‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 8 sur 21 · L'INCIDENT D'EMS · texte numérisé non relu

L'INCIDENT D'EMS

Quand a été publié le premier volume de l'enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la défense nationale, je me suis attaché tout particulièrement à la déposition de M. Benedetti, notre ambassadeur à Berlin.

Dans sa déposition, M. Benedetti a été invité à s'expliquer sur ce qu'on avait pris l'habitude d'appeler Vincident d'Ems, c'est-à-dire sur le refus que le roi de Prusse aurait manifesté de recevoir notre ambassadeur et de s'entretenir avec lui de la demande de garantie que le gouvernement de l'empereur l'avait chargé de formuler.

Voici le passage de la déposition de M. Benedetti qui a trait à cet incident :

« Leprésident, — Avez-vous reçu un affront à Ems,

et est-ce là ce qui a pu amener une déclaration de guerre?

« M. Benedetti. — Je n'ai reçu aucun affront à Ems, et ma correspondance établit que je ne me suis plaint d'aucun mauvais procédé... Le roi n'a pas refusé de me recevoir. Il ne m'a pas reçu, il est vrai; mais il donnait pour raison que nous n'avions pas à continuer un entretien sur le troisième point (la garantie), et qu'il était obligé de s'en tenir cà ce qu'il avait dit dans la matinée. »

Dans la préface de son livre : Ma mission en Prusse y publié en 1872, M. Benedetti avait résumé sa pensée en termes très énergiques : « A Ems, avait-il dit, il n'y a eu ni insulteur ni insulté. »

M. Emile Ollivier était loin d'être d'accord avec M. Benedetti sur le caractère de l'attitude que le roi de Prusse avait cru pouvoir prendre vis-à-vis de notre ambassadeur; il y voyait une insulte au premier chef.

Voici comment il raisonnait :

« Un ambassadeur est le représentant de la personne de l'empereur. Refuser de le recevoir, c'est refuser de recevoir l'empereur, c'est faire un affront direct à la personne du souverain. Sans doute, M. Benedetti pouvait, lui, ne rien voir d'offensant pour sa personne dans le refus du roi de Prusse de reprendre l'entretien; mais M. Bene-

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detti représentait l'empereur, et, au lieu d'accepter comme un fait tout naturel un procédé presque grossier, il aurait dû protester, et, dans tous les cas, montrer qu'il y avait là une atteinte à la dignité du souverain qui l'avait accrédité.

« Au lieu de prendre l'attitude indignée que commandait le manque de respect dont il était l'objet, que fait M. Benedetti? Il demande à voir le roi de Prusse à la gare du chemin de fer, au moment de sondépartpour Coblentz. Le roi, quiaperçoitlàune nouvelle occasion de lui témoigner son mépris, se garde bien de lui refuser cette satisfaction platonique : «Je n'ai pas voulu, semble-t-il dire, vous rece- « voir dans mon salon : vous consentez à être reçu « dans mon antichambre, je ne m'y oppose pas. »

On ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de vrai dans la façon de raisonner de M. Emile Ollivier.

M. Benedetti a beau prétendre que le roi luimême a été « fort surpris quand il a eu connaissance des fables publiées par certains journaux » ; c'est dans le sens de l'insulte que la presse allemande a interprété le refus du roi de Prusse de recevoir notre ambassadeur.

M. de Gramont, dans son livre : la France et la Prusse avant la guerre, a décrit des gravures qui représentaient la scène de l'insulte et qu'on voyait, quelques années après la guerre, étalées aux

devantures des boutiques de libraires. Le fond d'une de ces gravures reproduisait la première pièce de l'appartement du roi de Prusse à Ems, avec une fenêtre ouverte sur la promenade; au premier plan, le comte Benedetti en grand uniforme, arrêté par un aide de camp qui lui barrait le passage d'un air narquois, paraissant dire : « C^est ma consigne, » et le visage de l'ambassadeur français exprimait la honte et le dépit.

Cette façon d'interpréler Fattitude du roi Guillaume est tellement répandue en Allemagne qu'elle est devenue une croyance populaire. En 1877, l'anniversaire de la bataille de Sedan a été célébré surtout par les écoles. Dans une des écoles de Berlin, un écolier de la classe des grands est monté sur une table et a récité une sorte de complainte qui prenait la guerre à ses débuts.

Voici un passage de cette pièce curieuse à plus d'un titre :

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