DE DAMAS À JÉRUSALEM
29 mars. — Nous partons de très-bonne heure, à trois heures du matin, car la traite que nous avons à fournir est longue. La lune dans son plein éclaire la campagne de ses lueurs blafardes et ternes. Un léger rideau de vapeurs couvre l'éclat des étoiles. Notre petite caravane traverse les bazars silencieux; le hâri8,k moitié endormi, nous en ouvre les portes ; nous sortons du iSoo^ el-Qoton « marché aux cotons », par l'ancienne porte appelée Bâb el-Djâbiyé*. Au delà, nous
' Celte porte , i*an des restes les mieux conservés de Tcnoeiiite médiévale de Damas, est une massive et fort épaisse construction en ogive, aujourd'hui
suivons la rue qui forme le faubourg de Qanaufât^ ; k gauche celie-ci est bordée de marisons de construction assez récente , à la mode turque, avec frangât (chambres hautes à fenêtres grillées), surplombant sur la rue; à droite, on longe Tantique aqueduc qui , depuis des siècles , amène au centre de la viUe les eaux du Baràda. Une sorte de poterne , percée dans le mur extérieur des faubourgs , et qui n est jamais fermée , donne accès dans la campagne. Nous dépassons bientôt l'ancien cimetière des Barmékides, aJCaI^aJI ^^-aj* qui n est plus aujourd'hui qu une sorte de méidàn, un hippodrome, une lice où les cavaliers viennent faire galoper leurs chevaux et s'exercer aux luttes du djérid. Ce cimetière abandonné < mal à voir. Ce n'est plus qu'une place nue ou quelques plaques de marbre, couvertes d'inscriptions à demi effaèées, sont foulées aux pieds des passants. Çà et là , quelque trou béant marque la place où un corps qui avait vécu est retourné au limon dont il avait été formé. Mémento
entourée de boutiques et comme encastrée dans les récentes constructions du bazar; c^est à peine si on la remarque en passant. Voyez A. von Kremer, Topographie von DanuucuSt Wien, r854, p. là, pour dés remarques importantes sur la position et la dénomination de cette porte. Je ferai remarquer
pourtant que la phrase : «es ist dièses Thor idchl gewôlbl^ die obère
Thorschwelle wird von einem einzigen massiven Steinblocke gebildet, » pourrait faire croire que cetto porte n*est pas cintrée. Son linteau est en effet formé par un bloc de pierre monolithe, mais Tépaissenr en est peu considérable , et le reste de la construction , large d'environ 2 mètres , est voûté en ogive. ÂjoUh. signifie «abreuvoir» , et peut-être est-ce là Torigine de Tap pdlation de cette porte < mais on peut aussi penser au bourg de DjâbU, qui est mentionné par les historiens comme dépendant de la campagne de Damas. C'est cette dernière opinion que partage Kremer, loe* lamd. Cf. Ibn-Batoutah , Voy,, 1. 1, p. 221. J*ai à signaler une faute du graveur sur la carte top<^^phîque que contient Palàstina und Syrien (collection Bœdeker) , p. A78, et qui est empruntée à la i** édition de Fivc yeart in Damatcms, par J. L« Porter; cette porte est désignée par le nom de Bob ei- Yohya ( pour Jàbya),
] «olyLS, pi. de *^XiS (forme vulg. de î^'US), aqueduc. Celui qui porte par excellence ce nom et le donne au faubourg qu'il traverse- est de construction romaine. On sait que ce nom est également celui d'une ville rainée du Hanràn qui est la Kanatha de Josèphe, la Pjj? de Non^br., xxxii, 4ar
Pendant trois quarts dheure encore, le chemin passe au milieu de jardins uniformément clos de ce^ aiFreux murs de boue qui enlèvent tout charme à la campagne de Damas. Nous atteignons enfin le village de McJEzeh , situé au pied d*une série de collines asses hautes qui portent le nom de Qalabât Mezzeh^ G* est ici que se termine, à Touest, la ceinture de jardins qui forme la Ghoûta^ aIo^; au delà il n*y a plus d*eau, par* tant plus de verdure. Nous laissons à droite le petit plateau où la garnison de Damas vient s*exercer et camper sous la tente; il est aujourd'hui désert, car il ne reste plus que peu d*hommes dans la ville;, la plus grande partie des bataillons de nizana et de r^ifs sont partis pour Constantinople ou pour Antivan, Sur un petit mamelon, oii s'élève le turbé d'un clidkh, une vive clarté décèle la présence d'un zaptié, ^'jln.jK», qui, muni d'une lanterne, surveille le chemin qui conduit à Doummar. Nous commençons à gravir une côte crayeuse, en pente douce; le sol de la route est assez égal; les troupeaux de moutons et de chèvres, les bétes de somme des moucres, qui, depuis des siècles, ont battu ce chemin, en ont aplani les aspérités ; on dirait un de nos chemins vicinaux. A droite et à gauche, des vallées sans eau, des wâdis desséchés, des lits de torrents qui ne se remplissent quà l'époque des pluies; sur les versants, une maigre et chétive végétation, cette sorte de touffe épineuse qu'on appelle beUàn,
fj^ , et qui plaque de taches verdâtres le flanc dénudé de la montagne ; tel est le spectacle que nous avons sous les yeux.
Vers neuf heures nous traversons le triste plateau de Dimas. Figurez-vous une immense plaine inculte de la kilomètres de largeur, que coupent en deux , d'un trait éclatant de blancheur, la route empierrée de Beyrouth et la série des poteaux du télégraphe. Le sol est caillouteux; une herbe courte et clairsemée ne suffit pas à voiler la teinte ocreuse du terrain , sur laquelle tranchent violemment la fraîche verdure et les arbres que l'on entrevoit çà et là par une dépression du plateau et qui dénoncent là place de l'étroite vallée
où coule le Baràda. A droite, nous apercevons le village de Desseïa, Lum^\ puis celui de Hâmé, à côté de la route; au delà, les cimes aiguës, les profils tourmentés de 1* Anti-Liban ferment fliorizon. En face se dressent les crêtes de Mdiséloun , ^j^Uuy*, trait d'union entre le Djabal-Charqi et le Djabalech-Chéîkli; enfin, un peu à gauche, ce dernier, le majestueux , le vénérable Hermon de la Bible , encore couvert de neige en cette saison, découpe sur Tazur du ciel ses cimes escarpées. Après avoir laissé à droite les deux villages de Ya*four et de Râs el-*Aïn *, où sourd un ruisseau qui va se jeter dans le Baràda, nous traversons le misérable village de Saboura , où nous voyons de pauvres paysannes préparer le combustible de leur foyer, la bouse de vache et de chameau séchée au soleil, sur le toit des maisons. Nos moucres plaisantent avec dles. « Vous irez au bain , et il n*y paraîtra plus 1 » Et les femmes de rire. La vie serait trop triste si Ton ne riait pas de sa misère; d'ailleurs, la résignation, ou plutôt Tindolente apathie des Orientaux leur fait supporter patiemment des maux que d'autres peuples ne sauraient tolérer longtemps.
n est midi ; nous avons gravi , par une chaleur intense , un chemin tracé dans le lit d'un torrent et qui donne accès aux gorges de l' Hermon. Cette partie de la montagne n'est qu'un amoncellement de rochers grisâtres rongés par les mousses et les lichens; quelques arbustes, quelques buissons tranchent seuls sur la teinte uniforme du paysage. A peine arrivâmesnous au sommet du wâdi , que la température changea brusquement; un vent violent et froid se mit à souffler; au-dessus de nos tètes, le ciel, jusque-là si pur, couvert d'épais nuages
' Ce nom est écrit Tesseïa sur toutes les cartes, parce quen effet on parait le prononcer ainsi; mais en arabe il s^ëcrit avec un «>. Remarquez la terminaison en i , dans laquelle il est impossible de ne pas voir un reste de Tétat emphatique du syriaque. Une foule de noms de villages de la Syrie sont ainsi terminés en d long.
* Ces deux villages ne sont point indiqués sur les cartes que j*ai à ma disposition.
~^9.( 29 )ha —
noirâtres , les éclairs blafards sillonnant les nuées amoncelées , le tonnerre s' écroulant dans les vaUées, cela formait un tableau magnifique et mélancolique, qui sans doute aurait cbarmé un peintre , mais qui ne présageait rien de bon pour de pauvres voyageurs qui n avaient d'autre perspective que diètre trempés jusqu'aux os , malgré Tépais ^ahâî ei^ poil de chèvre qui couvrait leurs épaules. Nous quittons vivement les bords d'un étang où nous aurions bien voulu nouA reposer, et nous parvenons à atteindre Rakhié avant que la pluie ton^e. Une sorte de hangar ouvert nous sert de refuge, abri concédé bien à regret par les paysans inhospitaliers. Jamais les voyageurs européens ne passent par ici : les habitants de ce pauvre village ne voient d'autres étrangers que des zaptiés^, ou des collecteurs d'impôts , qui logent et mangent aux frais de ces malheureux. Quand un zaptié est envoyé par le gouvernement dans un village, soit comme agent de police chargé des investigations judiciaires , soit comme gamisaire destiné à contraindre un débiteur au payement d'une dette , il s instidle à son aise , se fait préparer des plats de choix , prend de l'orge pour son cheval, bien qu'il reçoive des rations en nature, de telle sorte que sa venue est une vraie calamité. U n'y a donc plus lieu de s'étonner que les paysans de Rakhié, voyant des gens qu'ils ne connaissaient pas, accueillissent notre demande, quand nous réclamions un logis pendant la pluie, par ces mots peu hospitaliers; bel-masârl, mou beîêche, p^5AM ^ y^ U ^^LalL «pour de l'argent, mais non pour
nen *. •
' ÂlLi^t sorte de gendarmes. Insuffisamment payés et ne recevant que rarement Tarridré de leur solde, qui s'élève parfois à une vingtaine de mois, ces malheureux, pour vivre, sont obligés de piller, de voler, d'extorquer de Targcni des paysans. Pour un bechUk (5 p. ao= i fr. lo cent.)^ on fait d'un zaptié ce qu'on veut. Un malfaiteur arrêté peut se faire délivrer moyennant une très-faible somme.
* (^^Ua^ pi. de i^njiAA y nom du para dans le dialecte arabe de la Syrie ,
a pris la signification générale d'« argent, monnaie» (cf. en turc J(^), onginairemen^nom de l'aspre* tiers du para, et le mot 9y^ lui-même). L'expression ^^ {belAck, heUch, pour ^ ^, devenu un adverbe) signifie
Les débris de constructions antiques sont très -nombreux à Rakhlé. Les pierres des maisons , les clôtures des jardins sont en grande partie tirées des ruines d'une antique cité. Par endroits, un fragment de frise, une plinthe, un fût de colonne brisé témoignent de Texistence d'une petite ville dans cette TaUée rocheuse aujourd'hui presque déserte et abandonnée *. .
Pendant que la pluie tombait, nous noua amusiotis à regarder la manière curieuse dont le chef de nos moucres allumait son narghilé portatif. L'appareil était bieti simple; une petite tasse en h\ de fer et à mailles serrées était suspendue au bout 4'un cordon. Après j avoir [daeé de la paille, des chiffons, des brindilles de bois^ il y mettait le feu et disposait par-dessus quelques morceaux de charbon. Quand tous ces préparatifs étaient terminés , il se mettait à faire tourner rapidement cet appareil , en le tenant par l'extrémité du cor*don, à la façon d'une fronde, de manière à enfiammei^ le charbon; quand, au bout d'un quart d'heure, il était arrivé à ce dernier résultat, il n'avait plus qu'à renverser son petit panier en treiUis sur le iombek pour avoir un narghilé pré-* sentable. Cette opération, qu'il renouvelait je ne sais combien de fois par jour, nous amusa pendant toute la durée du voyage et nous fit surnommer cet individu Ah<m*^Nqfiii,yi\ ^J^JiJ • l'homme au narghilé. »
L'orage ayant passé sur nos têtes et la pluie ne tomjbatii plus que par de rares gouttes, nous nous hasardons à nous remettre en route. Dieu! quel chemin pénible nous fumes condamnés à faire I La neige couvrait les interstices des rochers; le chemin plus glissant nous forçait parfois à mettre pied à terre et à patauger dans une boue de neige fondue* Et quel triste paysage I Les contreforts de la montagne, les vallées, les collines, tout cela n'était qu'un effroyable amon-
«pour rien, gratuitement», et remplace OVss usitë seulement dans le style élevé. On dit aussi substantivement, Jm^aJL^, bil-hélâch.
' A ma connaissance, on n*a pas encore proposé d'identification avec la topographie antique pour le site de cette localité. **
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ceUement de roches grisâtres, sur lesquelles tranchaient de noires touffes d'arbrisseaux de chêne vert, tout ce qui reste, hélas ! d*une splendide végétation qu on pouvait encore voir il y a dÏK ans, et qui s*est réduite en fumée dans les cheminées de Damas I Surplombant sur le tout, la masse imposante et terrible , effrayante même , à ce moment , du Djabal-Ghéîkh , couronné de nuages noirs et montrant par places ses sommets couverts de neige, dune couleur Uanche qui trancliait violemment sur le ton noir du paysage. Au bas, dans le wâdi, au milieu des rochers, des mines , restes d un bâtiment carré; quelque relais de poste, ou un prœsidiam romain perdu dans ces contrées. Nous finissons pourtant par sortir de oet enfer. Voici Kefr-Kouk, admirablement situé sur le penchant d'une coUine; au bas, des prairies verdoyantes viennent réjouir nos yeux attristés; encore quelques pas, et voici Racheya, notre première étape. Il était temps; à cheval depuis quatorze heures , nous arrivons à demi morts de fatigue et de iroid.
Racheya, Hasbaya. -^ La petite ville de EVacheya, quand on y entre , présente un aspect très-pittoresque. Les maisons de pierre haut juchées, soA sérail, A,>lyiM, aux fenêtres en ogive, offrent un ensemble harmonieux, quoique sauvage. Dans l'échancrure de la vallée, presque sur nos têtes, nous apercevons toujours le sommet blanchi de THermon. Au bas , nous voyons s'étendre une vaste plaine cultivée, et 'au delà s*étagent les diverses petites chaînes qui se rattachent au DjalMil-Chanp \ TAnti- Liban; puis encore au delà les crêtes du Liban qui découpent l'horizon. Racheya s'élève Sur le
^ L*Anti-Liban est appelé Jjm c^ai. «montagne orientale» par les habitants da Liban eux-mêmes et par ceux de la Béqâ*. Cette expression est incoonae à Damas; on y désigne ce groupe de montagnes sous le nom de Djabal - Qalamoan , qui, plus exactement, s^appiiqne aux premiers omtreforts que traverse la roule de Damas à Alep. Le Djabal -Qalamoun proprement dit forme un cqt^ dépendant du sandjaq de Damas; le chef-lieu est Douma , grosse boni^ade située à trois heures de cette dernière ville.
flanc d*un contrefort de l*iEIennon , amas de roches broyées , à pente roide; de là le caractère sévère et sauvage de cette contrée.
Nous sommes en plein pays druse. Quoique toute la contrée soit soumise au sultan , qu*un caimacam turc y dirige les aflaires du canton, il ne faudrait qu*un rien pour que Ifl montagne fût indépendante. On dit que la rivalité toujours vivace des chrétiens et des Druses empêche seule une entente qui rendrait ce pays libre; cela a, d^aiUeurs, toujours été la politique du gouvernement turc, de diviser pour régner ; c'est ainsi qu'U agissait autrefois dans le Liban , et y maintenait une autorité qui n'y a cependant toujours été que nominale.
Nous passons la nuit chez des paysans. Une natte , un matelas, iHJSê^^ assez mince,* une couverture, voilà qui nous permet de goûter un repos que j'avouerai être assez mérité. Comme dans tous les villages de ces contrées, les maisons sont bâties en moellons et recouvertes d'un toit de solives et de branchages sur lesquels on étend une couche de terre battue. Une sorle de cylindre en pierre, foré au centre, qui est souvent un fragment de colonne antique , sert de rouleau pour aplanir cette terre battue et fermer les fissures qui s'y produisent souvent pendant les grandes pluies de l'hiver.
30 mars, — La seconde journée s'annonce bien. L'air est rafraîchi par le violent orage de la veille; mais le soleil brille d'un vif éclat. Nous allons descendre dans les petites vallées qui, en se réunissant, formeront celle du Jourdain. Pendant deux heures, nous côtoyons la colline le long de laquelle est perché Racheya; roches éboulées, effritées, chemin dont le sol consiste uniquement en fragments de rochers concassés ; de chaque côté de la route , des champs plantés de vignes ou de céréales. £nEn nous atteignons un wâdi que nous traversons; nous gagnons le flanc occidental de la vallée que nous n'allons plus quitter * ; à partir de ce moment , le chemin est
* C'est le Wâdi el-Téim.
plat et commode. Nous passons la journée a tourner autour de THermon, que nous voyons parfaitement maintenant dominer de sa Uancheur éclatante le massif noir de ses contreforts.
Le Jourdain t Non loin de sa source , qu'on ne voit point de la route, mais dont on sait remplacement par la carte, il roule déjà* des eaux abondantes d- Il arrose là une charmante ' vallée, remplie de jardins cultivés , de lauriers , d'arbres fruitiers; de petits canaux pratiqués sur le flanc àes collines portent à ces vergers Teau qui leur est si nécessaire. Nous faisons halte à un khan où la route se bifurque ; à gauche , c'est le chemin que nous allons suivre pour monter à Hasbaya ; à droite , la route gravit le haut rempart des montagnes dans la direction de Saïda. Que ce nom de khan ne vous fasse pas rôver de ces somptueux édifices dont il réveille ridée! 11 y a des khans de toutes sortes; il y en a de trèsbeaux, de très-grands dans les villes de la Syrie, à Damas, à Alep; mais je ne parle ici que de ceux qui sont semés le long des routes. La plupart consistent en une bâtisse rectangulaire de piteuse apparence , construite en terre séchée au soleil ; c'est là que, pendant la nuit, les moucres, qui parcourent incessamment ces routes , logent , eux et leurs bêtes ; aussi y at-il ordinairement, attenant à ce khan, un café, c'est-à-dire une misérable chambre où l'on trouve quelques narghilés , du café et de l'arack. Mais notre khan est un peu mieux bâti. Il est en moellons de la grosseur d'un pavé , très-réguhèrement taillés et maçonnés ; on voit que nous approchons d'un pays où la pierre n'est pas rare et où toutes les maisons sont construites avec cette matière plus solide que le torchis dont sont faites les demeurés des villageois des plaines.
Après avoir fumé le narghilé traditionnel , assis ou plutôt accroupis sur ces petits tabourets de paille tressée qui sont le seul siège que l'on trouve dans les cafés arabes , nous remontons à cheval; nous traversons le Hasbâni sur un pont de pierre d'antique construction , et nous nous engageons dans la vallée de Hasbaya, en suivant un chemin qui n'est aucu-
J. As. Extrait n° 1/1.(1878.) 3
nement tracé, puisque iknis marchoas sur le roc vîf, mais qui est indiqué par deuK muraîileft de pierreft amoiicelée», à drcMte et à gauche, de la hauteur dTenviron i mètre. I>enière ces murs, des jardins verdayants [dantés surtout d'oliviers. A droite, de l'autre côté de la vallée, au haut d*uDe colline pierreuse, mais couverte de jardins , un nàt9Ur, )^i^ , veille jour et nuit; malgré la hauteur ou il se trouve, s» voix nous parvient daire et sonore, bien qpie nous ne puissions saisir ses paroles.
Le détour da diemin nous montre brusquement Hasbaya. H n y a pas beauccnip de vi^es qui aient un aspect aussi pittoresque, et â n y en a aucune dont la vue m'ait causé autant de plfûsir. Sur le fonS noirâtre de la montagne, que Ton croirait couverte de forêts, mais où , en réalité , il ne pousse que quelques cdiviers entre les roches, la petite ville , .construite en jHerres btancbes, tranche violemment Le palais des émirs druses de Tanciaone famille de Chéhâb en occupe le centre; bien qu'à soit difficile d'y reconnmtre son antique splendeur, ce n'est pas moins que tout le n>oyen âge qu'évoque ce petit château fort. Le beau temps! Alors les Druses étaient libres dans la montagne, ne reconnaissant d autre autorité que celle de leurs chefs ; on ne voyait pas sur la {date-forme le zaptié aux vêtements déguenillés, vivante image de l'état actuel de la Turquie : arrogance devant les faiUes , lâcheté devant les f<His, la plus profonde misère, la vénalité universelle, le baritl, J^A^^', tout -puissant, telsscmt les vices de l'empire, et ce sont aussi ceux de ce modeste mais peu honnête employé. Dans ces salles où les Chéhâb tenaient leur cour, à ces fenêtres en ogive où ils paraissaient, coiffés de l'ancien turban de la montagne, aux éclatantes covdeurs, on ne voit plus que le fez rouge et la redingote noire de l'éfendi ottoman. Autrefois petite capîtcde d*un petit souverain indépendant, Hasbaya n'est plus qu'un chef-lieu de canton dépendant de Damas, la résidence d'un caimacam, d'un meâ^lù idâré-i caza «conseS
\ Ce mot t synonyme ait s^^ , wm& plos usité , désigne le pot-dé-TÎB que l'on donne à on personnage pour le corron^pre.
cantonal , » d*un medjlis da^âwi-i caza « tribunal de première instance v et d*an medjlis bélédi • conseil municipal. • Dans la nouvdle organisation centralisatrice de la Turquie, Tanciouie capitrie des Chéhâb , déchue de son rang , n*est plus qu^une petite vUie de dernier ordre perdue au fond de la province.
Nous logeâmes chez un certain individu nommé Mohammed>agha et-Tis^ini, ^^UjuwjJt, qui tient là une espèce d'auberge, c'est-à-dire qu*il met à la disposition des étrangers, pour de l'argent (comme le père de ce bon M. Jourdain), une grande saUe meublée uniquement de deux tapis et une écurie pour les chevaux. Mais ce qui rachetait en partie TinsuiBsance du confortable , c'était la vue splendide dont nous jouissions. Étant arrivés d'assez bonne heure, nous pûmes à loisir, avant le coucher du soleil , eontemjder la ville dont nous étions les hôtes pour une nuit. Hasbaya, vue ainsi, a vraiment un aspect très^coquet : ses jcdies maisons blanches , suspendues aux flancs de l'étroite vdlée, se réuniss^at autour du sérail comme autour d'un centre; des jardins d'oliviers et de figuiers de Barbarie leur forment une ceinture sombre dont le contraste est du plus charmant effet. Cependant, sous cette verdure, la roche grisâtre affleure partout; cela ne laisse pas que d'ajouter une note triste et sauvage qui prête à l'harmonie du paysage un caractère de sévère grandeur. Au fond de la vallée, sur un des contreforts de la montagne, presque au-dessus de nos tètes, à une hauteur considérable, se détache une petite maison carrée : c'est le sanctuaire inviolable des Druses; c'est une de ces écoles où les ^oqqâîs vont puiser leur science mystérieuse. Sur les toits en terrctsse des maisons , les habitants montrent leurs costumes variés ; c'est aujourd'hui le Vendredi saint des catholiques , et , par conséquente chômage général.
Bardas. — Le Hoalé. Après une bonne nuit passée sous le toit hospitalier de Tis^ini , dont le nom singulier nous fournit une série de plaisanteries plus ou moins spirituelles *, nous
* Op sait que ^^ ^ <m 3 signifie en arabe quatre-vingt-dix. En outre, à
reprenons notre chemin de la veille et nous descendons le pittoresque vallon de Hasbaya. Sur la haute colline que nous côtoyons, le nâtour, toujours de garde, continue à psalmodier sa monotone mélopée. Nous cheminons tantôt parmi les pierres du torrent, tantôt au milieu des vignes et des plantations d*oliviers. Nous ne tardons pas à atteindre le Hasbâni, que nous traversons à gué ; aussi près de sa source , le Jourdain n'a qu un mince vcdume d'eau , comparable à celui du Litâni dans la Béqâ^. Un canal de dérivation amène en cet endroit Teau nécessaire à ia roue d'un moulin. Nous suivons la droite de la vallée, en côtoyant les hautes collines qui sé> parent le bassin du Hasbâni du bassin inférieur du Litâni et du district de Merdj-^ayoûn \ Sur la bordure de peupliers et de saules qui enserre les rives du fleuve , s'élèvent les brouillards du matin , sous forme de petits nuages compactes et immobiles. Voici à droite, suspendue au flanc de la montagne, la bourgade de Kaukeba , habitée par des Druses et des Maronites ; nous distinguons parfaitement l'église de ces derniers, n y a longtemps que nous n'étions passés aussi près d'un village ; vous avez sans doute fait cette remarque que je n'ai guère eu l'occasion de citer les noms des villages : c'est parce que la route les évite avec soin. En Orient, les terres arables sont rares; partout où l'eau des rivières ne vient pas apporter à la plante Tarrosement nécessaire, la terre est stérile. Aussi ne peut-on guère cultiver que les vallées et quelquefois le lit
Damas, <xi appdle Abott-Tis*în (ou encore Ahou *ewrchên ourhd*, (J^-^t* ^^
£03) ^^ pi^ d argent de deux piastres, qui vaut, au taux du bazar, a piastres if à == 90 paras.
* On a voulu identifier ce nom de *ayoAn avec le nom biblique ^)^^ (I ,
Rois, XV, ao] qui est mentionné à eàti de Dàn (Tell el>Qàdhi) et d*Abél (Âbil el-Qamh). Cette ëtymologie est loin d'être sans fondement. A vrai dire, le mot ^ajooA n*est actudttement, dans la bouche des indigènes, que
la prononciation vulgaire de *oyoân , {^yt^ «sources» ; mais à cause de Tabsence insolite de l'article , il ne serait pas impossible que ce nom ne fût , comme cela est arrivé si fréquemment, qu'une réminiscence de l'antique appellation.
tnëme des wâdis sur le flanc des montagnes ; pour enlever ie moins de terrain cultivable possible, pour éviter les fièvres malignes qu*amène toujours Tabondance de Teau, on construit les viUages sur les hauteurs et, par conséquent, ordinairement à r écart des grandes routes ou plutôt des sentiers qui en tiennent lieu.
Une ruine antique s*dève dans la vallée ; c*e8t une construction de forme carrée , aux murs bas , avec des restes de voûtes à. r intérieur ; sans doute un poste romain qui gardait la route d' Héliopolis et de Cbalcis à Panéas. Aujourd'hui un troupeau de chèvres anime seul l'intérieur de lancienne forteresse. Ne serait-ce pas le cas de rappeler, bien qu'ils soient très- connus, ces deux vers que Mohammed II récita en entrant dans le palais des Blaquernes , après la prise de Byzance :
L'araignée , tissant sa toile , est le seul chambellan qui reste dans le palais des Césars; le cri du hibou remplace le bruit des timbales qu*on battait autrefois sur la coupole d*Afrâsiàb.
Nous trouvons un pont dont les arches en ogive décèlent la construction arabe ; nous franchissons encore une fois le Hasbâni , mais nous ne le reverrons plus de la journée. Nous traversons maintenant une série de plateaux, de petites vallées secondaires formées par les derniers contreforts de THermon venant se fondre et mourir dans le grand Wâdi et-Téîm; nous passons k gué de nombreux ruisseaux au cours impétueux, qui descendent des gorges étroites et sombres du Djabal-Chéîkh. Un moment nous nous égarons ; arrêtés à un carrefour, ne voyant personne pour nous renseigner, ni aucun indice qui nous portât a choisir une des deux routes plutôt que l'autre , nous nous décidons pour celle qui nous semblait se diriger vers l'est, et nous gravissons péniblement une colline escarpée. Arrivés au sommet, nous nous aperce-
vons que nous ^ons fait fausse route et que ce chemin mène droit à la montagne, peut-être même à Hasbaya, que nous avons quittée depuis quatre heures. Nous redescendons Tautre versant de ia colline, en suivant le lit d*un torrent où Ton a cultivé la terre, en la retenant en forme de terrasses par des digues composées de grosses pierres et placées de distance en distance pour barrer la largeur du wftdi. Nous regagnons enfin le chemin que nous n aurions pas dû quitter.
Sur notre gauche sortent en boulonnant d*une gorge profonde les eaux qui proviennent de Neba* Leddân , Tuoc des principales sources du Jourdain. La montagne a un aspect triste et sévère qui est dii à des taillis dé chênes verts poussant sur les rochers grisâtres qui composent le massif du Djabal-Chéîkh. Par endroits, s'ouvrent des vallées étroites, des gorges formées de deux parois escarpées où coulent les torrents que produit la fonte des neiges sur le sommet de la montagne.
Le terrain s'abaisse insensiblement , et la vaUée dtl Jourdain s'élargit. Les regards embrassent maintenant un vaste cirque de cinq lieues de diamètre; tout au fond, une bande argentée indique l'emplacement du lac de Houle ; un peu en avant, une seconde bande plus étroite décèle un des nombreux marécages qui inondent la plaine. A droite, la chaine ininterrompue des montagnes de la Gdilée, à gauche, celles qui séparent de la Palestine les plateaux de Qénétra, JLkjyÀi, semblent se rejoindre à Thorison, en ne laissant qu*un étroit passage par où le Jourdain coule dans le lac de Génésareth. Devant nous, la plaine très-large, très-fertile et cependant inculte en grande partie, présente l'assemblage de couleurs le plus harmonieux qu'on puisse imaginer; de larges plaques bleues, roses, jaunes, violettes sont formées par des milliers de fleurs de tout genre qui poussent en quantités innombrables, par régions séparées, de sorte que chaque espèce croit par champs entiers. Nous laissons à notre gauche les ruines de Qal^at Bustra. Nous sommes tout à fait en plaine ,
el nous commençons à tourner dans ia direction de Test, en longeant ia base des contreforts de Fliermon. Aa-dessos d'une petite chaîne de collines basses. Ton voit émerger, couronnant le sommet d'une montagne en forme de cène, les ruines imposantes de Qal^at es-Sbé!bé , i ancien château des Citnsés , la citadelle de Panéas.
Nous touchons au but de notre journée. L'entrée de la vallée de Bâniâs présente un aspect charmant, surtout pour des voyageurs qui viennent de cheminer six heures en plein soleil; des arbres touffus et ombreux donnent aux approches de la ville Tapparence d^Hyde-Park ou du Bois de Boidogne. Des rigoles d^irrigation, où coule une eau rapide, répandent partout la fertilité. Nous trouvons les traces d'une voie ro-"" maine encore en bon état; un pont jelé sur les eaux bouillonnantes du Nahr-BâniÂs, un quartier des murailles de la ville asses bien conservé, àes tronçons de colonnes en granit, c*est tout ce qui reste à 1 ancienne capitale du léirarque Philippe de son antique splendeur; aujourd'hui ce n'est plus qu'tin misérable village. Au-dessus des maisons. Ion voit des huttes de roseaux et de feuillage élevées sur quatre poteaux, à un mètre et demi au-dessus de ia terrasse; ces huttes nous intriguèrent fort. Nous pensâmes d*abord que c^élaient des magnaneries ; puis nous crûmes que les maisons étaient infestées d'hôtes si encombrants , que les véritables propriétaires étaient obligés de se rélîigîer sur le tmt, ce qui n^était pas trop rassurant pour notre repos de la nuit. Enûn nous eûmes une explication satisfaisante : c'est uniquement pour pouvoir respirer un peu d'air frais pendant les nuits qui suivent les journées humides de l'été , que Ton a construit ces huttes. L'air empesté des marais du Houle ^ et les hèTres pain* déennes qui régnent ici périodiquement, donnent à la population une apparence hâve et chétive, un teint jaunâtre qui &it pitié.
On nous montre, creusées dans la paroi du rocher qui ferme ia base de la montagne , deux ou trois petites niches sculptées; une grotte assei haute, mais peu profonde, était
autrefois un sanctuaire révéré du dieu Pan , qui a donné son nom à la ville.
Le lendemain, nous nous mimes en route à quatre heures du matin, bien avant le jour; un Druse du village, le long fusil sur Tépaule, la corne à poudre a la ceinture, devait nous guider dans les marécages de la plaine. Il serait en effet impossible de trouver son chemin dans ces terres basses entrecoupées de mille ruisseaux et où Teau affleure de toutes parts sous un épais toit de roseaux. C'est un pays de chasse admirable , mais peu connu , à cause de son éloignement de tout centre habité ; on y trouve des francolins , et cette circonstance est À noter, car ce gibier est rare en Syrie et ne se trouve quà certains endroits connus des chasseurs, tels que les environs de Lattaquié. Nous passâmes près d*une grande source dont Teau sort de terre sous un figuier; le terrain d*alentour n est qu*un petit étang tout à' fait caché par les herbes des marécages. A droite, un tertre, qui émerge de la plaine et que surmonte une construction carrée, nous sembler t-ii, parce que la distance ne nous permet pas de la bien distinguer, indique remplacement où Ton s'accorde à trouver les ruines de la Dan biblique : c'est Tell el-Qâdhi ola colline du Juge» (t^). Un vieux pont de pierres noirâtres, a trois arches , dont deux sont de construction arabe et dont la troisième est le seul reste d*un ancien pont romain, nous permet de franchir de nouveau le Hasbâni, dont les eaux, grossies de plusieurs affluents depuis le point où nous Tavons quitté la veille, roulent, dans un lit de roches polies, avec le fracas d'un torrent. Ce pont (I)jisr-Ghadjar] n'est pas en dos d'âne « mais bien régulièrement plan; il est dépourvu de parapets, et les dalles usées par les siècles offrent un sol glissant qui n'est pas sans danger. Les rives escarpées , formées de roches Uanchâtres, sont couvertes de lupins en fleurs, dont la note bleue jette un peu de gaité sur un paysage assez maussade. Nous doublons une petite série de collines (Tell el-Hayyé « colline du serpent •) qui , comme un promontoire , s'avancent sur le sol plat du Houle. Après avoir laissé derrière nous le petit
village de Khàlifia, qui s*élève solitaire au pied des montagnes de Hounin, nous atteignons enfin la grande route, la route iiûpériale, es-Soliàm! N^allez pas croire cependant que vous allez trouver une route carrossable ; mais celle-ci est la grande voie de communication qui joint la Béqâ^ à Safed; de là ce nom pompeux ^ Sur les flancs dénudés des hautes collines qui font du Houle comme le lit gigantesque d un lac desséché, paissent d'innombrables troupeaux de bœufs et de chèvres; des bufl9es, plongéstdans Teau jiisquà mi>corps, et qui y passent des journées entières sans bouger de leur place , sont disséminés dans les plaines ; les villages des Bédouins agriculteurs sont les seules demeures que Ton distingue dans cet immense steppe. Le Bédouin ne peut vivre sous un toit fixe : aussi ces viUages sont-ils composés d'une réunion de ces tentes noires de poil de chameau qui font une tache lugubre sur le sable blanc du désert, mais qui, dans la verdure du Houle, perdent de leur aspect triste. Ces tentes , dressées sur des poteaux , conservent entre elles et le sol un espace d'environ un mètre, destiné à laisser circuler Fair librement; cet espace est fermé par des claies de roseau à larges mailles. Selon la saison , Tétat des récoltes et des pâturages, ou chassés par la fièvre, les Bédouins du Houle transportent leurs tentes de place en place dans ces marécages, en suivant autant que possible le pied des collines, puisque le fond de ce vaste bassin n*est qu'un énorme marais de cinq lieues de largeur. Les femmes bédouines, au profil assez pur, mais dont les traits sont fatigués hâtivement, le visage couvert de ces tatouages bleus qui sont de mode parmi
* En Syrie, toate voie qui met en communication deux villes de quelque importance, bien qu*elle ne diffère en lien des chemins qui de»iervent les villages, si ce n est que le passage plus fréquent des mules et des bétes de somme en a élargi Taire, une tdle route, disje, s*appeUe soUâni, route impériale. A Damas, la principale artère, qui va depuis le commencement du quartier chrétien jusqu à Bâi>-Charqi, et qui est suivant toute évidence une partie de Tancienne via recta , se nomme également es-Sollâni, Sur les plaques indicatrices posées en 1877, par les soins de la municipalité, co
nom est écrit en turc ^s3L^ jUaXiw
elles , vêtues d'une sorte de tunique en cotonnade bleue aux manches retroussées, vaquent aux soins du ménage ou vont à la source voisine puiser une eau plus pure que celle qui séjourne dans les bas-fonds.
Nous nous arrêtons pour déjeûner, après huit heures de marche sans repos, à Tombre de quelques arbustes, au bord d'un ruisseau ; nous sommes bientôt entourés d'un cercle de bergers arabes qui nous regardent curieusement.
n est deux heures. En route ! il feut encore du temps pour gagner Safed. La chaleur est torride. Nous traversons des champs de blé en herbe, qui nous rappellent des climats plus tempérés. Ça et là , nos Bédouins , vêtus de leurs larges tuniques de toile bleue , la face noircie par le soleil , les bras nus jusqu'au ooude, poussent vigoureusement leur informe charrue que traînent pesamment deux bœufs. Après avoir cheminé ainsi quelque temps sûr un vaste plateau , nous le quittons pour gravir la montagne par un chemin effroyable , qui serpente sur les flancs d'un haut piton détaché du massif de Safed. Le sentier, à peine tracé, côtoie d'effirayants précipices. Au bout de quelques minutes d'ascension, par une chaleur qui rend celle-ci encore plus pénible , nous jetons les yeux une dernière fois sur ces contrées que nous ne devons plus revoir : le Houle et ses nombreux cours d'eau , au fond la vsdlée du Hasbâni, et le majestueux Hermon couvert de neige ; spectacle que les Hébreux ont bien des fois contemplé 1 C'est là que finissaient leurs domaines; au delà, on entrait en plein pays syrien. Nous voici en efiet sur lé terrain dassique de la Bible, et les souvenirs de l'Histoire sainte vont se dresser partout devant nous.
Safed, — Tibériade, Une pénible mpntée de plus de deux heures nous a en On amenés au point culminant de la route. A la hauteur où nous sommes , notre regard embrasse une vasle étendue de pays ; nous voyons le pli par où le Jourdain s'échappe de la plaine de Mérom et va couler sous les arches du Djisr betiât Ya^qoub; au milieu des innombrables vallées qui
découpent cet iminense plateau de couleur verdâtre, voici ia route de Qénétra et de Damas; au-delà, nous distinguons les sommets chauves et brûlés des chaînes du Haurân et du Balqa. Le chemin tourne brusquement à droite, et, par une pente assez rapide, descend bientôt dans f étroite vallée ou s*élève Safed. La ville qui joua un rôle si important pendant les Croisades est bien déchue de son antique splendeur; on ne distingue plus de l'ancien château des Templiers que des ruines informes auxquelles on a arraché les pierres de revêtement pour construire les maisons de la ville ; celle-ci est aujounihui bien peu considérable; simple chef^lieu de caza, d^ndant du sanJ^ak d'Acre, un petit nombre de maisons seul la compose. EÎle est divisée en deux parties tout à Cût distinctes : à Test , la ville musulmane; i l'ouest , la ville juive , habitée par un grand nombre démigrants Israélites d'Europe , et dont les maisons neuves en pierre blanche font plaisir à voir, du moins de loin, car nous n'eûmes pas le temps d'aller la visiter. Arrivés vers le coucher du soleil, nous y trouvâmes un vent lirais qui, après les chaleurs que nous avions éprouvées dans la journée, nous fit goûter doublement son site agréable. Depuis jeudi, c'était fête pour les Israélites, la Pâque, qui dure huit jours. Aussi, dans les jardins, sous les bosquets d'oliviers, nous voyons plusieurs ^milles juives, en costumes de fête de couleurs voyantes, se livrer a la douce occupation du for niente; mab nous aurions tort de les en blâmer dans ce cas, puisque ce grata quies est d'oUigation religieuse.
3 avril. — Nous redescendons , sans péripétie remarquable , la pente de la montagne que nous avions gravie hier, mais du côté opposé. Nous voyons petit à petit se dérouler la vaste nappe d'eau de Kinnerôth. A droite, les montagnes de la Galilée , à gauche celles du pays de Basan lui font une ceinture aux couleurs variées. La singulière transparence de l'air, la lumière abondante qui éclaire les moindres recoins, font un tableau cliarmant de ce pays désolé. En elTet, sur cette
mèr de Génézareth , dont les bords, au temps de rÉvangHe, étaient couverts de florissantes cités , on ne trouve plus que deux ou ^is misérables villages; et si ce n'était la ville de Tibériade, qui sous sa forme actuelle ne remonte qu^aux: Croisades , on pourrait dire que les bords du lac sont totalement déserts.
Nous laissons à gaucbe Tell-Houm, où Ton prétend reconnaître remplacement de Caphamaûm ; nous passons prés de la source ^Aîn el-Modawwara t la source ronde », ainsi appelée parce qu on a construit tout autour un vaste bassin de pierre élevé au-dessus du sol , et constamment rempli par i*eau qui sourd; c'est très -original et d*une rencontre inattendue dans ce pays où les monuments sont rares. Inutile de dire que celui-ci remonte au temps des Romains. Quelques moulins que la nécessité force à toujours bien entretenir, et qui, par conséquent, sont à peu près les seules constructions dont on ait soin et presque les seules usines en activité, utilisent la force motrice des cours d'eau qui descendent des montagnes de la Galilée.
On passe bientôt après devant Medjel , Tantique Magdala « Id forteresse B, la ville de Marie la Pécheresse; hélas ! c est le tableau le plus horrible que nous ayons encore vu sur notre chemin. Figurez-vous un amas de misérables huttes en terre noire séchée au soleil , peu élevées au-dessus du sol , couvertes de toits en branchages et surmontées des petites cabanes de feuillage que nous avions déjà remarquées à Bâ* nias; imaginez une population famélique d'hommes et de femmes vêtus du sarrau bleu des Bédouins , d'enfants déguenillés et à demi nus, courant au-devant de notre petite caravane , en tenant des œufs à la main , et criant : Bakhchich ! hakhchich ! cri qui a le don d'exaspérer le voyageur européen; vous aurez une idée de ce misérable village et du spectacle que nous eûmes devant les yeux.
Un lit de galets polis par le frottement des eaux; un toit de lauriers-roses dont les feuilles espacées ne nous garantissaient nullement de fardeur du soleil; à nos pieds, les eaux
tièdes du lac dont aucune brise ne ridait la suriace; au delà de ce dernier, les montagnes bleuâtres de lorient : tel est Tendroit où nous finies une légère collation avant d'entrer à Tibériade. Un promontoire nous cachait cette ville, mais quelques minutes après, nousTavions firanchi, et nous arrivions bientôt sous les murs de Vantique cité. De l*enceinte , sans doute bien des fois démantelée , il ne reste qu*un mur d*une élévation médiocre, en pierres noires de la plus triste apparence. Les^ruines du château fort qui s'élève vers le nord, au-dessus de la ville, sont en assez bon état de conservation; mais il ne reste que quelques murs, quelques fenêtres en ogive ; tout cela semble triste ; jamais je n*ai vu de ruines aussi lugubres : quelle différence avec la vieille citadelle de Damas , encore si pimpante et si souriante , sans doute parce que ses pierres blanches lui donnent un air de gaieté qui fait plaisir 1
Un espace assez vaste , compris entre la porte de Nazareth et les maisons de la ville , fait assez voir ce qu'était cette petite ville au temps de sa splendeur, sous les Croisades , et ce qu'elle est maintenant. Une immigration considérable d*Ach-. kenazim (Juifs polonais) lui donne cependant une certaine activité. Sans le surcroit de population que la piété des Israélites amène sur leur sol natal, Tibériade ne serait phi s aujourd'hui qu'un misérable village , comme Magdala , peut-être I
Le type du Chiknâzé, i\\jSjS»^, est des plus curieux. Familier sans doute aux vo>ageurs qui ont parcouru les plaines de la Pologne et de la Grande-Russie , il présente , sous le ciel enflammé de TOrient, sa lumière abondante, ses tons cliauds et colorés, un contraste si frappant avec les indigènes, qu'au premier abord il nous parait ridicule. Revêtus d'un *ombâz,
vLi, arabe aux couleurs vives, d'un paletot, iCl^ , agrémenté de fourrures, ces émigrés portent pour coiffure, les jours de fête (le temps de la Pêiakh n'est pas encore écoulé) , un haut
' Ou plutôt de YAschkenâzi (^T^Dt!^^()^ comme on appelle, en Orient, les juifs originaires de T Allemagne ou de la Pologne.
bonne l de velours noir, entouré, au lieu de la mousseline du turban , d'une fourrure aux poils démesurément longs, qui en fait le tour et donne à ce chapeau Taspect d*une épaisse galette à la vaste envergure. Ajoutez à ces détails le type traditionnel , encadré de deux boucles de cheveux irisées, tombant au-dessous de Toreilie, et vous comprendrez que ce costume disparate , quand il frappe les yeux pour la première fois , surprenne et étonne , surtout an milieu d'un paysage d'Orient.
Nous fûmes un instant assez embarrassés pour nous loger. C'était le lundi de Pâques, et les Pères franciscains du couvent latin étaient allés faire leurs dévotions à Nazareth, de sorte que leur hospitalité, sur laqudQe nous comptions, nous faisait absolument défaut. Heureusement nous n'eûmes pas de peine à trouver une sorte d'auberge tenue par des Juifs , mais où l'on ne fournit que le gite. La grande salle ou l'on nous conduisit est passablement confortable et très-fraSche , ce qui nous fit bien du plaisir, après avoir eu si chaud sur les bords du lac. Cette salle , dont le piafond est formé par des voûtes en ogive solidement construites, et dont les arcs reposent sur des colonnes qui semblent aux trois quarts engagées dans le sol , nous fit songer à un monument du moyen âge. n est fort possible qu'il y ait eu là une é^se du temp des Croisés ; mais je n*ai pa rien savoir à ce sujet.
Je ne parlerai pas des bains, dont on a fait cent ibis la description; je ne parlerai pas non plus des souvenirs qui se rattachent au lac de Génézareth; mais je tiens a laire cette remarque que le paysage des environs de Tibériade ne parie pas à la pensée, et que Is^ Ju4ée que i|otre imagination a créée est bien autrement saisissante que le p^ys tel qu'il est aujourd'hi|i. Qn me dit que c'est sur cette montagne que Jésus a prononcé le sermon des Béatitudes; que m'importe, si je ne puis m'y retracer la scène * ? Je tiens cependant à rappeler que c'est ici * que Salâh ed-Dîn , en faisant captif Guy de
* On sait en outre que la tradition qui place à Karn-Hattin le lieu de cette scène est relativement moderne et ne remonte guère qu'au moyen âge. ' On plus exactement à Hattin , village a 6 kilomètres à foqest.
Lu»ignan , porta le dernier coup à ia domination des Grmsé» en Palestine.
Djen(H. — Naplouse. La lune éclairait la campagne lorsque nous montâmes à cheval, le lendemain, à trois heures du matin. Nous sortîmes de la ville par la porte de Jaffa, toujours ouverte, les battants n*en existant plus, et nous com* mençâmes à gravir un diemin en pente douce qui nous mena sur le haut d'un plateau où nous perdîmes de vue le lac de Tibériade* Pour la première fois depuis notre départ de Damas, nous cheminions dans un pays plat; il devait en être ainsi jusqu au soir. Nous laissâmes à peu de distance le village de Loubiyé, et nous quittâmes la route de Nazareth, ou nous ne devions pas nous rendre. Nous voici dans une plaine célèbre : c est là que Bonaparte et Kléber détruisirent ïarmée turque qui venait au secours de Saint-Jean-d'Acre. Le Tabor s'élève du milieu de la plaine; il est isolé de loutes parts, et son immense masse apparaît encore plus majestueuse; sur le sommet, nous distinguons parfaitement le couvent de la Transfiguration (|ui le couronne ; ses flancs sont couverts d'arbustes verdoyants. Cette immense plaine qui s^étend a ses pieds est absolument inculte ; cependant que de troupeaux trouveraient là leur pâture, en attendant le défricheanent! Les herbes touffues, les fourrés, les bords de la petite rivière qui y coule , sont habités par du gibier à plume de toute espèce ; quelques-unes de ces innocentes bètes tombent sous nos coups.
Vers deux heures de l'après-midi, nous commençons à apercevoir le massif des montagnes de la Samarie; nous entrons dans la plaine d'Esdraêlon, tout à Theure nous distinguerons à r horizon la masse imposante du Carmel. Derrière nous, nous laissons le massif des monts de Nazarqth, dominés par le Petit Hermon « au sommet duquel le soleil fait briller d*un vif éclat les murs blanchis d'un santon. Cette scène muette , ce silence absolu , cet espace désert quoiqi^e couvert d'une abondante végétation, tout cela donne au specti^cle que
nous contemplons une grandeur à laquelle viennent ajouter les souvenirs de nos études bibliques, réveillés tout à coup par la majesté de ce paysage. Voilà bien ces haats-Ueux, n^D3, où venaient prier les peuples chananéens, où les Hébreux -eux-mêmes, malgré la défense de leurs prophètes, se laissaient souvent entraîner. A ces époques lointaines et barbares , ce furent là les temples où Ton adora lawéh , Kamôch , Astoreth, les dieux particuliers des tribus, tandis que là-bas, sur la côte de Syrie, les riches marchands des belles cités phéniciennes allaient se prosterner dans les temples d*Eichmoun et de Baal.
Mais on ne peut se plonger longtemps dans ses souvenirs , car tout vous rappelle à la réalité et au temps présent. Voici justement une troupe d'une vingtaine de cavaliers aux costumes pittoresques, Hen quun peu déguenillés; il y a quelques années , on aurait pu la prendre pour T escorte de quelque émir de la montagne ; mais en ce temps de centralisation â outrance, nous ne nous étonnons plus de reconnaître des zaptiés en expédition. On se laisse entraîner par Timagination aux époques lointaines d'Hiram et d'Echmounazar, tandis que le fez et la capote bleue doublée de rouge du zâbet (officier) nous font souvenir que ce pays est entre les mains d pne dynastie que les Arabes ont continué, malgré son nom oflSciel, de désigner sous Tappellation d'Airàk (et non sans une pointe de mépris), comme au temps où les hordes émigrées du Turkestan pillaient Tempire des khalifes, avec fassentiment de ceux-ci.
Nous faisons halte auprès d'une source où il n'y a de remarquable que quelques sarcophages brisés, quelques rocs arrondis et polis entre lesquels coule un peu, bien peu d*eau.
Au pied même du groupe des monts de la Samarie, au fond d'une vallée d'aspect assez riant , s'étend la petite bourgade de Djénin , chef-lieu d'un nahiyé ^ dépendant du sandjak
^ Dans la terminologie de radministration turque, ce terme désigne un groupe cantonal qui n'est pas assez considérable pour former un caza se-
d'Akka. Une petite mosquée blanche , de construction turque, avec dôme et minaret, est le point le plus saillant que Ton distingue dès Tabord. Quelques jardins , dos d^épaisses murailles de figuiers de Barbarie, Tentoureht. Les maisons sont assez bien bâties ; les habitants ne sont point des paysans, mais ils ont Taspect et le vêtement des bourgeois des villes. Ils sont tous musulmans , et ont, en outre , la réputation d*ètre très-fanatiques ; je serais fort porté à le croire , bien que , dana nos relations avec eux , iious n ayons eu d*autres tribulations à supporter que les ennuis qui tiennent à notre manière de voyager sans tentes. Cependant , une certaine partie des maisons sont habitées par des familles de fellahs dont les uns portent le costume des Bédouins, et les autres des vêtements semblables à ceux des Egyptiens ; on sent parfaitement que nous avons quitté la Syrie et que nous nous rapprochons de pays plus chauds. Cn grand nombre de femmes fellahs portent le borqo^ des bords du Nil ; les hommes ont sur la tète répais tarbouch évasé par en haut, orné d'un énorme gland de laine bleue , et portent une keffié * aux couleurs éclatantes roulée autour du fez en guise de mousseline. On parle un dialecte qui se rapproche de celui des Bédouins du désert de Syrie : Tchêftchèfak, duLo ou^ « comment te portes-tu?»
Bidâi djennès oabegib tchérâsi, ^^Uo (^^^ <jm^I iS^yf * j^ vais balayer et apporter des chaises. » (L'arabe que j'écris ici est détestable , c'est du pur patois ; mais c'est pour que l'on puisse reconnaître les mots, assez défigurés dans la bouche des natifs de Djénîn.)
Nous logeâmes dans une maison dont une partie était occupée par des paysannes ressemblant tout à fait à des Bédouines. Leurs maris avaient été enrôlés comme rëdifs, et étaient allés à la guerre , les laissant seules avec leurs petits enfants. Nous eûmes à entendre leurs doléances, et nous
paré, mais qui ne peut non plus, à cause de sa position géographique, être rattaché à Fun des catas voisins.
' Prononciation usitée en Syrie du mot f^y^^ sur lequel je n*ai pas besoin de m*étendre.
J. As. Extrait n** lA. (1878.) 4
vime» que le gouyernement turc n était pas trop aimé de ces côtés-là. Un zaptté, qui avait remarqué l'entrée de noire petite caravane dans le bourg, vint nous oSrir ses services, ou ptuldt nous les imposa en allant se planter à la porte de la maison, pour faire la police de la rue et écarter les curieux qui nous gênaient dans le débarquement des bagages. Un faible bakhchieh rémunéra suffisamment ses peines, et il s*en alla satisfait. Nous l'avions surnommé le coivas, puisqu'il remplissait volontairement à notre égard les modestes et utiles fonctions de ces employés obligés des consulat!, en Orient. Cet individu gardait précieusement, dans un nœud fait au coin de son mouchoir, je ne sais quelle médaille de cuivre qiti , comme toute vieillerie , était pour les gens du pays une aititcvt « c'est-à-dire quelque chose qui a de la valeur pour les Européens et qu ils achètent très-^her. Aussi fut-il très-étonné et presque offusqué quand je lui dis en riant que cela rie valait rien. Ma hisonâche, répétait-il d'un air peu convaincu; enfin il accepta avec résignation la décision d'un antiquaire qu'il devait juger très-fort.
4 ami. — - De bon matin nous étions à cheval. L'étape qui nous restait à franchir jusqu'à Naplouse étant peu considérable, nous comptions arriver à notre but vers midi. En quittant I>jénin, nous suivîmes une vallée à pente insensible, ou plutôt un wadi desséché, c^r il n'y coulait point d'eau, et pourtant cette dépression de terrain présentait un aspect verdoyant dû aux arbustes qui couvraient ses deux rives. Nous débouchâmes ensuite dans une plaine que les pluies d'hiver avaient transformée en un marais qui commençait déjà à se dessécher et qu'on défrichait. Le costume des paysans est remarquable. Leur longue tunique de toile blanche , relevée par devant, leurs longues manches et leur tarbouch serré d'un étroit turban , les faisaient exactement ressembler à ces sculptures de Ninive qui représentent des scènes de la vie champêtre. Ce vêtement blanc, quelquefois recouvert d'une courte chemise bleue, faisait ressortir leur teint noirci; le
soleil eftt ici déjà moins clément que dans la Syrie centrale , et Tair plus sec haie davantage les visages. Le gros village de Djeba^a, s*élevant au-dessus de la plaine, semble de loin une petite ville. Les maisons sont carrées, bâties en pierre et recouvertes duo dôme rond.
Un jardin, entouré d*un mur de pierres non taillées et posée» sans ciment, nous offre, pour le déjeuner, lombre de ses oliviers touffus. Sur les collines, derrière nous, le cliant de la perdrix nous révèle la présence d*un gibier paisible que le bruit des coups de fusil ne vient pas effirayer. A droite, nous avons laissé le chemin qui conduit aux ruines de Samarie (Sébastiyé) ; comme nos moucres ne connaissent pas les chemins qui y conduisent, nous craindrions de nous égarer en voulant y aller. Dans ces pays où Ton diemine toute une journée sans rencontrer un seul village , on ne peut se diriger sans guide; les rares paysaas que Ton trouve dans les champs ne savent vojus indiquer la route que par cette exprès^ sion laconique : dougkri « tout droit ^ » ; et si Ton trbuve un carrefour, si la voie se bifurque P Je dois ajouter quune certaine impatience d'arriver à Jérusalem nous gagne; il y a sept jours que nous cheminons , et la route n*est pas assez intéressante pour que nous ne songions pas a notre but qui semble s'éloigner de plus en plus»
Vers midi , nous remontons à cheval. Pendant une heure et demie, nous marchons lentement dans des gorgies de montagnes absolument désertes ; les chemins sont redevenus mauvais, le roc broyé cède sous les pas de nos montures. Une dernière côte à gravir, et nous voyons se dévelop^r sous nos yeux la verdoyante vallée de Naplouse. Le caractère en est toujours un peu triste, comme tous les paysages d'Orient, parce que le roc affleure partout sous la couverture sombre des oliviers; les parois des montagnes , aux teintes rougeàtres par endroits , sont creusées de nombreuses grottes , anciens sépulcres de Sichem. Au fond, une route construite d'après
^ C'est le tare ^«4^« doghrom.
les principes des ingénieurs des ponts et chaussées nouft indique Tamorce d*ua chemin qui doit relier Jaffa à Naplouse , mais qui malheureusement s^arrète à quelques kilomètres de cette dernière ville. Cest presque avec bonheur que nous retrouvons les poteaux du télégraphe électrique ; nous n en avions pas vu depuis notre départ de Damas. Entre les deux hauts sommets de TElbal et du Garizim s* étend la blanche ville de Naplouse , dont les maisons bâties en pierre s*étagent sur les deux versants. Nous faisons notre entrée par une des portes de Touest^ qui nous donne accès dans une rue étroite, encaissée entre deux rangées de hautes et massives maisons , et presque entièrement privée de lumière par de sombres arcades qui la traversent. Naplouse , comme le vieux Beyrouth , a conservé l'ancien aspect des villes orientales; telle elle était au moyen âge, telle elle est encore aujourd'hui. Naplouse nous ût une impression particnlièr^que nous ne trouvâmes dans aucune autre ville de Syrie ; ces hautes maisons , solides comme des forteresses , ces toits en terrasse entourés d*une balustrade de tuiles cylindriques découpées à jour, ces ruelles sombres et sans lumière nous Brent voir pour la première fois r Orient du temps jadis. Ce n'est point Damas, dont les bazars couverts en bois laissent passer pleinement la lumière ; et où aucun coin ne reste dans Tombre; encore moins Beyrouth, à moitié européenne, qui peuvent fournir au voyageur l'exemple d'une ville où il semble que les Croisés et Salâh ed-Din viennent de passer hier.
La ville est très-propre; un pavé excellent, quoi qu'en disent les Guides, est soigneusement entretenu par une municipalité intelligente; c'est là un exemple unique en Syrie et peut-être même en Turquie , et cela dans une ville à bon droit renommée pour le fanatisme de ses habitants, et pure de toute teinture européenne. La maison où nous descendîmes , massive et construite en pierres de taille de petit appareil, formait trois étages en retrait les uns sur les autres; on y arrivait par de lourds escaliers de granit. Les fenêtres en ogive , les hautes murailles sans ornements extérieurs , enûn la ba-
lustrade en tuiles cylindriques lui donaaient , ainsi qu à toutes les maisons de la ville , un iauK air de château fort
5 avril. — A quatre heures et demie, houte-selle. Vue ainsi avant le lever de Taurore , la yille présente un aspect original et fantastique. Nous la traversons dans toute sa longueur, de Touest à Test Une massive et monumentale porte nous barre le chemin : c*est celle du soâq, du bazar, complément indispensable de toute ville d*Orient. Ce bazar n*a pas son pareil en Syrie , du moins quant à Tarchitecture , car les boutiques, à cette heure matinale, étaient encore hermétiquement closes. Les deux portes placées aux extrémités, avec leur voûte en ogive et leurs arceaux artistement découpés , donnent un air monumental à ce marché public. Quand les hâtis eurent ouvert, puis refermé sur nous ces portes massives , nous passâmes, devant la grande mosquée , qui n est autre quune ancienne église de Saint-Jean, bâtie au temps des Croisades , et dont le portail en ogive s'élève majestueusement au coin de la grand* rue. Encore quelques pas , et nous sortons dans la campagne, toute imprégnée de la rosée du matin. Les citadins se rendent à la prière de Taurore et glissent silencieusement dans les ruelles encore obscures. Le jour se lève.
Ramallah. — Jérusalem. En sortant de la ville, nous trouvons une caserne qui semble abandonnée et déserte; aucune sentinelle n en garde les approches. Peut-être la garnison est-eUe partie pour les montagnes du Kara-dâgh (Tchernagora, Monte-Negro) et de THerzégovine. Un amas de ruines ou plutôt de décombres nous indique remplacement du puits de Jacob.
Le soleil , qui s'est levé tout d*un coup derrière la chaîne de collines qui nous sépare de la vallée du Jourdain , éclaire sur le Garizim , a notre droite , le mystérieux sanctuaire des Samaritains. Vu la distance, celui-ci nous paraît un simple bâtiment carré , surmonté d'un toit en pente et percé d'une unique
fenêtre^ lies tons chauds et mtilants du soleil levant prêtent à cette simple bâtisse un air de poésie qu^die doit à la nature et non à l'art qui en a dirigé la construction. Rien n'empêche L'imagination de se reporter è^ ces tanps ou les tribus de la Samarie, en butte à la haine des sectes juives orthodoxes, venaient sur le Garizim lire dans leurs caractères archaïques les pages de la Tôra. Le paysage n'a point changé, les contreforts de la montagne cachent les minarets qui nous annoncent qu une autre croyance règne dans les murs de Sichem ; deux ou trois villages que nous distinguons , suspendus aux flancs des collines « étaient sans doute ainsi dans les temps bibliques; rien ne vient nous rappeler que nous vivons sous Tégide protectrice d'Abd-id-Hamid; sultan des Ottomans, plutôt que sous Hérodet tétrarque de Judée, ou Pontius Pilatuft, gouverneur remaîn.
Les ruines d'un khan abandonné (Khan Lebbân), construit peut-être sur l'emplacement d'un poste romain , au^dessus d'une source, nous offrent un local agreste où nous déjeûnons : événement périodique et maussade , mais l'un des plus importants pour des voyageurs I Leir murs épais , envdoppés de plantes parasites au feuillage touffu, d'un petit bâtiment, ou pour mieux dire d'une eelîa qui semble avoir été une mosquée attenant au khan (nous nous étions installés dans une sorte de niche qui avait tout l'air d'un mihrâb), nous abritent contre les rayons d'un solefl ardent ^
Ensuite nous marchons pendant environ deux heures sur la crête d*un plateau ; l'horizon n'est borné que par de faibles renflements de terrain, mais à quelques kilomètres de distance il cède et s'enfonce brusquement. Il semble que , sous ces larges horizons, on respire plus aisément que dans le fond des étroites vallées que nous avons traversées, et cependant
^ Ce khan existait encore en 1697, a«, rapport du voyageur Henri Maundrdl : «We arrived at Khan-Leban, and lodged ihere, Khan-Leban stands on the east side of a delicious vale, having a village of tbe same name standing opposite to it on the other side oi the vale.» [Ajoumeyfrom Aleppo (0 Jérusalem y dans l'éd. de Wright, Early traveU m PaUsitAe, p. 636.)
nous i^urioqs bien besoin d'ombre. La chaleur est étouffiunie et npus marchons en plein soleii. Deux v^ges sont les seuls endroits habités que nous rencontrions. Un ravin par où dei^ cend la route nous amène à la source des Voleurs (^AJin-d- Harâmiyé) , dans le site le plus sauvage qui se puisse imaginer. P*une haute et lisse muraille de gVanit découle goutte A goutte Teau fraîche d'une source; un bassin carré, creuAé dçms le roc , recueille précieusement ce bienfait de la nature , c^est le cas de le dire dans cette effrayante solitude. Le manque d*eau dans cette vallée n'empêche cependant paa des arbres verts de croître entre les rochers.
Notre pérégrination continua tranquillement jusqu*au soir. Aux environs du village deBiréh, la campagne change com* plètement d'aspect. Aux anfractuosités , aux lignes dures des rochers accumulés, succèdent les mamelons arrondis, les temtes blanchâtres du gypse et de la craie. Toute la Judée ne nous apparaît plus que comme un gigantesque plateau , que nous prendrions pour une plaine si la topographie ne nous avait enseigné qu'à peu de distance k Test ou à f ouest le terrain baisse brusquement de plusieurs centaines de pieds pour descendre dans laplaipe dcjSâron ou dans la -vallée du Jourdain. Une antique citerne , aujourd'hui vide et à moitié ruinée , présente une ouverture béante à hauteur d'homme; nous y déchargeons nos revolvers, et le bruit, répercuté par les parois sonores, ressemble à celui d'un coup de c^non.Nous arri- ^vons à El-Bîréh ; niais ce misérable hameau , où les Guides annoncent une sorte d'auberge , ne nous fournit même pas un gîte convenable pour la nuit, et Dieu sait si nous sommes difficiles! L'espèce d'auberge précitée est un de ces khans où les moucres passent la nuit, et qui ont ce triste privilège de n'être jamais dépourvus d'habitants. Quant aux maisons du hameau, elles ont un extérieur encourageant; elles sont bien bâties en pierres et couverte^ d'un dôme aplati; mais à l'intérieur l'humidité verdit les murs* 11 nous faut donc bon gré mal gré nous remettre en marche et gagner, à une demi-heure de là, le bourg de Râmallali. Une maison, que dis-je, une forte*
resse, une espèce de tour carrée éclairée par une fenêtre en Ogive , à laquelle on parvient par un haut escalier de pierre d*une vingtaine de marches (véritable casse-cou) , nous reçut pendant la nuit. Dans la Palestine, où la pierre abonde, où même le sol n*est qu un amas de pierres concassées , les villages ont un tout autre aspect que ceux de la Syrie centrale et en particulier que ceux des environs de Damas; Tapparence en est moins misérable; une construction en pierre sent moins la pauvreté que des murs de boue. La pureté de Tair de Ramallah en fait une sorte de campagne, de lieu de villégiature , pour les habitants de Jérusalem ; aussi de nomr breuses maisons s'y élèvent-elles tous les jours. Voir travailler des maçons à édifier des constructions neuves est un spectacle qui nous enchanta, sans doute parce qu*ii nou» rappelait TEurope et que nous en étions déshabitués. Un couvent latin , un couvent grec , un établissement protestant se trouvent en dehors du village. A dix kilomètres devant nous, une longue ligne blanche, couronnant la crête d*un nïamelon, sans s'âewev sensiblement au-dessus du niveau du plateau où nous sommes , est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : nous saluons la cité sainte , Hierosofyma,
6 avril. — Le costume des habitants de Ramallah , assez uniforme, est composé d'un éfsàs^ahâî en poil de chèvre, jeté sur les épaules , les coins formant les manches et pendant en dehors ; Tépais tarbouch évasé à sa partie supérieure , et laissant tomber un épais flot de soie bleue , est cerclé autour du front par une keffié de soie aux couleurs éclatantes , jaune d*or et brun ; les longues franges que Ton tresse aux deux bords opposés pendent sur les épaules. Le costume des femmes, pour la plupart en toile bleue, n'a d'autre particularité remarquable que la disgracieuse coifiîire qu'elles sont dans l'usage de porter. Figurez-vous une sorte de saucisse épaisse descendant du haut de la tête jusqu'au-dessous des tempes ; cette saucisse est composée de pièces de monnaie dé grand module empilées à plat les unes sur les autres ; ces pièces sont
en général des hechiiks, et bien que cette monnaie de cuivre saucé d'argent n*ait qu'une faible valeur (5 piastres* = i fr. 1 o cent.) d'ailleurs tout à fait nominale , cette coiffure ne laisse pas de représenter une somme assez considérable pour de pauvres paysans. G*est au suprême degré gênant, disgracieux et ridicule.
La courte distance qui sépare Ramallah de Jérusalem est d'une morne tristesse. Les jardins ne sont que des amas de cailloux entre lesquels poussent de maigres arbres , ou des vignes rampant sur le sol, suivant Fusage de l'Orient. Dans chaque enclos se trouve une tour ronde de deux mètres de hauteur, toujours en pierres (il n'y a qu'A en ramasser pour bâtir), qui sert, soit d'abri au cultivateur, soit de retraite au gardien. Des paysannes de tout âge , le teint hâlé et d'une laideur peu commune , se hâtent vers la ville , portant les provisions qu'elles vont vendre au marché.
Les approches de Jérusalem, du côté du nord, nonl pas l'aspect triste de la campagne que je viens de décrire. Pendant plus d'un kilomètre, on chemine entre des jardins où il pousse assez d'herbe pour cacher la nudité du sol ; des oliviers touffus projettent une ombre qui suffît à tempérer Tardeur du soleil. Le chemin, en descendant brusquement, nous laisse voir les créneaux de la porte de Damas . . . Nous sommes arrivés.