‹ Notes prises pendant un voyage en SyrieChapitre 6 sur 9 · NOCES DE PAYSANS X NEBK · texte numérisé non relu

NOCES DE PAYSANS X NEBK

Yabroud est situé au centre d*un plateau que bornent au nord-ouest les chaînes sombres et dénudées de TAnti-Liban , qui vont non loin de là s*abaisser et disparaître. Une eau vive, sortie des sources de Râs-el-Aîn , fait mouvoir avec rapidité la roue de bois d*une noria ih^^b , et prête dé l'animation à rentrée de la petite ville, assez maussade à cause de ses maisons construites en torchis , d*un gris uniforme et terne. Dans le dédale de ses petites rues , nous venons à passer devant r église, dont les murs formés de belles et grandes pierres taillées attestent assez Tantiquité ; on sait que c est là le reste le plus important de la vieille labrada.

En sortant de la bourgade , dans les jardins , nous voyons se dresser les ruines silencieuses d'une église médiévale, nous semble-t-il ; la tradition locale les appelle le château de Baudoin, Qasr Berddwil.

Un chemin poudreux et pierreux nous amène, en traversant une contrée absolument déserte et sauvage, au gros bourg de Nebk. Une caravane de chameaux venue de Homs se repose sous Tombre épaisse de quelques vieux arbres; il est midi , et la chaleur est intolérable ; nous nous approchons de la sout^e qu'on nous a dit se trouver là. Nous avons devant * nous une ouverture carrée assez large , qui est le regard d'un aqueduc dont l'eau, coulant avec rapidité, passe en bouillonnant sous nos yeux. Cet endroit, qu'on nomme Makkradj, n'est en elFet qu'une ouverture pratiquée dans la voûte d'un long canal souterrain , qui , dit-on , se prolonge très-loin vers l'est, dans la direction de Dèr-'Atiyé et de 'Aritèn : peut-être autrefois conduisait-il cette eau jusqu'à Palmyre. Rien n'est plus curieux et plus intéressant que de voir ce canal , quand on songe que les eaux des collines environnantes y ont , depuis des siècles, coulé sans interruption. Un beau khan en ruines nous fait souvenir que Nebk est l'une des principales stations

de la route d*Alep. Mais aujourd'hui les caravanes ne peuvent plus guère profiter de cet édifice délabré. Le couvent grec catholique n*est point un monument , mais une construction très-simple, où il n*y a rien de remarquable. La seule curiosité que contienne Tégiise est une relique de Mâr-Tôma Ël- Habachi (saint Thomas TÂbyssin) enchâssée dans une main en argent. Des fenêtres de la grande pièce qui sert de salon à Tévêque de Homs , quand il séjburne à Nebk (nous lui fîmes une visite) , on a une vue très-étendue sur le désert qui se trouve au pied des contreforts et des derniers versants de TAnti- Liban. A deux heures de marche environ, une large bande verte nous indique les jardins qui entourent Dèr-'Atiyé. Au delà , les crêtes du Djabal-Gharqî s'abaissent pour disparaître bientôt entièrement.

Une série de coups de fusil tirés dans T intérieur du village nous annonce le commencement de la fête où nous sommes invités. A la porte de la petite maison qu'habite la fiancée, des paysans descendent de cheval ; ce sont eux qui annonçaient tout àTheure si bruyamment leur arrivée. Les habitants de ces hauts plateaux , grâce à Tair sain et pur de ces régions., jouissent d'une santé inaltérable; en outre, leur stature de géant, leurs membres bien proportionnés , leurs traits réguliers , en font une des plus belles populations de la Syrie. Les femmes , de taille beaucoup plus médiocre , sont aussi remarquables pour Tagrément de leur visage.

Nous entrons; dans Tétroite cour qui précède le logis, les invités sont accroupis sur des nattes , en cercle , sur plusieurs rangs de profondeur; Tun d'eux frappe en cadence la derbakké (tambourin) , un autre marque le rythme d'une façon tout à fait primitive , en laissant retomber une tige de métal sur un chaudron de cuivre emprunté à la batterie de cuisine. Au centre, des femmes à l'accoutrement pittoresque, formant une ronde, frappent en cadence la terre de leurs pieds. Leur vêtement de fête consiste en un dolman à longs pans descendant jusqu'aux genoux, en drap bleu de ciel, sur lequel sont brodées des arabesques d'or d'un goût fart sobre; le large

pantalon aux couleurs voyantes complète le costume; leur visage est eacadré d'ornements de cuivre qui courrvnt le Cront jusqu'aux oreilles. La rond^ qu'elles forment n'est autre que la dabké, dont j'ai eu occasion de parler à propos de S^dnàya. Quelques instants après, le cerde se rompt; et & tour de rôle, paysans et paysannes viennent danser des pas seuls devant les spectateurs attentifs , à la lueur fumeuse de quelques chandelles. Cette danse simple et sans apprêts, cette originalité non cherchée et de bon goût formait le seul charme de cette fête champêtre; mais c'était asses pour intéresser des étrangers à ce spectacle nouveau pour eux.

Minuit i 11 est temps de partir, car nous voyageons de nuit pour éviter les chaleurs de la journée. Une demi-heure plus tard nos chevaux sont sellés , et nous passons sans transition de la clarté et du bruit de la Dite à l'obscurité et au silence profond de ces régions désertes. '

TRADITIONS POPULAIBR8 À BAALBEE.

Tous les voyageurs qm chaque année foulent le sol de la Syrie croiraient manquer à tous leurs devoirs, s'ils n'accomplissaient pas le p^erinage des ruines d*Héliopolis. En vérité ,^ ce serait à tort qu'on regretterait une visite aux vestiges de ces splendides monuments; l'enthousiasme des Européens qui retrouvèrent Baalbek n a pas cessé d'être éprouvé par tous ceux qui vont encore visiter le temple du Soleil, Mais il est un côté curieux qu'on a toujours laissé dans l'ombre, parce qu'il ne méritait pas la peine qu'(Mi s'en occupât, ou plutôt, parce que personne n'a eu l'occasion d'en avoir connaissance: je veux parier des très-curieuses légendes qui courent parmi les habitants actuels de Baalbek sur les origines et l'iiistoire du temple. Je n'ai pas besoin de prévenir le lecteur que nous allons pénétrer sur le terrain du fantastique. Je laisse à d'autres le soin de démêler, parmi les absurdités de ces récits populaires, le fonds vraisemblable sur lequel fimagination des

Syriens a bâti des légendes auMÎ âoignéefl de la venté, historique.

Le bmeux temple du Soleil est désigné, par les habitants de Baalbek, sous le nom à*El-Qafa, la Forteresse; et en effet c'en fut une des plus importantes de la Syrie centrale, pendant toute la durée du moyen âge. Mais jamais il ne viendra à Tesprit d'un indigène qu'il y eut là autrefois un temple païen ; depuis que la tradition existe , ce» ruines sont cdies d'une citadelle, et Timagination du peuple supprimant le temps et T histoire, il s'ensuit que cette citadelle a toujours existé sous cette forme. Inutile de dire que Salomon Tavait bâtie: mais n'est-ii pas curieux de voir réapparaître tout à^ coup le nom du câèbre sage, quoo croirait oublié du reste de la Syrie ? Vous ne savez sans doute pas comment et pour* quoi cette forteresse était inexpugnable. C est ici que Timagination enfantine des habitants se donne librement carrière. Le talisman qui protégeait la cité, le palladium qui

défendait ses murs, c'était un miroir ardent Oui, les

miroirs d'Archimède tout étonnés de se retrouver en pleine Syrie! Placé au haut des murs de la belle construction militaire arabe qui est située immédiatement devant la porte du petit temple, ce miroir montait et descendait conmie une trappe, à l'aide d'une machine, dans un espace vide fort étroit, pratiqué au-dessus de la porte du susdit édifice, daas l'épaisseur du mur. Il est assez difficile de deviner à quoi a pu servir l'espace en question, que l'on dirait réservé à une herse ou à une trappe qui se serait abaissée devant l'entrée de cette constructioa; mais l'imagination des liabitants du pays y voit l'emplacement où l'on &isait manoeuvrer le miroir, qui , dernier détail , était de verre et non de métal I

Cette huitième merveille du monde, que les annalistes ont négligé de mentionner dans l'histoire, et dont la tradition a fort heureusement conservé le souvenir, défendait donc les approches du Capitole syrien , en brûlant à des distances incroyables tout ennemi qui s'approchait pour attaquer la ville. Cela dura pendant des siècles, et Baalbek, munie de ce pré-

cieux engin de défense qui laissait bien demère lui nos canons ' modernes, aurait toujours vu son enceinte rester vierge, si un Poliorcète qudconque, plus malin que les autres, ne 8*était avisé d*un stratagème qui réussit. C*était bien simple; mab vous savez que les idées simples sont celles qui se pré* sentent le plus difficilement à Tesprit de Thonmie, témoin cette histoire apocryphe , mais bien vraie , de TcBuf de Colomb ! Cette merveilleuse idée consistait à rassembler tout le bois que Ton pouvait trouver dans le territoire de la ville, vignes , oliviers, arbres de haute futaie, peu importait, à en faire un gigantesque bûcher, et à y mettre le feu ; ce qui fut fait. Bientôt la chaleur dégagée par ce foyer qui entourait toute la ville devint si intense , que notre miroir de verre n*y put tenir; un craquement se fit entendre, et ses destins furent achevés; il tomba, brisé en mille pièces. Le palladium une fois détruit, la cité ne tarda pas à être emportée d'assaut; et depuis, personne ne sut plus refaire cette merveille que la guerre avait détruite , comme tant d'autres choses.

La forme badine sous laqueUe je viens de rapporter cette mirifique histoire ne doit pourtant point faire penser au lecteur que j'aie voulu me moquer de lui; je nai fait que raconter, sans pourtant pouvoir m' empêcher de plaisanter, ce qu un paysan de Baalbek m'avait dit fort sérieusement. Y aurait-il quelque vieux mythe païen déguisé sous ce vêtement fantastique, quelque souvenir confus du culte de Baal, quelque allusion obscure à une légende de l'antique ville du Soleil ? Je laisse à d'autres ces recherches si fort à la mode. Si la théorie de la persistance des traditions est infaillible, la curieuse histoire du miroir doit cacher quelque trace des vieilles fables de la Cœlésyrie.

Sur le sommet d'une colline détachée de la masse de l'Anti- Liban et qui s'élève au-dessus de la ville, non loin des ruines d'une petite mosquée , est creusée dans la terre une vaste citerne, dont les parois, en forme de cylindre, vont en se rapprochant de plus en plus à partir des deux tiers de la hauteur, à peu près comme serait le moule d'un gigantesque obus.

Une ouverture percée dans le rocher à la partie supérieure permet d'y plonger le regard; on* voit que les parois sont enduites de stuc ou d'une composition analogue. Cette citerne, qui est complètement à sec aujourd'hui, a été transformée par rimagination des paysans en un four à cuire le pain; de là vient son nom de Tannour elkoffàr (four des païens) , que les chrétiens de Baolbek ont de nouveau changé en Tannour el-Jbkhâr • four à poteries •. Il est vrai que la situation insolite de cette citerne au sommet d'une coliine isolée, où Teau s'amasserait difficilement, n'a pas pu suggérer aux habitants actuels d'Héliopolis la véritable destination de cette excavation. A Medjdel-^Andjar, village situé non loin de l'emplacement de l'antique Chdcis du Liban (dont il ne reste que des traces à peine visibles) , sur les flancs d'une colline que couronnent les restes informes d'un temple païen, se trouve une citerne exactement semblable et placée dans la même situation, à mi-côte. Position remarquable et singulière, puisqu'il est difficile de s'imaginer que les eaux du ciel puissent s^y réunir en assez grande quantité pour remplir ce réservoir.

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