CHAPITRE XIV
La première, se compose de colons disposant de capitaux suffisants. Quelques-uns ont réussi en dirigeant eux-mêmes leurs exploitations avec ordre et économie: c’est l’exception. D’autres, en plus grand nombre, obligés de confier la direction des exploitations à des gérants peu expérimentés, ont échoué ; ils ont abandonné les travaux agricoles et se bornent à faire des foins. D'autres enfin, dégoûtés par des résultats négatifs, et attirés d’ailleurs par l’appât d’un bénéfice plus facile h réaliser, ont abandonné leurs travaux et se sont lancés en aveugles dans les spéculations de terrains, où ils n’ont pas tardé à éprouver de rudes déceptions.
La seconde classe se compose d’hommes actifs , entreprenants , possédant des connaissances pratiques en agriculture , mais ne pouvant pas disposer de fonds suffisants pour exécuter les travaux et attendre les produits pour les vendre ; le plus grand nombre a dû alors emprunter à un taux d’intérêt onéreux. Or, en Algérie plus qu’en France, tout cultivateur qui emprunte, même au taux légal, pour exploiter sa terre, marche à sa ruine ; c’est ce qui est arrivé à beaucoup de colons.
La troisième classe se compose de familles à qui on a concédé des maisons et quelques hectares de terre , dont une partie en friche, aux environs des villages fondés par l’administration ; mais le manque ou l’insuffisance d’argent , les défrichements, l’éloignement des marchés et le défaut de routes pour y transporter leurs denrées , une nourriture peu substantielle et des maladies au début , ont placé un grand nombre de ces familles de concessionnaires dans un état de gêne voisin de la misère.
Jusqu’à ce jour, peu de familles de cultivateurs possédant des ressources en argent , se sont présentées pour solliciter des concessions dans les villages fondés par l’administration, et celle-ci a dû , pour les peupler, en admettre qui ne remplissaient pas les conditions nécessaires, même sous le rapport des connaissances élémentaires sur l'agriculture.
Il est vrai qu’avec les allocations budgétaires, en ce qui concerne l’agriculture, et les établissements qui en dérivent, l’administration n’a pu faire aux colons des villages des avantages de nature à leur assurer une position d’avenir ; et cependant, sans cette perspective, comment espérer que des familles de laboureurs, jouissant d’une position modeste, et joignant les deux bouts (qu’on nous passe cette expression ) entre le revenu et la dépense, abandonnent leur pays pour s’établir en Algérie, sans avoir quelque certitude d’y trouver des avantages qui leur permettent d’augmenter leur bien-être.
A ces résultats, jusqu’à ce moment négatifs, viennent se joindre ceux à peu près négatifs aussi des travaux de culture des grands concessionnaires.
Il faut cependant sortir de cette impasse coûteuse et improductive ; car, disons-le, ce n’est que par les produits de l’agriculture que se forment les échanges qui constituent le véritable mouvement commercial, et par suite sa prospérité.
Il est temps de s’occuper sérieusement d’appeler en Algérie une nombreuse population. Pour y réussir, il faut que les cultivateurs aient la conviction de se récupérer dans un certain nombre d’années des débours considérables qu’ils sont obligés de faire pour le défrichement de leurs terres, et de recueillir en outre un honnête bénéfice du fruit de leurs travaux. Un des moyens les plus efficaces d’y parvenir, c’est d'encourager la culture par un large système de primes, et en assurant le placement des récoltes à un prix avantageux. Aussi nous considérons comme devant produire un heureux effet, l’assurance que l’administration vient de donner aux colons qu’elle recevra, à un prix fixé d'avance, les blés, les orges et les pailles provenant des cultures européennes.
Nous n’entrerons pas dans l’examen des divers systèmes de colonisation ; tous sont bons quand ils réussissent ; nous pensons que la plus grande latitude doit être laissée à ce sujet aux colons, nécessairement désireux d’obtenir les plus prompts et les meilleurs résultats.
Nous rapporterons néanmoins ce que nous avons vu nous-même dans la Sierra-Morena , en Espagne ; il pourra, nous l’espérons, en ressortir de bons enseignements.