quoique, cependant, ils ne pensassent pas qu'il en résulterait immédiatement la guerre. Tout le monde comprenait que c'était dans ce dernier paragraphe, qui fut le plus grand point de controverse dans le conseil, qu'était le vrai danger. Ce n'est qu'après la volonté nettement, fermement exprimée par le souverain, faisant prévoir qu'il ne changerait pas d'avis, que les ministres eurent la faiblesse d'adhérer, par déférence, à la déclaration dans les termes proposés par l'empereur et et qui. fermaient la porte à la solution pacifique.
« La déclaration était donc adoptée dans les termes suivants :
« Il est vrai que le maréchal Prim a offert au « prince de Hohenzollern la couronne d'Espagne « et que ce dernier l'a acceptée.
« Mais le peuple espagnol ne s'est point encore « prononcé et nous ne connaissons point encore « les détails vrais d'une négociation qui nous a « été cachée.
« Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir « maintenant à aucun résultat pratique; nous « vous prions, Messieurs^ de l'ajourner.
(( Nous n'avons pas cessé de témoigner nos « sympathies à la nation espagnole et d'éviter « tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une « immixtion quelconque dans les affaires inté- « rieures d'une noble et grande nation en plein « exercice de sa souveraineté; nous ne sommes « pas so7'tis, à P égard des divers jwétendants au « trône, de la plus stricte neutralité, et nous n avons « témoigné pour aucun deux ni préférence ni éloi- (( gnement.
(( Nous persisterons dans cette conduite ; mais « nous ne croyons pas que le respect des droits d'un « peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puisai sance étrangère, en plaçant im de ses princes sur « le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre « détriment l'équilibre actuel des forces en Europe « et mettre en péril les intérêts et l honneur de la « France.
(( Cette éventualité^ nous en avons le ferme espoir, (( ne se réalisera pas.
(( Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur « la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du « peuple espagnol.
« S'il en était autrement, forts de votive appui, « Messieurs^ et de celui de la nation, nous saurions « remplir notre devoir sans hésitation et sans fai- « blesse. »
(( M. Emile Ollivier, qui tenait la plume dans la
séance du conseil pour la rédaction de la déclaration, en donna une lecture complète; elle fut adoptée à l'unanimité ; tous les ministres lui donnèrent leur approbation; mais pour la plupart ce n'était pas avec satisfaction; ils cédaient par déférence.
« M. Emile Ollivier fit immédiatement une minute de la déclaration, au bas de laquelle il mit ces mots : Ne varietur; il la remit à M. le duc de Gramont, qui partait de Saint-Cloud à une heure pour se rendre au Corps législatif. »
Il y eut une explosion d'indignation dans le monde bonapartiste à la lecture de ces révélations inattendues que tous les journaux s'empressèrent de reproduire. Les démentis plurent de toutes parts. Cependant il suffisait de relire avec soin les demi-aveux que le duc de Gramont avait laissé échapper dans sa déposition devant la commission d'enquête sur les événements du 4 septembre, pour voir que l'article de V Indépendance belge sortait d'une plume, sinon complètement instruite, du moins bien informée.
Comme beaucoup de monde, j'étais resté dans le doute sur l'origine de cet article, quand, à quelques jours de là, je rencontrai un attaché du ministère des affaires étrangères, M. le baron de S... A..., qui entretenait des relations suivies
avec M. le duc de Gramont. Il me dit que l'article de V Indépendance belge avait été rédigé sous l'inspiration de ce dernier, qui était fatigué et ennuyé de voir qu'on continuât à faire peser sur lui la responsabilité de la guerre.
Plus tard, je recueillis une version différente de la bouche de M. Emile Ollivier. L'ancien garde des sceaux prétendait que cet article avait pour auteur un ancien secrétaire de M. de Gramont qui lui avait volé des papiers et, entre autres, la minute de la déclaration du 6 juillet.
En août 1879, j'avais rendu visite à M. Emile Ollivier à Passy. Je rentrais à Paris, et un jeune homme que j'avais rencontré chez lui avait manifesté le désir de m'accompagner. Pendant le trajet que nous suivions sur l'impériale de l'omnibus de la Muette, ce jeune homme me fit une confidence qui m'éclaira complètement sur l'origine des indiscrétions du correspondant du journal belge.
Quelque temps après la ])ublication de l'article de y Indépendance, M. de Gramont était venu voir M. Emile Ollivier, et en présence de la personne qui me faisait ce récit, il lui avait raconté l'étrange histoire que voici :
(( J'avais, avait dit M. de Gramont, comme secrétaire depuis mon ambassade à Rome, un Frère mariste en qui j'avais toute confiance. Il m'était
précieux surtout à cause de sa facilité à lire et à parler toutes les langues. Après quelque temps, je m'étais aperçu qu'on fouillait dans mes cartons et surtout dans ceux qui renfermaient mes papiers les plus secrets. Un certain nombre de pièces avaient même disparu. Je me mis à l'affût et je découvris que le coupable n'était autre que mon mariste.
« Quand il se vit découvert, il se jeta à mes pieds, me demandant grâce, et avouant tous ses méfaits. Entre autres larcins, il déclarait avoir soustrait le brouillon de la déclaration du 6 juillet, et l'avoir envoyé en Belgique, oii on l'avait publié dans Y Indépendance belge avec des commentaires. Ces commentaires reproduisaient exactement une note que j'avais rédigée^ pour mémoire, sur les divers incidents de la séance du conseil oii avait été discutée la déclaration. Voilà comme il se fait que, dans son récit, V Indépendance belge a pu suivre la vérité de si près.
« M. Ollivier, a ajouté M. B..., a accepté ce récit comme sincère et n'a pas même essayé d'incriminer M. de Gramont. Mais, parmi les personnes présentes, il n'en est pas une seule qui n'ait mis en doute que le duc inventât cette histoire pour les besoins de la cause, et uniquement pour dissimuler une indiscrétion dont il était lui-même l'auteur. »
Il y a lieu de remarquer, ce qui est presque un aveu, que M. de Gramont laissa passer l'article de V Indépendance hehje sans lui opposer un démenti. On peut donc considérer cet article comme un document historique de la plus haute valeur.
Entre les deux conseils, celui du 5 et celui du 6, Fempereur avait changé de sentiment : pacifique le 5, il se montrait fort belliqueux le 6. On a attribué cette modification dans les idées du souverain à rinfluence de l'impératrice et de son entourage. Dès le 3 au soir, elle s'était montrée fort surexcitée. On prétend qu'à la suite du conseil du o, elle eut avec l'empereur un entretien qui se prolongea jusqu'à une heure du matin, et que c'est à la suite de cet entretien que l'empereur avait montré moins de confiance dans le maintien de la paix.
Un fait qui a passé jusqu'ici presque inaperçu, cY^st que Napoléon III avait, le 5 dans la journée, chargé le maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre, de lui rédiger une note sur la situation de l'armée. Cette note fui remise à Fempereur le 6 juillet. Est-ce avant ou après le conseil? C'est ce qu'il est impossible de décider. Mais cette note a été conservée; elle a été reproduite dans une brochure de Napoléon III : les Forces militaires de la France en 1870, publiée en 1872, sous le nom de M. le comte de La Chapelle. Malgré cela, elle est peu connue, et je crois devoir la consigner ici :
Paris, 6 juillet 1870.
Note sommaire, pour Vcmpcrcur, sur la situation de l'armée.
Quinze jours après l'ordre donné par l'empereur, on aura formé deux armées comptant :
350 000 hommes de toutes armes,
875 bouches à feu avec 1" et 2*^ approvisionnement.
11 resterait :
A l'intérieur 181 500 hommes
En Algérie 50 000 »
A Civita 6 500 »
Total. . . 238 000 hommes Ajoutant les chiffres ci-dessus 350 000 »
On trouve 588 000 disponibles pour la guerre.
Ajoutant non-valeurs. . . . 74 546 hommes
On obtient 662 546 »
comptant à Tarmée régulière.
A ces forces il y a lieu d'ajouter, dès le premier jour, 100 000 hommes de garde nationale mobile habillés, équipés, armés et organisés avec leurs cadres.
A partir de l'ordre impérial, il faudrait environ trois semaines pom^ faire venir d'Afrique sur le Rhin : les 3 régiments de zouaves, les 3 régiments de tirailleurs, et les remplacer en Algérie par 4 régiments d'infanterie de ligne.
Il faudrait plus d'un mois pour faire venir à Marseille et à Toulon les 4 régiments de chasseurs d'Afrique.
J'ai l'honneur de demander à l'empereur de vouloir bien me donner ses ordres à l'heure même où la résolution de Sa Majesté sera arrêtée.
Le Ministre de la guerre :
Maréchal LE BŒUF.
On ne trouve point dans cette note^et esprit d'optimisme et de forfanterie qu'on a si fort reproché au maréchal Le Bœuf. Loin de là, elle renferme, pour qui comprend les sous-entendus, de nomhreuses réserves. L'empereur n'a pas dii s'ahuser sur l'état des forces dont il pouvait disposer.
On remarque que la déclaration du 6 juillet a été insérée tout au long dans le volume que M. Emile Ollivier a publié sous ce titre : le Ministère du ^janvier; — Mes discours. On pourrait croire d'après cela que M. Emile Ollivier en assume seul la responsabilité. Mais, dans le même volume, figure le mémorandum du 15 juillet 1870, qui est bien certainement une œuvre collective. La déclaration du 6 juillet est un des actes de son ministère; c'est à ce titre sans doute que M. Emile Ollivier l'a placée parmi ses discours.
M. Emile OUivier écrivait dans le numéro de V Estafette du ^23 avril 1880 :
Dans la négociation Hohenzoliern, une des résolutions les plus importantes a été arrêtée entre Tempereur et le ministre des affaires étrangères sans la participation du prétendu premier ministre.
Le silence qu'il a cru devoir garder devant le public, il l'avait rompu, dans une conversation que nous avions eue ensemble, le 6 août 1879.
L'incident auquel l'ancien garde des sceaux faisait allusion dans cet article de VEstafette^ c'était la demande de garantie qui fut adressée le 12 juillet par M. le duc de Gramont au gouvernement prussien à Ja suite de la renonciation du
prince de Hohenzoliern. Dans une dépèche qui fui adressée, à sept heures du soir, à M. Benedetti, notre ambassadeur, à Ems, le ministre des affaires étrangères disait :
Pour que cette renonciation du prinjce Antoine produise son effet, il parait nécessaire que le roi de Prusse s'y associe et donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candidature. Veuillez vous rendre immédiatement auprès du roi pour lui demander cette déclaration, qu'il ne saurait refuser, s'il n'est véritablement animé d'aucune arrière-pensée. Malgré la renonciation qui est maintenant connue, l'animation des esprits est telle que nous ne savons pas si nous saurons la dominer.
On a toujours prétendu que c'est cette demande qui avait irrité le roi de Prusse et qui l'avait déterminé à refuser de poursuivre les négociations avec le représentant de Tempereur. Elle avait, dans tous les cas, singulièrement surpris et déconcerté notre ambassadeur; car, dans les années qui ont suivi la guerre, M. Benedetti m'a dit souvent :
(( Tâchez donc de savoir d'Ollivier ce qui l'a déterminé, à la suite de la renonciation du prince de Hohenzoliern, à réclamer des garanties pour l'avenir et à changer ainsi la base des négociations. C'est cette nouvelle prétention qui a rendu tout impossible. »
Avant même que M. Emile Ollivier en eut fait Taveu implicite, on savait que la demande de ga-
rantie n'avait jamais été soumise au conseil des ministres, et que la question avait été engagée par M. le duc de Gramont, à la suite d'une conversation avec l'empereur, et à l'insu et sans la participation de ses collègues.
A quels arguments avait-il cédé pour se livrer à une démarche aussi grave? On a raconté que c'est une lettre de l'empereur qui lui avait inspiré sa dépêche. Mais cette lettre, d'après tous les gens au courant des choses, aurait été écrite après coup et pour justifier une négociation déjà engagée. Et de fait, dans son livre : la Prusse et la France avant la guerre, M. de Gramont expose les faits de telle façon qu'on ne peut pas prendre le change ; il a envoyé la dépêche à M. Benedetti à sept heures, c'est-à-dire à son retour de Saint- Cl oud, et la lettre de l'empereur lui est parvenue à dix heures du soir, c'est-à-dire trois heures après l'expédition de la dépêche.
Cette lettre de l'empereur, il faut la citer ; car, outre qu'elle montre les préoccupations auxquelles Napoléon III était en proie, elle laisse deviner la conversation qui eut lieu entre lui et son ministre dans l'après-midi du 12.
Palais de Saiiu-Cloud, le 12 juillet 1870.
Mon cher duc, en rélléchissant à nos conversations d'aujourd'hui, et en relisant la dépêche du prince Antoine, je vois qu'il faut se borner à accentuer davantage la dépêche
que vous avez dû envoyer àBenedetti, en faisant ressortir les points suivants :
J° Nous avons eu affaire à la Prusse et non à l'Espagne;
2° La dépêche du prince Antoine adressée à Prim est un document non officiel pour nous, que personne n'a été chargé en droit de nous communiquer;
3° Le prince Léopold a accepté la candidature au trône d'Espagne, et c'est le père qui y renonce;
4'' Il faut donc que Benedetti insiste, comme il un aVordre, pour avoir une réponse catégorique par laquelle le roi s'engagerait pour l'avenir à ne pas permettre au prince Léopold (qui n'est pas engagé) de suivre l'exemple de son frère et de partir un beau jour pour l'Espagne;
0° Tant que nous n'aurons pas une communication officielle d'Ems, nous ne sommes pas censés avoir eu de réponse à nos justes demandes;
6^ Tant que nous n'aurons pas cette réponse, nous continuerons nos armements ;
7*^ 11 est donc impossible défaire une communication aux Chambres avant d'être mieux renseigné.
Recevez, mon cher duc, l'assurance de ma sincère amitié.
NAPOLÉON
Le dernier paragraphe de la lettre faisait allusion à la demande d'interpellation déposée au début de la séance par M. Clément Duvernois, demande qui s'était produite sans que Tempereur eût été consulté.
Quoi qu'il en soit, M. Emile Ollivier, pas plus que ses autres collègues du cabinet, n'avait été mis dans la confidence de la tournure nouvelle donnée aux négociations, et c'est par hasard qu'il l'apprit.
Le 12 juillet, dans la soirée, M. Emile Ollivier
était encore dans les mêmes sentiments qu'il avait exprimés avant l'ouverture de la séance du Corps législatif. On sait qu'il avait montré la dépêche du prince Antoine à différentes personnes et qu'il leur avait dit :
« Xous n'avons jamais demandé que le retrait de la candidature du prince de HohenzoUern ; nos communications avec la Prusse n'ont jamais porté sur le traité de Prague. La candidature du prince de HohenzoUern est retirée. L'incident est terminé. «
iVvec M. Thiers, M. Emile Ollivier avait été plus explicite. Après qu'il avait reçu communication de la dépêche de M. Olozaga, M. Thiers lui avait dit: « Maintenant, il faut vous tenir tranquille. — Soyez rassuré, avait répondu le ministre, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper. »
Donc, le 6 août 1877, j'étais allé à Passy communiquer à M. Emile Ollivier un article du Figaro : Où en sont les honapartisies? qui faisait un certain hruit. En route, j'avais rencontré le duc de Gramont qui m'avait appris que cet article était de Léonce Dupont. Cette rencontre de M. de Crament avait reporté mon esprit vers les choses de la guerre de 1870, et comme je trouvais M. Emile Ollivier disposé à ahorder ce sujet, je m'enhardis à l'interroger sur les motifs de la demande de garantie :
— Elle a été faite, me répondit-il, sans moi et en dehors de moi.
Et comme je m'étonnais que, sur une question aussi importante, il n'eût pas été consulté, il me fît le récit suivant :
« Dans la soirée du 12 juillet, je m'étais rendu au ministère des affaires étrangères ; je n'y allais point pour une conférence, mais en simple visiteur, et la preuve, c'est que je m'étais fait accompagner par une femme. A peine avions-nous été introduits dans le salon, que M. de Gramont me fit entrer dans son cabinet, et me donna communication de la lettre qu'il avait reçue de l'empereur et de la dépèche qu'il avait adressée à Benedetti.
« La lecture de la dépêche me causa une impression douloureuse : « Vous allez tout droit à la « guerre, fis-je remarquer au duc de Gramont, ou « tout au moins vous rendez la conservation de la (( paix fort difficile. »
« Mon observation donna lieu entre nous à une altercation assez vive. Elle ne prit fin que lorsque le ministre des affaires étrangères eut consenti à adresser à Benedetti une dépêche qui atténuait la première. Pour plus de précautions, cette dépêche fut expédiée en double expédition, en mettant une heure de distance entre chaque copie.
(( Malheureusement, quand cette seconde dépêche
parvint à Ems, noire ambassadeur avait vu le roi de Prusse et en avait reçu la réponse que tout le monde connaît. L'entretien ne put être renoué ; Benedetti ne put expliquer ce que nous voulions, et les événements suivirent leur cours.
« On ne peut pas dire, et sur ce point M. Emile Ollivier a insisté tout particulièrement, que le duc de Gramont avait changé les bases de la négociation; au fond, nous avions toujours demandé la même chose; nous voulions que le prince de Hohenzollern renonçât à la candidature au trône d'Espagne et qu'il ne put revenir sur sa renonciation. Mais dans sa dépêche du 12 juillet, datée de sept heures du soir, le duc de Gramont avait trop accentué sa demande; il avait trop vivement insisté sur un point qui jusque-là avait été laissé dans l'ombre, et en cela il allait au-devant d'un embarras sérieux.
« En engageant des négociations dans cette voie sans la participation de ses collègues, a ajouté M. Emile Ollivier, le ministre des affaires étrangères manquait de procédés vis-à-vis d'eux et surtout vis-à-vis de moi. Puisqu'il donnait une autre forme aux négociations, il aurait dû me prévenir. C'était là, dans une certaine mesure, un retour aux agissements du gouvernement personnel. L'empereur et le duc de Gramont auraient dû se souvenir qu'ils étaient en présence d'un cabinet
responsable . Mais il n'y a rien de plus ; c'est une faute parlementaire, ce n'est pas une faute politique. » Là est la vérité. Qui sait quelle direction auraient pris les événements, si la lettre de l'empereur avait été communiquée au cabinet, et si la dépêche envoyée à M. Benedetti avait été au préalable soumise à une discussion approfondie?
Les intentions ne comptent pas dans Tliistoire. Les actes obéissent à la logique des événements, et non à la volonté des hommes, souvent suspecte, presque toujours inconsciente: ils reçoivent leur interprétation des effets qu'ils produisent, la plupart du temps, à Finsu de leurs auteurs.
M. Clément Duvernois a déposé le 12 juillet 1870 une demande d'interpellation incendiaire, qui a exercé sur le cours des négociations engagées à Ems une influence désastreuse. Le 13 octobre 1871, l'ex-ministre du commerce du gouvernement de la régence, devenu rédacteur en chef de Y Ordre, a essayé dans son journal de donner à son interpellation un sens tout à fait inoffensif. Il est facile de montrer que cette justification rétrospective n'a
aucune valeur, et que M. Clément Duvernois reste écrasé sous le poids de l'immense responsabilité qu'il a encourue.
J'ai très présentes à l'esprit les circonstances dans lesquelles l'interpellation s'est produite.
M. Emile Ollivier venait de communiquer à diverses personnes, sur le pont de la Concorde et dans les couloirs du Corps législatif, la dépêche de M. Olozaga annonçant le désistement du prince Antoine de Hohenzollern. Il avait déclaré que, quant à lui, il considérait l'affaire comme terminée.
L'occasion parut bonne aux hommes de l'extrême droite qui, depuis quelques jours, minaient sourdement le ministère, de le prendre en flagrant délit d'anti-palriotisme et de le renverser. On ne pouvait aboutir à ce résultat qu'en opposant à la politique pacifique de certains membres du cabinet une politique ultra-belliqueuse. Aussi une agitation très vive se produisit à la salle des conférences, à la suite de la communication faite par le garde des sceaux dans les couloirs. « Cette dépêche n'a aucune valeur, répétait-on; la renonciation de père Antoine n'engage pas la Prusse. Il faut demander des garanties. »
On vit, quelques minutes avant l'ouverture de la séance, un certain nombre de membres s'enfermer dans un bureau. On remarquait parmi eux M. Clément Duvernois. C'est là qu'on décida la rédaction
d'une interpellation que celui-ci devait déposer. Cette rédaction était arrêtée d'avance ; car le Gaulois dans ses Échos parlementaires y datés de 1 h. 50 m., imprimait ces lignes :
M. Duvernois, s^ U^ affaires tournent à la paix, interpellera le ministère.
Et le journal donnait le texte de l'interpellation telle qu'elle fut lue à la tribune une heure plus tard.
Quelle était à ce moment la situation de M. Clément Duvernois? C'était un favori en disgrâce. Après avoir rempli pendant longtemps les hautes et délicates fonctions de journaliste attitré deTempereur, il venait d'être mis à l'écart et avait même cessé de jouir de ses petites entrées aux Tuileries. C'était M. Emile OUivier qui avait exigé le renvoi de l'écrivain qui passait pour recevoir les plus secrètes confidences du souverain, et qu'on surnommait au Château la plume de r empereur .
M. Clément Duvernois avait pris une part très active à la formation du ministère du 2 janvier. 11 avait même fait partie de ce ministère pendant deux heures; mais des considérations purement personnelles l'avaient fait écarter. Il avait paru se résigner d'abord; il avait espéréque, grâce à sa position auprès de Napoléon III, il aurait sur le ministère une action indirecte. Mais de simple donneur de conseils il était arrivé, par une pente insensible, et son
tempérament Vy portant^ à prendre vis-à-vis des ministres, et notamment vis-à-vis de M. Emile Ollivier, une attitude d'opposant, qui n'avait pas tardé à devenir gênante. La lutte avait pris peu à peu un caractère d'aggression qui faisait croire à des dissentiments entre l'empereur et ses conseillers. A propos d'un article sur la loi relative aux conseils généraux, M. Emile Ollivier avait nettement posé la question du renvoi du favori. L'empereur s'était rendu aux observations des membres du cabinet. La direction du Peuple Français diS^ni été retirée à M. Clément Duvernois. qui avait le lendemain fondé le Volontaire.
A la suite de ces incidents, l'écrivain disgracié avait cherché un appui auprès des députés qui se montraient les adversaires les plus décidés de M. Emile Ollivier, et comme ces députés siégeaient à droite, c'est naturellement vers la droite extrême que l'ancien journaliste de gauche avait recruté des auxiliairos.il ne dissimulait nullement son but : il voulait renverser le ministère.
Les déclarations pacifiques formulées par M. Emile Ollivier dans les couloirs de la Chambre lui parurent le prétexte qu'il cherchait. A peine le secrétaire avait-il achevé la lecture du procès-verbal, que M. Clément Duvernois se précipita à la tribune et donna lecture de son interpellation qui était ainsi conçue :
L'INTERPELLATION DUVEKNOIS. 87
« Nous demandons à interpeller le cabinet sur les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler pour éviter un retour de complications avec la Prusse. »
Le texte de cette interpellation fut porté à Saint-Cloud par M. le duc de Gramont. On a prétendu qu'elle avait été inspirée par l'empereur. C'est un point que M. Clément Duvernoislui-même a pris le soin de réfuter. « L'empereur, a-t-il dit. « ne la connut même pas, et quand il la connut « après coup, il ne dut pas l'approuver. »
L'empereur a consigné son sentiment dans un écrit qui est devenu fort rare. En 1871, parut à Genève sous la signature de M. le marquis de Jaucourt, une brochure portant ce titre : Des relations de la France avec r Allemagne sous Napoléon 111. On a su depuis que cette brochure, dontpeu d'exemplaires avaient pu pénétrer en France, avait pour auteur Napoléon III lui-même. Voici quel sens l'empereur attribuait à l'interpellation de son ancien favori :
« Le vote du Corps législatif n'était pas douteux. Il y eut un moment où les ministres parurent incliner vers les idées de paix; un ordre du jour de M. Clément Duvernois faillit renverser le cabinet : ceci se passait le 12 juillet. »
L'interprétation donnée à la démarche de
M. Clément Diivernois par M. le duc de Gramont est encore plus nette :
« On vint m'annoncer qu'aussitôt après la lecture du procès-verbal, M. Clément Duvernois avait pris la parole en ces termes: (Suit le texte de Finterpellation.) Or ces garanties que nous comptions stipuler et que nous cherchions à obtenir, c'était précisément la participation du roi au désistement du prince de Hohenzollern, participation sinon directe et explicite, comme nous Favions espéré au début des négociations, du moins indirecte et implicite, résultant de la communication par le roi du désistement du prince...
« Après l'entrevue avec l'ambassadeur de Prusse, je me rendis à Saint-Cloud pour en conférer avec l'empereur. Celui-ci regrettait l'interpellation^ parce qu'elle obligeait son gouvernement de hâter le moment des explications que la prudence au contraire commandait de différer le plus longtemps possible. Cependant la pensée de cette interpellation répondait d'une façon si évidente au sentiment de la majorité parlementaire, à celui de l'opinion publique dont presque toute la presse se faisait Tardent interprète, qu'il était impossible de n'en pas tenir compte; on ne pouvait pas accepter le désistement du prince Antoine sans stipuler des garanties. Il fallait, je le répète, s'associer dans une certaine mesure au sentiment national, si on vou-
lait conserver encore une chance de pouvoir le contenir en deçà d'un recours aux arm^s ! »
A Ems, l'interpellation fut considérée comme un acheminement vers de nouvelles exigences. Notre ambassadeur à Berlin, M. Benedetti, réfugié à Londres, écrivait le 12 décembre 1870 une lettre au journal anglais the Standard^ qui a été bien souvent citée. On y lisait ces lignes significatives:
Quelques membres du Corps législatif qui considéraient comme insuffisantes les concessions qui nous avaient été faites se proposaient d'interpeller le gouvernement à cet égard. Ils avaient l'mtention de demander qu'on exigeât de la Prusse des engagements, afin que dorénavant aucun prince de la maison Holienzollern ne pût monter sur le trône d'Espagne. Il est vrai que cette interpellation fut ajournée; mais le sujet de cette question fut indiqué publiquement à la tribune, et le ministère prit la résolution de m'envoyer de nouvelles instructions, afin d'agir conformément à l'esprit du public.
Je peux avancer, sans crainte d'être démenti, que j'avais accompli mes premières instructions très beureusement, et sauvé la paix des dangers dont la menaçait la candidature du prince Léopold, lorsque nous élevâmes les nouvelles prétentions qui nous conduisirent à cette guerre fatale.
Après les déclarations si nettes, si concordantes de Napoléon III, du duc de Gramont et de M. Benedetti, aucun doute ne saurait s'élever sur TefTet produit par l'interpellation de M. Clément Duvernois. Elle conduisait le gouvernement impérial à
no NOTES SUR LA GUERRE DE 1870.
formuler une demande de garantie, et cette garantie, on la voyait là seulement où on pouvait la voir, c'est-à-dire dans l'engagement pris par le roi de Prusse de s'opposer à ce que la candidature Hohenzollern se renouvelât àTavenir. M. Clément Duvernois n'avait pas eu besoin de développer son interpellation : les députés de la droite à la salle des conférences, les journalistes dans les tribunes et dans la salle des Pas-Perdus, en indiquaient nettement le but : « La déclaration, disaient-ils, « est signée seulement par le père du prince de (( Hohenzollern; le gouvernement ne saurait, à « l'heure qu'il est, se considérer comme satisfait. «
C'était, comme on l'a dit, le parti de la guerre à tout prix qui prenait ses précautions contre le parti de la paix et qui dictait au ministère sa règle de conduite. Malheureusement l'empereur et M. de Gramont obéirent ; les autres gémirent , mais laissèrent faire.
On est là en présence de faits précis. Cependant M. Clément Duvernois n'a pas seulement cherché à se disculper; il a, avec une candeur qui ressemble fort à de l'effronterie, essayé de donner le change à l'opinion. Suivant lui, on s'est trompé sur ses intentions ; on a prêté à son interpellation un sens qu'elle n'avait pas et qui était bien loin de son esprit.
Au mois d'octobre 1871, M. Clément Duvernois, qui s'était tenu jusque-là éloigné de la France,
I/IXTERPELLATIOX DT"VERXOI.S. 91
venait de rentrer à Paris, et il avait pris la direction du journal bonapartiste fOrclre. Le journal le Soi?' avait rappelé, à cette occasion, le rôle que l'ancien rédacteur du Peuple français et du Volontaire avait rempli le 12 juillet 1870, et avait raconté riiistoire de sa demande d'interpellation.
« Ainsi, avait dit le Soir^ au moment où le ministère obtenait cette victoire diplomatique du retrait de la candidature Hohenzollern, ce n'était pas un membre de l'opposition, mais un député dont les relations personnelles avec l'empereur n'étaient un mystère pour personne, qui venait déclarer cette victoire insuffisante, et qui poussait les ministres à exiser du roi de Prusse des sraranties pour éviter le retour de nouvelles complications. Tout le monde sait que cette invitation de M. Clément Duvernois fut écoutée par malbeur, et que ce fut sur cette demande de garanties que la guerre éclata. »
Après une attaque aussi directe, il était impossible à M. Clément Duvernois de garderie silence dans lequel il s'était enveloppé jusque-là. Il fit^ le 15 octobre 1871 , la réponse suivante, qui forme une pièce importante du dossier de la guerre de 1870 :
(( Quelle était la pensée de son interpellation? « La pensée de cette interpellation était qu'on
ne pouvait pas accepter le désistement du prince Antoine sans stipuler des garanties.
« Etait-ce une opinion fausse? En ce cas, M. Duvernois et M. le comte de Leusse avaient pour complices la majorité des journaux.
« Si la candidature du prince de Hohenzollern s'était produite ce jour-là pour la première fois, il n'y aurait eu aucune difficulté. Il fallait accepter avec empressement un désistement pur et simple. Mais la situation n'était pas celle-là. Tout le monde savait que l'année précédente la même candidature s'était produite; tout le monde savait qu'à ce moment la candidature avait été abandonnée; tout le monde savait qu'à ce moment — en 1869 — la France avait fait connaître qu'elle ne pouvait pas accepter la candidature du prince de Hohenzollern. La Prusse savait donc ce qu'elle faisait en reprenant secrètement cette affaire, et rien ne garantissait qu'assoupie de nouveau, la question ne se réveillerait pas quelques mois plus tard.
« D'un autre côté, l'imminence d'un conflit entre la Prusse et la France était tellement évidente que, tout le monde la prévoyant, la prospérité nationale s'en ressentait. Quelques jours auparavant, l'afîaire du Saint-Gothard passionnait la Chambre, et nous savions que le passage du Mein était une question de semaines et de jours.
« Il fallait doue profiter d'un incident qu'on n'avait pas cherché, pour stipuler des garanties, et créer, entre les deux pays, un modus vivendi "^Ml^ conforme à tous les intérêts. Après la note du 6 juillet, il était impossible de se contenter de la dépêche du prince Antoine.
« Il n'y avait plus qu'une chance pour la paix : renverser le cabinet qui avait engagé la question, et stipuler des garanties qui changeraient le terrain des négociations. C'est le but que poursuivit M. Duvernois, et il l'eût exposé si son interpellation eût été discutée. Ses amis politiques pourraient en témoigner :
« Le cabinet, voulait-il dire, a eu tort d'engager la question par une note publique. Il valait mieux négocier d'abord, car la publicité en ces matières est toujours le principal obstacle à un arrangement. La publicité a éveillé le point d'honneur des deux côtés du Rhin; ce n'est pas par une satisfaction illusoire que l'on apaisera l'opinion. Ou bien, il fallait, comme l'an dernier, sous le ministère Rouher-La Valette, négocier secrètement et se contenter d'une satisfaction provisoire; ou bien, en faisant une sorte de scandale, il fallait être résolu à obtenir une satisfaction décisive.
« Quelle garantie faut-il demander?
(( Les précédents l'indiquent, et la nature même des choses ne l'indique pas moins. Nous sommes
vis-à-vis de la Prusse dans un état de contlit permanent; hier, c'était l'affaire du Saint-Gothard; aujourd'hui, c'est l'affaire de Hohenzollern ; demain ce sera autre chose.
u Pour mettre un terme à cette situation, il n'y a qu'un moyen, c'est de reprendre la proposition de désarmement mise en avant par l'Angleterre.
« Il y a quelques mois, lord Clarendon a insisté à deux reprises auprès de la Prusse pour obtenir le désarmement. L'Angleterre trouvera donc naturel que nous reprenions la proposition pour notre compte, car le désarmement est la seule garantie qui puisse nous assurer des bonnes intentions de la Prusse. »
« Cette politique suivie par un cabinet moins engagé que le cabinet Ollivier pouvait aboutir au maintien de la paix, parce qu'elle donnait à l'Europe le temps d'intervenir efficacement. En tous cas, elle faisait gagner du temps et déplaçait les débats. » (Ordre du lo octobre 1871.)
Je n'ai pas à discuter le mérite de cette explication; lorsqu'elle se produisit, elle ne fut prise au sérieux par personne, pas même par les rédacteurs de V Ordre. Dans Je public, on s'étonna que M. Clément Duvernois, après avoir laissé s'accréditer,pendant plus d'un an, sans soulever la moindre protestation, une version de sa pensée qui lui don-
L'INTERPELLATION DUVERNUIS. 95
liait une gTaiicle part dans la responsabilité de la guerre, se ravisât tout à coup et cherchât à faire avaler une bourde qu'il ne se donnait même pas la peine de revêtir du vernis de la vraisemblance. Yoici ce qui s'était passé.
Au mois d'octobre 1871, c'était une sorte de motd'ordredans lepartibonapartistede restreindre la culpabilité de la guerre à un petit nombre de personnages politiques qu'on sacrifiait à la rancune décorée du nom de raison d'Etat. On avait choisi un ou deux boucs émissaires, qu'on avait chargés de tous les péchés d'Israël. Tout le monde savait queM. ClémentDuvernois avait été, en juillet 1870, un des promoteurs les plus ardents de la guerre avec la Prusse. Mais à cette date de 1871, on avait besoin de sa plume; pourvu qu'il présentât une justification quelconque de la conduite qu'il avait tenue, on était tout prêt à passer l'éponge sur ses démarches les plus compromettantes : il avait été l'adversaire du ministère Ollivier ; cela suffisait à le rendre blanc comme neige.
Il paraît que c'est M. Rouher qui avait fourni à M. Clément Duvernois les moyens de transformer son interpellation belliqueuse de juillet 1870 en motion pacifique. Celui-ci, aussitôt que s'était produite l'attaque du journal le Soir, aurait été trouver l'ancien ministre d'Etat et l'aurait consulté sur ce cas embarrassant. M. Rouher, q,ui a toujours
été un homme de ressources, lui aurait alors conseillé de déclarer que, dans sa pensée, lui, Clément Duvernois, avait eu, le 12 juillet 1870, l'intention de mettre en demeure le gouvernement de proposer à la Prusse le désarmement réciproque.
Seulement,pour donner plus de valeur au conseil et pour écarter tout soupçon de commentaire complaisant, il fut convenu qu'on raconterait que la démarche de M. Clément Duvernois auprès de M. Rouher, avait eu lieu le lendemain du dépôt de la demande d'interpellation. L'anecdote qu'on a fait courir dans les cercles politiques prenait ainsi un caractère étrange qui a échappé aux hommes du parti bonapartiste : on représentait en effet M. Clément Duvernois comme allant consulter M. Rouher sur la forme et la conclusion d'une interpellation déposée la veille, c'est-à-dire demander àTex-ministre d'Etat ce qu'il fallait mettre dedans! c'était le comble du grotesque!
LA CRISE MINISTERIELLE
Il est certain qu'il y a eu une crise ministérielle au lendemain de la renonciation du prince de Hohenzollern, suivie de la demande de garantie. On a sur cette crise peu de renseignements exacts, mais on devine aisément ce qui s'est passé. Les partisans de la paix et ceux de la guerre étaient aux prises dans les conseils du gouvernement.
M. Emile Ollivier paraît s'être rangé du côté des premiers. En colportant la dépêche qui annonçait le désistement du prince Antoine au nom de son fds, et en proclamant bien haut que l'incident était terminé, le garde des sceaux s'était mis en dissentiment flagrant, non seulement avec le ministre des affaires étrangères, mais encore avec
rempereur. La lettre adressée le 12 au soir par Napoléon III au duc de Gramont, prouve que le souverain était loin d'être de l'avis de M. Emile Ollivier et de considérer rincidonj, comme terminé ; à ses yeux, la renonciation du prince de Hohenzollern ne lui paraissait pas une satisfaction suffisante. Il y avait donc en réalité en présence deux politiques : celle de l'empereur, celle de M. Emile Ollivier. C'est la politique toute pacifique de M. Emile Ollivier qui a inspiré à M. Robert Mitchell le fameux article du Constitutionnel qui se termine par cette phrase, complément et commentaire de la déclaration faite la veille dans les couloirs de la Chambre :
« Nous n'en demandons pas davantage, et c'est avec orgueil que nous accueillons cette solution pacifique.
^^ Une grande victoire qui ne coûte pas une larme, pas une goutte de sang. »
J'ai pu massurer par moi-même de l'effet qu'avait produit cet article sur les esprits tournés à la guerre. Mon ami M. Charles Abbatucci, conseiller d'Etat, était de cos esprits-là. Je me promenais avec lui le 1 i juillet vers midi sur le boulevard des Capucines en face du café de la Paix. Il était en train de prononcer un véritable réquisitoire contre M. Emile Ollivier, qu'il avait l'habitude d'appeler,
LA CRISE MINISTERIELLE 00
jen'ai jamais su pourquoi, le jeune Eliacin, quand nous aperçûmes M. Robert Mitchell se glissant, en tapinois, le long de la façade du café. Il avait Tair de venir de la chancellerie, et il voulait évidemment éviter M. Charles Abbatucci, dont il redoutait les critiques toujours formulées en termes peu parlementaires. M. Charles Abbatucci. qui l'avait aperçu, s'élança de son côté, le happa en quelque sorte au passage, et Tapostropha très vivement sur les allures ultra-pacifiques du Constitutionnel. Il lui reprocha notamment l'article que ^f. Robert Mitchell avait publié le matin même sous sa signature.
— On dirait, s'écria-t-il, que vous avez peuri
— Ce n'est pas la défaite qu'il faut craindre, répondit M. Robert Mitchell, c'est l'empereur revenant victorieux. La victoire serait le signal delà réaction: les réformes accomplies disparaîtraient bien vite, et l'on restaurerait immédiatement le système de 1852.
— Ce n'est pas moi qui m'en plaindrais, répliqua le bouillant conseiller d'Etat.
M. Robert Mitchell venait de toucher au vif de la question : c'était bien dans l'espoir de rendre à Napoléon III son pouvoir personnel, qu'il avait généreusement abandonné, que les autoritaires désiraient une grande guerre couronnée par des victoires et par des conquêtes.
Le rédacteur du Constitutionnel ^ dans sa réponse à M. Charles Abattucci, ne faisait que traduire la pensée de M. Emile Ollivier; car je retrouve les mêmes idées dans une conversation que lui et M. Adelon eurent avec le garde des sceaux, le 12 juillet au soir, dans le jardin du ministère des affaires étrangères.
— Donnez votre démission, disaient à 31. Emile Ollivier, MM. Robert Mitchell et Adelon.
— Je ne le puis, répondit M. Emile Ollivier; le pays a confiance en moi; je suis la garantie du parti nouveau qui lie l'empire à la France. Si je me retire, on considérera Tavènement d'un ministère Rouher comme une sorte de coup d'État contre les réformes parlementaires. Il serait à craindre que la situation déjà si grave se compliquât de difficultés intérieures. Et puis, ajouta-t-il, la guerre est décidée. Elle est inévitable; aucune force humaine ne pourrait la conjurer aujourd'hui. Puisque nous ne pouvons Tempêcher, notre devoir est de la rendre populaire. En nous retirant, nous découragerions le pays ; nous démoraliserions Tarmée, nous contesterions le droit de la France et la justice de sa cause.
— Qu'espérez- vous donc?
— Pour moi, rien. Quoi qu'il arrive, je suis sacrifié, car la guerre emportera le régime auquel j'ai attaché mon nom. Si nous sommes vaincus,
LA CRISE MINISTERIELLE. 101
Dieu protège la France! Si nous sommes vainqueurs, Dieu protège ses libertés^ I
Pour mettre fin aux intrigues bien plus que pour faire cesser des bruits persistants, le Constitutionnel publia la note suivante qui fut reproduite par la plupart des journaux qui soutenaient le ministère :
On fait circuler plusieurs nouvelles inexactes. Il n'est nullement vrai €|u'un dissentiment existe entre iM. Emile Oilivier et M. le duc de Gramont; il n'est pas plus exact que M. Emile Oilivier ait offert sa démission.
Le ministère est uni comme au premier jour avec la Chambre et le pays dans le but de sauvegarder la paix de l'Europe, sanssacrifier l'honneur et les intérêts delà France.
Quelques années après la guerre, je me trouvais dans le salon de M. Emile Oilivier avec le duc de Gramont. M. Emile Oilivier avait été obligé de nous quitter pour recevoir un visiteur qu'on avait introduit dans son cabinet. Je fus amené par le tour de la conversation à parler à l'ancien ministre des affaires étrangères de 1870 de la crise ministérielle qui avait failli éclater à la suite de la demande de garantie.
— Est-il vrai, lui dis-je, qu'il y avait une combinaison basée sur l'élimination d'Ollivier?
— C'est très exact, me répondit le duc ; il y avait
1. Courrier de France du 14 novembre 1872. Ce récit n'a pas reçu de démenti.
deux ministères en présence; et j'étais des deux combinaisons.
Cet aveu cynique pouvait être entendu de M. Emile Ollivier qui avait laissé la porte de son cabinet entr'ouverte. Plus tard, après la mort du duc de Gramont, j'eus occasion de rapporter ce propos à M. Emile Ollivier, qui Faccueillit avec colère et qui laissa échapper ces paroles :
— Ce Gramont! c'était un homme bien léger!
vin