I.e roi Guillaume était tranquillement allé à Ems
Ne songeant nullement aux querelles du monde;
Paisildes étaient ses peuples;
Paisible il buvait son eau minérale,
Lorsque entre dans son cabinet,
Un matin, M. Benedetti
Qu'envoyait Napoléon.
Le voilà qui commence à déblatérer
Parce qu'un prince de Hohenzollern
Devait monter sur le trône d'Espagne.
Et Guillaume disait « : Benedetti,
L'INCIDENT DEMS. 107
Vous vous échautfez inutilement;
Soyez au moins raisonnable !
Quant à moi, que les Espagnols
Cherchent à leur goût un roi
Où ils voudront, dans le pays où fleurit le poivrier. »
Mais l'ambassadeur demande une déclaration écrite.
Alors notre Guillaume
Fixa sur la misérable créature
Son regard royal,
N'ajouta pas un mot et
Se retourna si bien qu'un chacun
Put admirer son dos, etc.
Le refus insultant du roi de Prusse a reçu du reste une sorte de consécration officielle. Yoici en effet ce qu'on lit dans la Chronique de la guerre franco-prussienne, d'après le Moniteur royal prussien. Berlin, R. de Becker, 1870 :
« [^juillet. — Le comte Benedetti aborde le roi sur la promenade d'Ems et lui demande d'approuver la renonciation du prince de HûhonzoUern et de donner l'assurance, qu'à l'avenir cette candidature ne se reproduirait pas. Le roi rejette péremptoirement cette demande et refuse ensuite de donner audience au comte Benedetti. »
Le rédacteur en chef de la Perseveranza de Milan a eu, le 21 mars 1874, une conversation avec M. Emile Ollivier, au sujet de son discours à l'Académie française.
De cette conversation je détache le passage suivant, qui a trait aux causes delà déclaration de guerre :
« Notre diplomatie, a dit M. Emile Ollivier, ne fut pas inhabile, comme on l'a dit et comme on le dit encore. Elle a révélé tout le plan de la Prusse. Nous ne fîmes que lui opposer la déclaration très nette, que la France ne tolérerait jamais qu'un Ilohenzollern régnât en Espagne. Cette déclaration épouvanta Prim; il abandonna la Prusse comme il avait abandonné la France. Dans le
même temps, forcé par la diplomatie européenne, le prince Antoine de Hohenzollern renonça à la candidature pour son fils. En voyant son plan détruit, M. de Bismarck songea à faire à la France un tel affront que la France en fût déshonorée et qu'il lui fût impossible de ne pas faire la guerre. Il y eut soufflet donné, non parce qu'on refusa de recevoir notre ambassadeur, — peut-être eussionsnous continué à traiter, — mais parce qu'on fit part de cet affront à toutes les cours de l'Europe.
« C'est là qu'est le nœud de la question; c'est le point qui, mis au clair, me justifiera et me fera rendre justice.
« Il n'y a pas un Français, à quelque parti qu'il appartienne, qui aurait osé dire que la France, la France grande, prospère, forte, la première nation du monde à cette époque, dût supporter une insulte. Nos ennemis, ceux de l'empereur, que firent-ils? Ils nièrent l'insulte même. Quand la Chambre réclama la preuve matérielle, je ne l'avais pas; mais je pouvais pourtant prouver la vérité. J'avais montré à la commission législative les dépêches uniformes qui m'étaient venues de Berne, de Munich, de Londres, et qui toutes parlaient de la communication faite par les ministres prussiens de l'insulte faite à la France. Mais le texte de la communication, je ne l'avais pas, et je ne pouvais pas l'avoir.
« M. de Bismarck et ses partisans jouèrent sur les mots et dirent que la note n'existait pas. Je n'avais pas parlé d'une note^ voyez Y Officiel de l'époque, mais d'une communication. Eux disaient et soutenaient que c'était un article de journal. Le temps a fait justice et a mis en lumière le document qui donne l'explication de ce point historique ; il a démontré non seulement l'existence de l'insulte, mais rinsulte préméditée, voulue, faite avec intention. La communication officielle a été imprimée. La voici :
« Le document qui, aux yeux de M. Emile Ollivier, est chose si décisive qu'elle doit changer diamétralement l'opinion des Français à son égard, se trouve dans le 3*" fascicule du Blue-Book, présenté au Parlement anglais sous la ruhrique : Guerre de 1870. Il m'a paru que ce document n'avait pas été reproduit jusqu'ici sous sa forme officielle, et la forme officielle lui donne complètement l'apparence d'une insulte préméditée. La voici :
Lnclosure 2, n" 8. — Telrgmin adresscd hij Ihc piussian yovernment (o fureign (jovernmcnits.
« Suit le texte en analais du télésTammo de M. de Bismarck dont voici la traduction littérale :
Après que la nouvelle de la renoncialioii du prince héréditaire de Hohenzollern eut été officiellement communiquée au gouvernement impérial de France par le gouver-
nemeiit royal d'Espagne, l'ambassadeur français à Enis demanda de nouveau à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s'engageait pour tout le temps à venir à ne jamais donner de nouveau son consentement, si les HohenzoUern revenaient de nouveau à leur candidature. Sur ce, Sa Majesté le roi refusa de recevoir encore l'ambassadeur français, et lui fit dire par un aide de camp de service que Sa Majesté n'avait rien de plus à communiquer à l'ambassadeur.
« Voilà, coucliit M. OUivier. après m'avoir donné lecture de ce document, comment la guerre est devenue inévitable, et comme nous avons eu la main forcée. »
Il y a plusieurs observations à faire sur cette curieuse conversation.
11 est très singulier que M. Emile OUivier déclarât encore à la date du 21 mars 1874 qu'il n'avait pas le 15 juillet 1870 le texte de la communication de M. de Bismarck et qu'il ne pouvait pas l'avoir. A cette époque, on avait découvert que le refus du roi de Prusse de recevoir l'ambassadeur français avait été annoncé non seulement à M. de Gramont dans des dépêches télégraphiques, mais au public tout entier par un télégramme de l'Agence Havas qui avait paru, dès le 14 juillet, dans tous les journaux du soir et qui avait été reproduit, le 15 juillet 1870, dans tous les journaux du matin.
Il est aujourd'hui démontré que toutes les com-
miinications des agents diplomatiques et les pièces chiffrées se réduisent toutes à cette seule dépêche que l'Agence Havas avait portée la veille à la connaissance du puhlic. Comment ce document connu de tout le monde a-t-il pu jouer au sein de la commission le rôle d'une révélation mystérieuse et décisive?
Le télégramme de l'Agence Havas était la reproduction textuelle du télégramme de M. de Bismarck. Il avait certainement passé sous les yeux de l'administration française car on y avait ajouté un paragraphe ; pour adoucir ce que le texte allemand pouvait avoir de trop cruel pour notre amour-propre national, on y avait inséré cette phrase inintelligible :
D'après d'autres informations d'Enis, le roi aurait fait dire à M. Benedetti qu'il avait hautement approuvé la renonciation de son cousin au trône d'Espagne, et qu'il considérait dès lors tout sujet de conflit comme étant écarté.
La France ne s'était pas contentée de publier la dépèche ; elle l'avait placée en vedette en la faisant précéder des lignes suivantes, destinées à la signaler plus particulièrement à ses lecteurs.
(( La dépèche la plus importante de la journée serait la suivante si ces deux parties ne se contredisaient pas l'une l'autre. »
En effet, le rédacteur officieux n'avait pas re-
marqué que la Un do la dépêche était en contradiction absolue avec Tensemble.
Surpris de voir que personne ne cherchait à tirer M. Emile Ollivier de l'ignorance dans laquelle il paraissait se trouver sur ce point important, je me hasardai un jour à lui poser cette question :
— Est-ce qu'avant de vous laisser vous engager devant le Corps législatif, le duc de Gramont ne vous avait pas dit que la fameuse dépêche de Bismarck, qui faisait tout le fond du débat et qui a amené la guerre, avait été publiée le 14 au soir et le 15 juillet au matin par rx\.gence Havas dans les télégrammes qu'elle envoyait aux journaux?
— Non certes, répondit M. Emile Ollivier.
— Eh bien! pendant que vous déclariez à la Chambre que vous ne pouviez pas lui donner l'original même de la dépêche, tout le monde avait pu la lire dans les journaux du soir la veille, et dans les journaux du matin le jour même.
M. Emile Ollivier a levé les bras :
— Quelle légèreté! s'est-il écrié; mais, a-t-il ajouté, j'ai fait connaître le contenu delà dépêche.
— Sans doute; je dirai même plus : sans vous en douter, vous avez donné le texte presque complet. Mais avouez qu'il eut été très important pour vous de savoir qu'elle n'avait pas été envoyée seulement aux agents de la Prusse, mais à tousles journaux de l'Europe par la voie de l'Agence Havas.
— Quelle légèreté ! a de nouveau répété M. Emile Olivier. N'importe! elle a été envoyée et elle n'en constitue pas moins une insulte. Si j'avais été le maître, j'aurais engagé la guerre, rien que sur la question de la candidature Hohenzollern. Il y avait là un cas de guerre, puisque la Prusse nous avait assuré un an auparavant qu'il ne serait plus question de cette candidature. C'était un manque de parole qui ressemblait k un acte de trahison. »
M. Emile Ollivier ne faisait que me répéter ce que m'avait dit souvent M. Maurice Richard : « Je n'ai pas été mis au courant des pourparlers qui ont eu lieu entre le 3 et le 15 juillet; mais j'avais, dès le premier jour, considéré la candidature Hohenzollern comme un casus belli^ et je n'ai fait aucune objection à la déclaration de guerre. »
La seconde observation que soulève la conversation de M. Emile Ollivier avec le rédacteur en chef de la Perseveranza est relative à la communication faite au gouvernement anglais du télégramme de M. de Bismarck. M. Emile Ollivier paraît croire que l'envoi de ce télégramme a eu lieu avant la déclaration de guerre, ce qui constituerait en effet une offense et un grief. Un examen plus attentif du Blue-Book aurait suffi pour lui montrer qu'il était dans l'erreur.
Au lendemain de la déclaration de guerre, M. de
Bismarck envoie à rambassadeur prussien à Londres, M. le comte de BernstorfF, une dépêche sur révénementqui vient do se produire. M. de Bernstorff communique cette dépêche à M. le comte de Granville, chef du Foreign-Office, le 22 juillet.
Cette dépêche figure au Blue-Book sous le n" YIII, avec cet intitulé général :
Count Bismarck to couiit Bernstorff.
(Comniunicaded to eaii GranvilJe bv count Bernstorff, 22july.)
Dans cette dépêche, qui est une circulaire adressée à tous les agents de la Confération du Nord, M. de Bismarck, venant à parler du télégramme du 14 juillet, s'exprime ainsi :
Le télégramme ne renferme rien de blessant pour la France ; le texte de ce télégramme se trouve ci-joint (Pièce n° 2).
Et, en effet, ou trouve annexé à la dépêche inscrite sous le Yf YIII, les pièces suivantes qui en forment les annexes :
Inclosurc ?î" 1, in /i» VIII.
Le comte de Bismarck au comte de Bernstorff.
Inclosure n° 2, in n° VllI.
Télégramme adressé par le gouvernement prussien aux gouvernements étrangers.
Inclosure n° 3, in n° YIII.
Procès-verbal des entrevues entre le roi et le comte Benedetti.
Inclosure n° 4, in n° YIII.
Procès-verbal signé Radziwill.
Ainsi, ce que M. Emile Ollivier a pris pour une dépêche envoyée directement au gouvernement anglais n'est qn'un document venant à l'appui d'une circulaire diplomatique et ayant un caractère purement justificatif.
La même erreur a du reste été commise par M. de Gramont dans son livre : la Prusse et la France avant la guerre.
Reste le titre : Télégrarmne envoyé par le gouvernement prussien aux gouvernements étrangers, qui pourrait faire croire qu'en effet ce télégramme a fait l'objet d'une communication spéciale. Mais M. de Bismarck n'a jamais nié, dans sa correspondance diplomatique, qu'il eût envoyé ce document à un certain nombre de ses agents, à titre, comme ilTadit, de télégramme d'information. Le texte du Blue-Book ne prouve pas qu'il ait été communiqué avant le 22 juillet 1870, au gouvernement anglais; il prouverait plutôt le contraire, car si le gouvernement anglais l'avait connu déjà, il était inutile de le joindre comme annexe à un document nouveau.
Aucune dépêche, annonçant les mauvais procédés de M. de Bismarck, n'était venu de Londres; on n'en trouve pas trace dans la correspondance de M. le marquis de La Valette, mais le gouvernement français avait reçu, comme le dit M. Emile Ollivier, des dépêches uniformes venant de ses agents à Munich et à Berne.
Le Journal de Genève a publié, sur la manière dont le télégramme de M. de Bismarck était venu à la connaissance de M. le comte de Comminges- Guitaut, notre ambassadeur à Berne, un récit qui a été cité bien souvent :
(( C'était, dit Fauteur anonyme, le 14 juillet, entre onze heures et midi. J'étais au palais fédéral pour assister aux débats des Chambres, alors réunies. — Ehl bien, me dit un député, c'est la guerre. Avez- vous lu le Bund? — Non, qu'y a-t-il? — Lisez les dépêches. Le roi Guillaume a fermé sa porte à M. Benedetti.
« Je voulus aussitôt me rendre à la salle de lecture pour y lire le Bund^va^à^ en route je rencontrai M. le ministre de la Confédération avec lequel j'échangeai quelques propos sur la nouvelle du jour et sur les probabilités de la guerre, à son avis certaine. Nous causions au premier étage, en face du grand escalier. Tout à coup nous vîmes le ministre de France, M. de Comminges- Guitaut, qui montait. Le ministre allemand s'élança au-devant de lui pour lui serrer la main pendant qu'il le pouvait encore, avant qu'ils ne devinssent officiellement ennemis. — Eh! quoi, lui dit M. de Comminges-Guitaut, y a-t-il quelque chose de nouveau?
« — Oui, voici le télégramme que j'ai été chargé
de communiquer au président de la Confédération. (( Or, ce télégramme était précisément celui qui a fait tant de bruit. M. le ministre allemand l'avait reçu non chiffré, et, comme le dit M. de Gramont, il était venu le communiquer au président avec la traduction en regard. M. de Êomminges en prit connaissance, échangea quelques paroles d'un air indifférent; puis les deux diplomates se quittèrent, et je me dis que j'avais assisté à une scène historique. »
M. le comte de Comminges-Guitaut, avec qui j'ai eu des occasions fréquentes de m'entretenir, chez un ami commun, M. Besson, ancien conseiller d'État de l'Empire, m'a raconté le fait d'une façon toute différente.
Je lui dis un jour :
— C'est vous qui avez envoyé au gouvernement le texte du télégramme de M. de Bismarck?
— Oui, me répondit-il.
— Pourriez-vous me dire comment ce texte est arrivé entre vos mains?
— Volontiers. J'étais allé au palais fédéral pour rendre visite au président et m'entretenir avec lui des affaires pondantes. Pendant que j'étais là, survint l'ambassadeur de la Confédération du Nord. Je me retirai par discrétion. Mais j'avais à peine gagné l'antichambre que j'entendis, par la porte restée
ouverte, le diplomate prussien lire au président le texte du fameux télégramme. Depuis, j'appris que ce télégramme était publié dans le Bund, et c'est de cette façon que j'ai pu l'envoyer à M. de Gramont.'
— Ainsi, l'ambassadeur allemand ne vous a pas communiqué le télégramme directement ?
— Non. Quand je revis le président de la Confédération suisse, il me reprocha ce qu'il appelait une indiscrétion. Elle était pourtant bien involontaire. C'est pour obvier aux conséquences de l'envoi de la dépèche à Paris que fut rédigé l'article du Journal de Genève.
Après cette conversation avec M. le comte de Comminges-Guitaut,j'aicomprispourquoiM.Émile Ollivier, interpellé, le 15 juillet 1870, par M. Gambetta, avait refusé de livrer les noms des agents qui lui avaient envoyé le télégramme de M. de Bismarck. «Car, disait-il, ils seraient obligés de quitter les cours auprès desquelles ils sont accrédités. »
Longtemps M. de Bismarck a nié l'intention provocatrice qui lui avait dicté son prétendu télégramme d'information. x\ujourd'hui, on a changé de tactique ; on ne nie plus que le chancelier prussien eut l'intention d'amener la guerre, on s'en vante. M. Maurice Busch a raconté, dans son livre 'Notre chancelier y avec la désinvolture d'un reptile, dans quelles circonstances M. de Bismarck a rédigé cette pièce funeste :
« tl reçut du conseiller intime Abeken, qui se trouvait à Ems avec le roi, un rapport sur ce qui s'était passé, avec l'autorisation royale d'en publier le contenu. Il donna lecture de ce rapport aux comtes de Moltke et de Roon qui dînaient avec lui, et les deux généraux sentirent aussitôt que la situation se dessinait dans le sens de la paix. Le chancelier répondit que cela dépendait du ton et du style de la publication à laquelle on l'autorisait. En présence de ces hôtes, il fit un extrait du rapport en y pratiquant des suppressions, mais sans rien ajouter. »
Nous assistons là aux procédés employés pour altérer le télégramme. Après cet aveu, on ne saurait mettre en doute que la guerre a été l'œuvre personnelle de M. de Bismarck. Il lui a suffi, pour arriver à ses fins, d'une rature faite avec art.
J'avais passé toute raprès-midi dans la salle des Pas-Perdus et à la bibliothèque. Je n'avais même pas essayé de pénétrer dans la salle des séances ; les tribunes regorgeaient de monde; on n'aurait pas pu y placer une épingle.
J'ai suivi les débats à la bibliothèque, où des sténographes et des secrétaires-rédacteurs venaient nous tenir au courant de ce qui se passait. D'après les détails que j'avais recueillis, la séance avait été navrante; M. Thiers s'est montré irritant; il a pris l'attitude d'un homme qui faitpasser ses rancunes et son amour-propï'e avant les sentiments patriotiques que commandait la situation; on eût dit qu'il voulait prendre le parti de M. de Bismarck. Jules Favre a été abominable ; Gambetta,
pointilleux. Quant à M. Emile OUivier, ayant, en Tabsenee de M. de Gramont, à supporter à lui seul tout le poids de la discussion, il avait fini par perdre son sang-froid. Ses amis étaient obligés de le retenir pour l'empêcher de remonter à la tribune.
J'étais déterminé à ne pas assister à la séance de nuit. Mais j'ai été entraîné à la Chambre par M. Tron. député des Hautes-Pyrénées, que j'avais trouvé dans le restaurant où j'avais dîné.
La première personne que j'ai rencontrée sous le vestibule, c'est M. Mègc, ministre de l'instruction publique. M. Mège avait été en même temps que moi secrétaire du Corps législatif, et il s'était établi entre nous depuis ce temps-là des habitudes de camaraderie. Comme la commission n'avait pas achevé son travail et que, à cause de cela, la séance n'était pas ouverte, je l'ai entraîné vers le fumoir, où il n'y avait personne.
— Voulez-vous me permettre, mon cher Mège, lui ai-je dit, de vous poser une question sur nn point un peu délicat?
— Faites, m'a-t-il répondu. J'espère qu'il ne s'agit point d'un secret d'Etat.
— Non certes, ai-je répliqué en riant. Je ne me suis pas bien expliqué pourquoi Ollivier s'était si fort opposé à la proposition de Buffet de donner à la Chambre communication des dépêches. Est-ce
LA SÉANCE DU io JUILLET 1870. 123
que, dans des circonstances où Thonneur du pays est en jeu. le premier devoir d'un gouvernement n'est pas de fournir aux députés tout ce qui peut éclairer leur conscience? Quand il s'agit d'engager la patrie dans une guerre longue et périlleuse, il faut que chacun puisse se prononcer en connaissance de cause. Les susceptibilités d'un ministre ne sont point une raison suffisante; il faut des preuves et des pièces.
— Je suis d'autant plus porté à vous donner raison, m'a dit M. Mège, que toute cette négociation a passé par-dessus la tête des membres du cabinet, et que, à part M. de Gramont, personne d'entre nous n'a été mis au courant de tous les incidents qui se sont produits. M. Emile Ollivier lui-même n'a pas tout su. Je l'ai entendu se plaindre de ce qu'on se fût livré à certaines démarches sans les lui faire connaître et par conséquent sans lui demander son avis. Aussi, quand je l'ai vu cette aprèsmidi défendre avec un courage de lion la politique que M. de Gramont a fait prévaloir, j'ai admiré son abnégation. Il s'est véritablement sacrifié. Quant à nous, ses collègues, nous n'avons connu les dépêches que par fragments et pour ainsi dire par hasard. Dans le conseil qui a en lieu pour savoir si, oui ou non, on demanderait raison à la Prusse de ses mauvais procédés, il a bien fallu les communiquer aux ministx'es. Mais on s'est con-
tenté de nous les lire. Gomme la plupart des députés, j'aurais désiré les avoir sous les yeux, ne fût-ce que pour savoir si véritablement j'avais eu raison d'opiner dans le sens de la guerre.
— Pourquoi, ai-je fait observer à mon ancien collègue, puisque c'était votre avis, n'avez-vous pas insisté pour la publication des dépêches?
— Ah I a répondu M. Mège, en poussant un gros soupir, c'est qu'on a fait valoir une considération qui nous a touchés ; il paraît qu'une des dépêches, la principale, celle qui fait connaître le texte même de la note envoyée par M. de Bismarck aux gouvernements étrangers, n'a été connue que par une indiscrétion d'un de nos agents. On a craint que cet agent, qui est fort bien en cour, fût blâmé par le gouvernement auprès duquel il est accrédité et qu'il ne fût forcé de réclamer ses passeports...
— De pareils scrupules m'étonnent. Quoi ! c'est pour sauver un agent diplomatique qu'on refuse au Corps législatif les renseignements qu'on lui doiti C'est puéril. J'ai lu sur la sténographie un passage d'un des discours qu'Ollivier a prononcés au cours de la séance, et dans ce passage, qui m'a frappé, se trouve précisément le texte des deux dépêches qu'on tient si fort à cacher. Qui vous empêchait de livrer à la Chambre les deux dépêches qu'on venait de lui lire? Pour mettre à couvert la responsabilité de vos agents, il suffisait
LA SÉANCE DU lo JUILLET 1870. 125
de taire leurs noms. Bien certainement, la Chambre eût imité la réserve du cabinet ; elle n'eût point exigé que les noms lui fussent livrés.
— J'avoue, me répondit M. Mège, que je ne trouve rien à répliquer.
— La résistance du cabinet à livrer les documents diplomatiques à la Chambre est d'autant plus incompréhensible, que j'ai retrouvé avec surprise, dans une des dépèches dont Ollivier a donné lecture, le texte littéral d'un télégramme envoyé aux journaux par l'Agence Havas. Est-ce que cet office de publicité se serait mis aux ordres de M. de Bismarck?
Et déployant le journal la France, que j'avais dans ma poche, je mis le télégramme sous les yeux du ministre.
— Donnez-moi ce journal, me dit M. Mège; je vais le montrer à Gramont et à Ollivier.
Nous quittâmes le fumoir. M. Mège se rendit à son banc dans la salle des séances, et moi, j'allai me caser tant bien que mal dans la tribune des anciens députés.
On avait agi avec la commission chargée d'examiner les crédits demandés pour mettre les troupes sur le pied de guerre, comme on avait fait avec le conseil des ministres. Je ne crois pas qu'on lui ait dissimulé le moindre document : mais les pièces lui ont été communiquées fragmentairement et
sans aucun respect de l'ordre chronologique, le seul acceptable en pareille matière. Cette bizarre façon de procéder a amené le rapporteur, M. le marquis de Talhouët, à commettre une forte bévue, qui, je pense, n'a pas son analogue dans Fhistoire parlementaire.
La commission avait tenu à savoir si, dans les négociations, on avait toujours poursuivi le même but, et si Ton n'avait pas introduit tout à coup de nouvelles exigences qui avaient pu éveiller les susceptibilités de la Prusse. La question fut posée avec une grande précision à M. le ministre des affaires étrangères par le président, M. le duc d'Albuféra. La réponse de M. de Gramont fut affirmative, et, sur la demande de la commission, il fournit l'extrait d'une dépêche qui devait être insérée dans le rapport afm de prouver qu'en effet on avait toujours demandé la même chose.
Fort des affirmations du ministre, M. de Talhouët écrivit dans son rapport :
« Nous savions répondre au vœu delà Chambre, en nous inquiétant avec soin de tous les incidents diplomatiques. >'ous avons la satisfaction de vous dire. Messieurs, que le gouvernement, dès le début de l'incident et depuis la première phase des négociations jusqu'à la dernière, a poursuivi loyalement le même but.